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D’autres raisons de ne pas être humaniste

Dans mon dernier article, reprenant des réflexions anciennes qui m’avaient conduit, il y a quelques années, à créer ce blog pour y défendre – avant que je me rende compte d’un potentiel risque de malentendu – une position de mescréant, je me présentais comme non croyant ; l’écrivant « mes créant », en reprenant par jeu un usage vieilli et démodé. Et cette position n’a pas varié depuis : je me prétends avec constance « non croyant et non athée » ; et quand on me répond « agnostique ? », je décline alors ce terme. Mais pourquoi y revenir si cette chose a déjà été clarifiée ? Peut-être pour prolonger mon précédent propos sur l’humanisme en abordant l’obstacle par un autre côté.

Si je devais revendiquer une filiation – cédant à nouveau à cette faiblesse de chercher crédit chez plus respectés que moi –, ou simplement me raccrocher à une pensée théologique forte, je pourrais évoquer ici ma proximité avec Simone Weil dont je parle souvent, l’associant souvent à Arendt et à Rand. Cette jeune femme semble avoir deux visages (mais c’est bien le même), celui de la jeune militante engagée, notamment pendant la guerre d’Espagne, dans une gauche anticommuniste, proudhonienne, et celui de la théologienne juive acquise au christianisme, mais qui eut une destinée un peu différente de celle d’Etty Hillesum – et qui connaît cette dernière comprendra ce rapprochement qui s’impose à l’instant à mon esprit. Mais restons sur le christianisme de Weil et sa théologie qu’elle construit en réponse philosophique au double mystère de l’incarnation de Dieu et de sa mort abjecte, cloué sur un pal dressé sur la colline du Golgotha. Une théologie sans doute aussi ancrée dans la réalité d’un monde travaillé par les totalitarismes du siècle (le sien – elle nait en 1909 et meurt en 43) et qui bascule dans l’horreur absolue de la Seconde Guerre mondiale. Elle la construit donc au cœur du christianisme, à la source douloureuse de la passion de Jésus et de sa crucifixion ; et elle la développe, pas toujours de manière limpide, dans « La pesanteur et la grâce », ce recueil de textes (principalement de théologie et de métaphysique) qu’elle laisse à Gustave Thibon, théologien catholique qui l’avait hébergée et employée comme « fille de ferme » de juin 1941 à 1942.

Elle était alors déjà militante d’extrême gauche et agrégée de philosophie (ancienne élève d’Alain), mais les lois raciales de l’époque l’excluaient de l’université. Ces textes sont très courts, lumineux, parfois incandescents. Mais ils n’ont pas été relus, corrigés et mis en forme par elle – ils s’apparentent donc formellement aux « Pensées » laissées sur son bureau par Blaise Pascal à sa mort. Mais ils sont assez clairs et cohérents pour y lire une pensée exaltée, inspirée, mystique. Et si je veux l’évoquer, c’est pour sa dimension apophatique.

Simone Weil y explique que si notre représentation du monde se réduit à la réalité sensible et pensable, alors on passe nécessairement à côté de Dieu, impensable. Car si Dieu ne peut être contenu dans cette représentation, c’est qu’il ne peut être contenu dans aucune représentation humaine. Il faudrait donc laisser un vide dans notre conception du monde – à la place de Dieu – et plus encore pour que se crée un « appel du vide », c’est-à-dire un appel à Dieu ; ce vide qui est la place vide de Dieu et donc qui est Dieu dont la présence est absence, justifiant notre besoin de Dieu qui seul peut le combler. Et si sa foi est en marge du déisme, à l’opposé du panthéisme, elle est donc apophatique, donc proche de la non-croyance. Car la différence est étroite entre croire en un Dieu inconnaissable, indicible, et se déclarer non croyant. Elle le dit d’ailleurs avec une formule proprement géniale « Il y a deux athéismes, dont l’un est une purification de la notion de Dieu ». C’est en ce sens qu’on peut la juger en équilibre instable au point de rencontre des deux approches (théologie apophatique et athéisme raffiné), mais très loin de l’agnosticisme. Car quelle différence y a-t-il à répondre à toute proposition théologique, « il n’est pas cela » (réponse apophatique), ou je ne crois pas « qu’il soit cela », ou, plus simplement, « je ne crois pas » (réponse mécréante). Du systématisme du « il n’est rien de cela » à « je ne crois en rien », il y a si peu de place. Et si j’ai tant d’affection pour elle, indépendamment de ma grande proximité politique avec la militante, et malgré son antisémitisme, c’est que je me demande si, moi et elle en équilibre au même point, elle n’est pas tombée d’un côté et moi de l’autre ; elle du côté de la mort – « De même, il faut beaucoup aimer la vie pour aimer encore davantage la mort » –  moi résolument du côté de la vie. Elle rajoute dans ces mêmes textes, mais je lui laisse la responsabilité de cet aphorisme : « Entre deux hommes qui n’ont pas l’expérience de Dieu, celui qui le nie en est peut-être le plus près ».

