Archives de catégorie : Politique

Articles politiques

La vie comme elle va

Je m’arrête acheter mon pain au coin de la rue, fais la queue, paye en faisant l’appoint.

La gamine qui encaisse, une teenager comme disent les anglais, me jette un regard noir au-dessus du masque, et repousse avec dégout une de mes pièces jaunes. D’une voix pincée, haut perchée, vulgaire, entre violence et mépris : « Celle-là n‘est pas française ! ». Je vérifie. Je m’étais fait refiler une pièce de 5 cts de Francs. Je m’excuse par réflexe et sans avoir l’aplomb de lui répondre qu’en fait, c’est la seule française et que les autres sont européennes. En sortant, maugréant dans ma barbichette, je m’étonne qu’elle n’ait pas reconnu la piécette et je prends conscience qu’alors que j’ai presque toujours vécu avec cette monnaie, elle n’a probablement jamais vu de pièces françaises. Je n’avais pas encore suffisamment intégré que certains adultes étaient nés dans en euroland. Il faut bien le comprendre, bien le rappeler aux souverainistes.

Pour beaucoup de jeunes, appelés à se prononcer un jour pour ou contre une sortie de l’UE, il s’agira bien de quitter, ou pas, le monde dans lequel ils sont nés, alors que pour les plus âgés, ce ne sera que d’éventuellement faire un pas nostalgique en arrière, vers leur jeunesse. Le résultat d’un tel référendum tiendra donc peut-être moins d’un choix politique réfléchi que de considérations psychologiques, la vieille peur du changement pour les uns, la nostalgie pour d’autres ; questions de générations.

Chique, bientôt les présidentielles

Écoutant la radio, regardant les écrans médiatiques, j’entends et je vois que la France est déjà entrée en campagne présidentielle. La politique va donc nous aspirer et j’aurai bien du mal à me préserver de cette effervescence des organes de presse qui va aller croissante, jusqu’à l’orgasme final, prévu en 2022. Et puis les choses retomberont. Plus c’est long, plus c’est bon ; est-ce si sûr ?

Est-ce bien si sûr ? Sera-ce l’occasion de débattre des questions de fond ? Évidemment non. Car la presse est complice et s’ingéniera à parler de tout sans jamais organiser de vrais débats sur les vrais sujets, avec de vrais contradicteurs. Et toute question qu’elle posera à ses invités sera viciée de ces présupposés implicites : sachant qu’étant acquis que les hommes ont tous les droits sur la nature, étant admis que les grandes démocraties ont su raffiner leur système politique au mieux, étant incontestable qu’en occident les gens sont libres et que notre système est indépassable, pensez-vous que … À croire que Francis Fukuyama les a tous convaincus. Tout est bien dans le meilleur des mondes, si ce n’est un certain réchauffement climatique, et le choix qu’il nous appartient de faire entre une personne qui ne fera pas grand-chose si elle est élue, et une autre, qui n’en fera pas plus.

Les médias sont rompus à cet art de la collaboration, aux ordres du Marché qui nous gouverne en s’appuyant sur la haute administration, cet état profond que peu osent nommer, et dont Emmanuel Macron n’est qu’un produit, avant d’en être aujourd’hui un mandataire brillant. Le Marché a choisi son candidat, reste à la presse à le faire élire, bientôt réélire. D’abord organiser un duel entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron et puis expliquer aux Français qu’ils ont deux devoirs : celui, civique, de voter et celui, moral, de ne pas donner leur voix au Front National.

Dressage des consommateurs par le Marché, formatage insidieux des électeurs par les médias, dictature du politiquement correct, moraline des intellectuels fonctionnarisés, paresse du peuple, peur de l’inconnu, goût du confort, apprentissage millénaire de la servitude. L’homme est un animal de rente. On dit que « l’homme est un loup pour l’homme ». Je le vois plutôt, en référence à la fable, comme un chien qui cherche son maître et dont le fantasme est de dormir au soleil, au pied de sa niche, gardant sa gamelle comme le plus grand des trésors. Les prétendants à la présidence ne nous parleront que de ça, nos gamelles ; jamais de ce collier qui nous étrangle, jamais de cette laisse qui nous tient attachés quand nous ne dormons pas au pied de notre maître, espérant qu’il nous jettera un os à ronger. Rien ne changera tant que les hommes accepteront leur servitude, et ils l’accepteront tant que leurs maîtres sauront leur garantir le minimum pour survivre : du pain, des jeux, la foi déraisonnable et quasi religieuse en l’avènement de jours meilleurs.