Et puis, on s’en souvient sans doute, dans ma dernière chronique, je me disais non croyant, mais aussi non humaniste ; et tentais de m’en expliquer. Et Simone Weil a cette formule dont elle ne s’explique pas clairement : « Les erreurs de notre époque sont du christianisme sans surnaturel. Le laïcisme en est la cause – et d’abord l’humanisme ». Je la comprends ainsi, au plus proche de ma sensibilité personnelle : notre époque est trop rationnelle, trop géométrique, et si la laïcité n’est pas condamnable, une forme de laïcisme l’est. Je l’ai souvent écrit en ces termes : « l’humanisme n’est qu’un christianisme laïc ». Pour y réfléchir, ici à haute voix, sous le regard amical et lointain de Simone Weil, je vois bien que je vais devoir dire dorénavant et de manière plus précise : « l’humanisme est un christianisme laïcisé ».

Ecoféminisme Versus Humanisme

Bien que je n’aime pas les concepts à géométrie variable, à contenu incertain – et j’y reviendrai –, je pourrais revendiquer et défendre l’écoféminisme, contre l’humanisme que je condamne, et qui est en effet, à la fois un spécisme et un machisme. Car la seule façon de justifier cette connexion entre écologie et féminisme, c’est bien en le formulant ainsi : écoféminisme versus humanisme ; et en revenant à la source religieuse de ce dernier.

Je le répète, l’humanisme, c’est l’autre nom du christianisme ou, pour le dire autrement, un christianisme laïque qui a vulgarisé (la Vulgate) le double message vétérotestamentaire, celui de la Genèse. Et il faut bien toujours revenir à la genèse des concepts : Dieu a créé son avatar pour qu’il domine la nature et la femme, établissant cette dernière entre l’homme mâle et la bête ; ou, pour le dire en terme juridique, entre l’homme et le bien meuble – en France, depuis le code Napoléon, l’animal est un « meuble » et faut-il rappeler que la femme fut longtemps considérée comme irresponsable.

Et l’Occident a été ainsi matricé par le judéo-christianisme ; et si le créateur a voulu que l’homme domine et exploite la nature et la femme pour que l’une et l’autre portent les fruits nécessaires à la croissance de son espèce – je n’insisterai pas sur cette façon d’assimiler la terre à la mère –, s’il a permis à l’homme de croquer la vie à pleines dents, le diable en introduisant le ver dans le fruit, a transformé l’homme, exploiteur et jouisseur, en prédateur.

S’agissant de son rapport à la nature et aux femmes, l’homme occidental a donc effectivement un certain problème que je qualifierai d’idéologique, de « religieux ». Mais l’Islam qui est une branche du judéo-christianisme (même tronc commun) a la même difficulté ; quant à l’hindouisme, au bouddhisme, ce sont aussi des religions très patriarcales. On ne peut néanmoins exonérer le christianisme (surtout catholique) de toute responsabilité quant au sort fait aux femmes ou à la nature – il y a quelques années, j’avais d’ailleurs chroniqué ici l’encyclique papale « Laudato-si » qui, sur le plan de l’environnement, m’avait proprement sidéré. Et malgré mon immense admiration pour Bérénice Levet, femme lumineuse, je ne peux souscrire à sa démonstration (dans « L’écologie ou l’ivresse de la table rase ») visant à dédouaner le christianisme de toute responsabilité dans les désordres écologiques et le mépris pour les espèces animales. Elle nous explique que les évangiles démontrent assez la proximité de Jésus avec la nature. Sauf que le Jésus dont on nous parle est un personnage préchrétien, qui vit dans un monde antique si l’on préfère, et qui est plus proche intellectuellement d’Epictète ou de Platon que d’Érasme. Et faut-il rappeler que Jésus n’a pu être chrétien, cette religion ayant été inventée par un autre que lui, et s’étant vraiment développée plus de deux siècles après sa mort – À Nicée, en 325 de notre ère, cette religion n’avait d’ailleurs même pas fini de clarifier sa doctrine. Et Jésus s’il avait vécu assez longtemps ne serait pas plus devenu chrétien que Marx n’est devenu marxiste.

Quant à la maltraitance animale, j’en reste à cette remarque de Nietzsche : « D’où vient que le christianisme a répandu en Europe la cruauté envers les animaux, malgré sa religion de la pitié ? Parce qu’il est également, et plus encore, une religion de la cruauté envers les hommes ».

Prolongeons mon dialogue avec Bérénice Levet et sur l’écologie, d’abord, et sur le féminisme ensuite – quitte à passer par Jonas.

Non spéciste, sans être antispéciste, féministe sans être sexiste, non raciste – je le pense – sans être racialiste, non croyant sans être athée, je suis écologiste et combats ce que je nomme avec d’autres, « écologisme » et en qui ses laudateurs français communiquent au sein d’EELV.

Un peu à la façon d’un Élysée Reclus qui reste, sur ce plan, ma référence ultime, je suis écologiste, car non-spécisme. Mais je ne suis pas un antispéciste, j’insiste. Et rappelons que si le spéciste croit à la supériorité morale de l’humain – seul être créé à l’image et à la ressemblance de son créateur –, l’antispéciste défend l’Idée que la nature aurait des droits. C’est une position que je dénonce. Le non spéciste que je suis défend l’opinion que l’homme fait partie de la nature, mais que les espèces humaines et non humaines ne s’inscrivent pas dans une hiérarchie morale. Pourtant, pour d’autres raisons, je pense que l’homme a des devoirs envers la nature. Et pour le comprendre, peut-être faut-il entendre ce que Hans Jonas nous dit du « Principe Responsabilité ». En synthèse, c’est parce que l’homme agit en conscience qu’il est pleinement responsable de ses actes, des artefacts qu’il invente, du monde qu’il créé. Et aujourd’hui « La frontière entre « État » (polis) et « nature » a été abolie : la citée des hommes, jadis une enclave à l’intérieur du monde non humain, se répand sur la totalité de la nature terrestre et usurpe sa place. La différence de l’artificiel et du naturel a disparu, le naturel a été englouti par la sphère de l’artificiel ; et en même temps l’artefact total, les œuvres de l’homme devenues monde, en agissant sur lui-même et par lui-même, engendrent une nouvelle espèce de « nature », c’est-à-dire une nécessité dynamique propre, à laquelle la liberté humaine se trouve confrontée en un sens entièrement nouveau ».

En tant qu’écologiste non encarté, je dénonce donc un écologisme, forme politique de l’écologie, comme Bérénice Levet le fait avec beaucoup de talent : mondialiste, bureaucratique, totalitaire, fanatique, converti au wokisme ; et sa prétention à reconstruire l’homme.

Quant au féminisme, et je veux, là encore, montrer mon attachement à Bérénice Levet, notamment aux idées qu’elle développe dans un autre de ses ouvrages : « La théorie du genre ou le monde rêvé des anges ». Pas plus que je ne crois à la supériorité morale, ou ontologique si l’on préfère, de l’humain sur l’animal, je n’admets l’idée d’une hiérarchie entre l’homme et la femme, ou ne souscris à cette idée que l’homme puisse asservir la femme, la subjuguer. Et si je défends l’égalité de leurs droits, c’est sans vouloir effacer leurs différences. Au contraire, je crois à leur complémentarité, donc à l’irréductibilité de leurs différences naturelles. Et ce que j’aime chez une femme, c’est bien cette altérité, qu’elle ne soit pas un homme ; et puisse, pour cette simple raison, me fasciner et m’échapper. Et c’est pourquoi je dénonce toute discrimination entre les sexes qui ne serait pas moralement ou politiquement neutre, qui serait donc négative ou positive.

Et je pourrai conclure aujourd’hui ce propos ainsi. Je rêve d’un monde qui ne serait pas dominé par les hommes ; j’en détesterais un autre dominé par les femmes, ou, pire encore, où il n’y aurait plus de différences entre les hommes et les femmes. Et c’est cet équilibre qu’il convient de trouver : accepter le donné naturel et ses corollaires, qu’il y ait donc des femmes et des hommes, des individus de différentes races, ethnie ou religion, des nations culturellement marquées par une histoire, une géographie, des traditions, des mœurs. Respecter tout cela, le vivre sans ostentation ni arrogance, dans une forme de laïcité, et construire à partir de ce donné, des conditions de vie acceptables et, si possible, harmonieuses. Et tout cela sans honte. Personnellement, je suis un occidental, mâle, blanc de peau, français de souche – oui, quand on peut prouver que ses parents vivaient sur ce sol, en Charentes, il y a plus de cinq siècles, peut-être plus de mille ans, cela fait sens – non croyant, mais de culture chrétienne. C’est mon identité, une identité que je n’ai de cesse d’essayer de dépasser ; c’est ma filiation que j’assume comme un legs. Mais si je défends une forme très élargie de laïcité, c’est que je crois que nous devons aujourd’hui plus encore qu’hier, mettre en avant ce qui nous rapproche, respecter les donnés naturels, et rendre le moins visible possible ce qui nous sépare culturellement. Sachant que ce qui protège les minorités, c’est d’abord le respect qui leur est dû, ensuite l’égalité de droit et le refus de la ségrégation, mais plus encore les libertés individuelles qui doivent être garanties à chacun. En regard, elles doivent respecter dans l’espace public, les mœurs, les coutumes de la société, de la nation dans laquelle elles vivent et qu’elles contribueront naturellement à faire évoluer. Une nation, c’est une histoire, un patrimoine, une culture. On peut se sentir différent, comme un enfant dans une famille ; on doit néanmoins accepter ce que l’histoire a fait, ce que l’histoire nous a fait, s’efforcer de l’aimer (amor fati), travailler à l’améliorer.

Vulnerant omnes ultima necat

Il y a dans ces aphorismes anciens toute une sagesse populaire ; et j’aime particulièrement leur dimension parfois philosophique toujours moraliste. Et si elles sont en latin, elles ne sont pas toujours difficiles à comprendre. Celle-ci est associée au temps qui passe, aux heures de notre vie, et elle était parfois inscrite au fronton de certaines horloges de rue : « Toutes blessent, la dernière tue ».

 

Et si je voulais reposer ici la question de la mort, en fait des conditions de notre mort, c’est que j’ai un peu de mal, en ces périodes d’élection, à rester longtemps insensible aux questions politiques. Je me suis toujours défini comme un défenseur de la démocratie, frustré par le caractère si peu démocratique de notre système institutionnel. Mais derrière cette question dont l’importance me parait aujourd’hui relative – après tout, être gouverné depuis Paris ou depuis Bruxelles, par un Énarque ou un fonctionnaire de la Commission européenne, qu’est ce que ça change ?  – se trouve la vraie question, celle de la liberté. En fait, je serais prêt à renoncer à la démocratie, prêt à ce que l’on me retire mon droit de vote, prête à ne plus jamais manifester dans les rues ou sur la toile, si le système pouvait me garantir les deux libertés les plus fondamentales : celle de vivre et celle de mourir. Mais nous n’en sommes pas là. On nous offre de survivre, dans des prisons panoptiques, de manière plus ou moins confortable et sûre. Et on nous interdit de mourir de panière décente, parmi les autres, assisté d’un praticien pour nous pousser gentiment de l’autre côté.

A quoi sert l’UNESCO ?

L’UNESCO, un machin couteux dépendant de l’ONU, s’est récemment penchée sur la question de l’Intelligence Artificielle. Et en novembre dernier (le 22), ses experts ont pondu un : « Projet de recommandation sur l’Éthique de l’Intelligence artificielle ». Je l’ai lu, laborieusement.

C’est un texte bureaucratique, rédigé par de nombreux experts, et qui a tous les défauts de ce type de production : il est sans densité ni consistance, trop long eu égard à son contenu, et sa cohérence est douteuse. Car surtout, faute de poser ses bases, et préférant lister un nombre considérable d’attendus sans intérêts, mais obligatoires, il passe à côté de son sujet et dit, assez mal, en une vingtaine de pages ce qui aurait pu l’être en quatre. On imagine bien ce que sa rédaction a dû coûter, un coût sans cohérence avec sa valeur opératoire. On est bien là dans un pur bureaucratisme stérile.

Il aurait dû, pour éviter de se fourvoyer ainsi, ne pas confondre morale et éthique, et déjà distinguer les technologies, les outils et les usages. Et s’agissant de l’Intelligence Artificielle, ne pas confondre une technologie dont la puissance fascine et effraye, les outils qu’elle permet de concevoir en nombre quasi infini, et les usages de ces outils qui effectivement, mais eux seuls, posent des questions éthiques. Le terme « d’Éthique de l’Intelligence Artificielle » ne veut donc rien dire, et force est de constater que l’UNESCO a produit ce très long texte – 27 pages dans la version à laquelle j’ai eu accès – sur un sujet mal cadré. C’est un peu comme la maîtrise de la fission nucléaire des atomes lourds, autre technologie redoutable, car d’une puissance sans humaine mesure. On a su en faire des armes de guerre qui ne sont que des « outils » destinés à tuer, mais aussi des centrales nucléaires – autres outils, mais plus pacifiques. Ce qui pose problème, ce n’est pas vraiment la technologie en soi, ni vraiment les outils qu’elle permet de fabriquer, mais leurs usages. L’IA permet ainsi de fabriquer, par exemple, des systèmes de reconnaissance faciale. Ces systèmes, ces outils ne sont pas en soi condamnables. Mais l’usage qu’on en fait aujourd’hui massivement en Chine et demain en Europe est très problématique. Développons ce point : le système communiste soviétique, pour surveiller ses citoyens, utilisait l’intelligence naturelle d’un nombre si considérable d’agents du KGB qu’il s’en trouvait dans chaque immeuble, et parfois à chaque étage. Aujourd’hui, cette intelligence humaine peut être avantageusement remplacée par des systèmes automatiques dotés d’une intelligence artificielle sans que la question éthique soit reposée dans des termes nouveaux. Car l’IA n’est qu’un moyen, puissant et neutre, pour des fins dont on peut, dont on doit questionner la dimension morale.

Cela étant compris, tout le texte apparaît comme un simple verbiage sans le moindre sens, et dont on peut contester, sur le simple registre de la logique discursive, la cohérence. Mais le déconstruire ligne à ligne pour montrer que ce texte boursouflé n’est qu’un charabia inepte, serait long et de peu d’intérêt.

 

Mais je veux bien essayer de sauver les principes évoqués à son chapitre III.2., non pas comme principes éthiques de l’IA – je viens de m’en expliquer – mais comme principes de bonne administration (avec ou sans IA). Étant au nombre de 10, je les parcours rapidement.

Principe de proportionnalité et d’innocuité : Je lis par exemple que « la méthode d’IA retenue devrait être adaptée et proportionnée pour atteindre un objectif légitime et ne devrait pas porter atteinte aux valeurs fondamentales énoncées dans la présente recommandation – en particulier, son utilisation ne devrait pas constituer une violation ou un abus des droits de l’homme ». Passons sur « l’abus des droits de l’homme » qu’un lobbyiste étatique ou commercial a dû glisser ici. Et illustrons ce premier principe par la question de l’obligation vaccinale et de l’utilisation de l’application « TousAntiCovid ».  Si le pass vacinal peut être aujourd’hui contesté, c’est précisément du simple fait que la méthode « liberticide » serait « disproportionnée pour atteindre l’objectif légitime de sauver des vies ». Et cela se discute. Quant à l’application conçue pour les téléphones portables, si elle utilise une IA, ce n’est pas son utilisation qui pose problème, mais le choix de développer cet outil et de l’utiliser dans le cadre d’un dispositif global qui a été validé en France, mais retoqué dans d’autres pays – ces derniers ayant contesté la proportionnalité des moyens au but. Et ce premier exemple montre assez que l’utilisation par les bureaucraties nationales d’un certain nombre de dispositifs attentatoires aux valeurs fondamentales humaines et aux droits de l’homme pose un problème général et profond d’éthique, mais qui n’est pas directement lié à l’utilisation de l’IA, et que le présent texte ne traite pas. Revenons à ma première comparaison. L’IA est une « bombe » atomique, mais la seule question éthique est celle de la guerre. Avec le développement des techniques liées à l’IA, le Marché et la Bureaucratie vont pouvoir continuer à détruire les droits de l’homme, mais à une tout autre échelle. Les questions éthiques se posent donc, avec une acuité sans doute plus forte, une prégnance plus lourde, mais pas différemment. Car elles se posaient déjà dans les mêmes termes avant le développement de l’IA qui, sur le plan éthique, ne pose pas de problème nouveau. L’UNESCO aurait donc été mieux inspirée à produire des recommandations sur l’Éthique des dispositifs promus par le Marché et la Bureaucratie, en arguant, dans son préambule que le développement de l’IA rendait cette question plus critique encore et justifiait l’urgence de la présente réflexion.

Je note aussi, dans ce chapitre, que « les systèmes d’IA ne devraient pas être utilisés à des fins de notation sociale ou de surveillance de masse ». La Chine, qui est membre de l’UNESCO depuis 1946, doit-elle comprendre que l’UNESCO lui conseille de développer ses outils de notation sociale et de surveillance de masse, sans avoir recours à l’IA, ce qui est techniquement possible, afin que l’éthique soit sauve ? Est-ce l’IA qui est problématique ou la notation sociale ?

 

Les principes exposés suivants sont : Sureté et sécurité ; Équité et non-discrimination ; Durabilité, Droit au respect de la vie privée ; Surveillance et décisions humains ; transparence et explicabilité ; Responsabilité et recevabilité ; Sensibilisation et éducation ; Gouvernance et collaboration multipartites et adaptatives. Toutes ces thématiques sont sensibles – il y en a d’autres. Mais la question posée, je le rappelle à nouveau, n’est pas celle de l’IA, mais bien des choix du Marché et de la Bureaucratie de s’essuyer les pieds sur les principes garants des droits de l’homme, avec ou sans l’IA. Je n’en prendrais que deux nouveaux exemples : vie privée et responsabilité.

La Bureaucratie, dont le tropisme totalitaire est une constante, viole de plus en plus systématiquement la vie privée des gens. Le recoupement des fichiers de données (numériques ou pas) et l’existence des réseaux sociaux ont renforcé ce processus ; le traitement des données collectées par une IA va encore accélérer et massifier ce viol. La loi de finances française 2020 a ainsi autorisé le fisc à aller explorer les réseaux sociaux pour y chercher des informations. C’est une disposition présentée comme expérimentale, mais l’expérience montre que ce type de disposition devient rapidement pérenne, avant de prendre une tout autre dimension ; et la CNIL n’est en la matière que le cache-sexe du pouvoir. Et il faudra beaucoup plus qu’une recommandation de l’UNESCO pour protéger un droit au respect de la vie privée dont le Marché se fout et que la Bureaucratie n’a jamais reconnu.

Sur la responsabilité – et ce sera le dernier point que je choisis d’évoquer ici – je lis encore : « La responsabilité éthique des décisions et actions fondées d’une quelconque manière sur un système d’IA devrait toujours incomber en dernier ressort aux acteurs de l’IA selon le rôle qui est le leur dans le cycle de vie du système d’IA ». Cette formulation alambiquée est à nouveau très problématique et pose la question, propre à l’IA, de la délégation de responsabilité à la machine – question non pas éthique mais morale. J’y viens donc. Et je voulais conclure précisément sur ce point capital. Toute la problématique « morale » de l’IA – et on ne confondra donc pas morale et éthique –, c’est qu’elle est capable, par définition, de décider de manière autonome, de faire des choix inattendus ou imprévisibles. Et on doit donc ici, non seulement distinguer la responsabilité « effective », causale, et la responsabilité « morale », mais surtout la responsabilité humaine et celle d’un artefact. Et c’est un problème, non pas de droit, mais de philosophie. Dans son ouvrage sur « La Quatrième Révolution Industrielle », Klaus Schwab évoque une vingtaine de points de bascule attendus d’ici 2025 ; notamment « Première machine d‘intelligence artificielle au conseil d’administration d’une grande entreprise ». Si on le suit, et au-delà de 2025, cela veut dire qu’un jour des IA pourront codiriger de grandes entreprises, et comme le modèle de ces grands groupes et leur efficacité font rêver l’administration, on peut aussi imaginer le jour où des IA codirigeront des gouvernements et pourront, par exemple, être en position de travailler contre l’homme pour protéger l’environnement. Et cela nous fera alors une belle jambe de considérer que « la responsabilité éthique des décisions et actions fondées d’une quelconque manière sur un système d’IA incombe aux concepteurs de l’IA », c’est-à-dire à l’homme ayant inventé l’artéfact. Alors que la responsabilité tout court aura été déléguée à la machine, comme c’est déjà le cas dans certains domaines (la banque, les assurances, etc.). Ces sujets, comme celui du « travail irresponsable » – la responsabilité ayant été transférée à la machine –, sont des sujets de fond. Évidemment, la recommandation de l’UNESCO n’apporte rien à ce débat, aucune réponse à cette question, aussi insoluble que celle sur le libre arbitre, de la répartition des responsabilités morales entre le délégant et le délégataire, question complexifiée ici deux fois : si le délégant est un homme et le délégataire une machine – ce qui est déjà un problème  – et si le délégataire est une administration sans visage obéissant plus ou moins à un pouvoir évanescent, l’un et l’autre, irresponsables de fait et déléguant au Marché, sans vraie transparence, la conception d’un outil qui deviendra, en bout de chaîne, délégataire de ce pouvoir de ruiner les droits de l’homme.

 

Si l’usage de l’IA ne soulève pas, en soi, de questions éthiques, on peut donc néanmoins questionner son développement sur le plan moral, comme on aurait pu questionner, sur ce même plan, une certaine forme de connaissance. L’Ancien Testament condamnant « la connaissance du bien et du mal », elle peut donc être considérée comme immorale. L’avortement, le suicide ou le clonage peuvent aussi être interdits pour les mêmes raisons. Toujours, pour des raisons morales, la manipulation génétique, la fabrication de nouveaux êtres vivants (les chimères), la fabrication de robots dotés d’organes biologiques artificiels, ou encore la création d’une véritable intelligence artificielle, peuvent aussi être interdites pour des raisons morales et afin de ne pas dépasser notre statut de créature en disputant à Dieu son statut de créateur. On pourrait aussi considérer – ce n’est pas mon point de vue – que la connaissance doit être limitée, car certains secrets n’appartenant qu’à Dieu devraient rester cachés.

La question morale posée par l’IA étant aussi, je le rappelle, celle de la responsabilité d’une intelligence mécanique – avec une forme de conscience. Car prétendre que l’IA n’est pas moralement responsable, mais que son créateur l’est, c’est considérer que chacun reste responsable de ses enfants, quel que soit leur âge ; sauf à considérer que nous sommes tous des irresponsables, notre créateur étant seul responsable des actes de l’humanité. Encore, et je m’en tiendrai là, on pourrait interdire au Marché, pour des raisons morales, tout traitement d’information personnelle non strictement nécessaire au service d’une commande, ou interdire à l’Administration toute intrusion dans la vie privée des gens. Il y a donc bien des questions morales qui se posent – et ne peuvent se résoudre que de manière binaire (autorisé ou non). Mais une fois considéré que l’IA ne pose pas de problème moral en soi, et a donc le droit d’être développée, une fois donc autorisée la création des IA, ce problème moral étant (bien ou mal) réglé, restent les problèmes éthiques liés aux outils et aux usages.

 

Dans ce même ouvrage, le Président fondateur du Forum de Davos écrit « Des algorithmes sophistiqués sont capables de créer des récits dans n’importe quel style adapté à un public donné ». Nul doute que bientôt l’UNESCO n’aura même plus besoin de faire appel à des commissions d’experts couteux pour pondre pareilles recommandations. Une IA y suffira. Comme le dit encore Schwab « plus sûre, moins chère », j’ajouterai « plus cohérent ».

Une réponse à Daniel Lenoir, président de Démocratie et liberté

Cher Daniel Lenoir. Je ne sais pourquoi je reçois une invitation « sign up » à signer votre appel à un sursaut « spirituel et démocratique ». Mais ces deux mots ont fait tilt à l’oreille de l’esprit libre, non encarté et non partisan que je prétends être. Très intéressé, séduit par l’invite, mais un peu surpris par la longueur du texte, j’ai lu, prêt à signer. Car nous sommes évidemment d’accord sur le constat de l’impasse démocratique et spirituelle dans laquelle nous sommes, en France et plus largement dans un occident gagné par le nihilisme et l’abandon de nos valeurs. Nous souffrons bien de manquer de vie démocratie et de vie spirituelle. Et puis, comment ne pas souscrire à cette invitation de « voir les choses autrement » ? Krishnamurti, dont la spiritualité a beaucoup rayonné, disait qu’il fallait « se libérer du connu ». Et à s’investir de manière différente dans la res publica. Et, je vous cite, « essayer de se comprendre », « réfléchir ensemble », « collaborer », et surtout « retrouver du sens » (au progrès). Et je serai toujours au nombre des bonnes volontés, partant pour cela. Mais à ce point de ma lecture, les choses ont dérapé. Je m’attendais à ce que vous évoquiez les valeurs de liberté, de responsabilité de solidarité, ou encore le problème si prégnant de l’environnement. Mais vous avancez l’humanisme et l’universalisme, et je ne peux plus vous suivre. Car s’agissant d’humanisme, concept trouble et mal défini, je m’en tiens à la façon dont Érasme de Rotterdam, « prince des humanistes » l’a forgé au XVe siècle (avec son compère Thomas Moore qui en perdit la tête). Et pour les avoir bien lus (je crois), je vois trop que l’humanisme est l’autre nom du christianisme, ou, si vous préférez, un christianisme laïc qui aurait pu déboucher sur une autre réforme si Luther n’en avait pas décidé autrement – relire leurs échanges et diatribes. Et puis, je suis trop écologiste pour accepter la dimension spéciste de l’humanisme. Quant à l’universalisme, j’y adhère d’autant moins, que nous sommes bien confrontés à ce choc des civilisations que Samuel Huntington a théorisé dans des années 90. Il écrit d’ailleurs dans cet ouvrage majeur : « l’universalisme est l’idéologie utilisée par l’Occident dans ses confrontations avec les cultures non occidentales ». Je le crois, je le remarque, et, bien qu’Occidental assumé, revendiquant ses racines gallo-romaines, donc celtes, j’essaie de comprendre et de respecter les cultures non occidentales, et si je suis prêt à défendre mes valeurs et refuse la « soumission », je ne défends pas l’universalisme.

J’ai néanmoins continué à vous lire, car cette idée salutaire d’en appeler à « un sursaut démocratique » est fondamentale et me touche profondément, même si nous différons sur certaines de nos valeurs, mais il faut, vous en conviendrez, s’ouvrir aux autres, être prêts au dialogue. Il faut aussi, à l’évidence et comme vous l’écrivez, « sortir de sa léthargie démocratique ». Et là, je vous applaudis des deux mains à m’en casser les poignets. Mais je vous fais remarquer que les seuls qui l’aient fait sont les Gilets jaunes (dont je n’étais pas). Pourquoi ne pas ici leur rendre hommage ? À ce moment d’intimité avec votre pensée, j’ai souhaité, faute de déjà vous connaître, en savoir plus sur vous. Je suis allé sur le site de « Démocratie et Liberté » et y ai vu, dans les échanges qu’il relate, une référence à Élisée Reclus que je connais un peu ; un homme libre comme vous, comme nous, et engagé, dont la spiritualité et l’appétence démocratique sont incontestables. Mais cet ami de Kropotkine (tous deux géographes) était un esprit antireligieux, comme son frère et au désespoir de leur pasteur de père, anti humaniste, car trop écologiste pour cela – une sorte de Thoreau européen, son aîné d’une dizaine d’années. Et il ne sait jamais reconnu, lui, le grand voyageur, dans l’universalisme des Lumières. Enfin, s’il militait pour la démocratie, dans le même temps il détestait notre éphémère seconde république, celle de Napoléon le petit, et la troisième, celle de Foutriquet, pardon, d’Adolphe Tiers qui d’ailleurs faillit le fusiller et l’exila, et il combattait et l’engagement partisan et la bureaucratie étatique et le parlementarisme.

Mais, c’est en comprenant que vous êtes un Énarque – ce qui n’est pas une tare et montre au moins vos capacités intellectuelles – que j’ai compris que vous puissiez conclure en invitant vos lecteurs « à refaire confiance » à des institutions, objectivement failli, et à « ceux qui les incarnent », c’est-à-dire la haute fonction publique dont vous êtes un digne représentant. C’était d’ailleurs, il y a cinq ans, le même message qu’Emanuel Macron que vous avez soutenu, nous a délivré, avec le résultat que l’on connaît. En conclusion, bien que je défende, mais comme Reclus, et selon la formule de Comte Sponville, une « spiritualité sans dieu », que je défende la démocratie et la non-violence, et préférant poursuivre l’utopie reclusienne d’un « ordre sans l’état », je ne signerai pas votre pétition.

Bien respectueusement