Le réchauffement climatique est venu détruire cette croyance. Les hommes commencent à comprendre qu’ils vont souffrir, que leur avenir est bouché, que seuls les maîtres auront les moyens de s’en sortir sans trop de dommages. Où l’on voit les limites du syndrome de la grenouille quand le GIEC affole les grenouilles.

Trop d’écologistes nous disent qu’il faudrait changer notre système de développement. Je conteste cette analyse qui fait la part trop belle au statu quo. Il faut substituer à notre « modèle de développement » un « mode d’existence » respectueux de l’homme et de son environnement. Et je ne joue pas sur les mots. Il faut sortir de nos têtes trop formatées ces notions de « système » et de « développement ». Il faut cesser de croire que nous avons aurions des droits sur la nature, cesser de prétendre que nous vivons en démocratie ou que nous sommes libre. Il faut inventer un nouveau mode de vie, non seulement compatible avec les capacités de la planète, mais permettant aux hommes et aux femmes de trouver leur bonheur. Soyons plus précis. L’objectif doit être de permettre à chaque être vivant, homme ou bête, de vivre dans un environnement sain, sécurisé, où il puisse avoir l’impression d‘être libre, c’est-à-dire, où il ne soit pas en cage. Personnellement, je n’adhérerai à aucun autre programme et ne soutiendrai aucun autre projet. Et refuserait tout projet écologiste qui souhaiterait me mettre en cage, me faire vivre dans un zoo, soigné et nourri par le système.

Je ne vous parlerai pas d’amour

Demain, c’est dimanche – repos… J’avais envie de vous entretenir d’un sujet grave, l’amour. Mais c’est décidément trop sérieux : on ne badine pas avec l’amour ! Et puis, c’est la saison estivale, les vacances ; personne n’a la tête à réfléchir à des choses sérieuses ; alors, parlons plutôt de la mort, la mienne, la vôtre, celle qui banalement nous attend tous. Elle nous attend avec cette sérénité de celle qui sait qu’elle n’attend pas en vain, que les chalands viennent à elle sans effort de sa part, et ce petit sourire en coin de celle qui a tout vu, tous les clients imaginables en sa boutique. Elle se sait sans concurrence en son état, et incontournable, indépassable, éternellement passive et sereine.

 

Les tenants du Marché n’ont rien inventé avec leur obsolescence programmée. Déjà, Dieu l’avait inventé, nous faisant le corps périssable : créé pour ne pas durer, pour tomber en panne à un certain moment – Cioran parlait « de la démission des organes ». Oui, les choses ne sont pas faites pour durer et nos décharges sont pleines de cadavres : un vieux frigidaire, la chaise haute du bébé qui a grandi, ce canapé qui meublait le salon de l’appartement de Nogent, de la vaisselle cassée, des cintres démembrés, le cadeau que nos voisins nous avaient ramené de leurs vacances de neige, le corps tout sec de papy Albert, l’enfant mort-né qu’on aimerait ne pas avoir conçu, des bassines de toutes les couleurs, crasseuses, mais qui mettent néanmoins un peu de gaité dans tout ce bordel. Nous sommes tous faits pour durer un temps, et puis la vie nous jette, périmés. Le Marché nous jette aussi, mais pas trop vieux – ça, il s’en fout – trop pauvre.

Avec beaucoup de prudence, on peut espérer un peu de rab, comme à la cantine. Les hygiénistes se battent d’ailleurs pour nous vendre leur hygiène bien-pensante qui pue. Les plus jouisseurs bruleront la chandelle par les deux bouts – l’image aussi est éclairante – et se retrouveront à bout de souffle, à bout de suif, un peu trop tôt dans le noir. Mais que l’on s’économise ou que l’on gaspille, le gain ou la perte se fait toujours sur notre capital de départ. Chacun a son temps singulier, son temps à lui. Nous sommes tous égaux face à la mort, aussi nus qu’au premier jour, égaux aussi dans la mort, car le néant n’est pas un zéro à l’arrondi près, mais le néant absolu, et zéro égal zéro. Mais égaux, nous ne le sommes pas face à la vie qui pour l’un est programmée courte et pour l’autre longue, et chaque fois avec des dons singuliers. Alors, pourquoi ne pas l’accepter ? La philosophie, nous dit-on, doit nous apprendre à mourir. Il n’est en fait nul besoin de leçons pour cela. Mais comment apprendre à admettre que, passée l’heure fatale inscrite dans nos gènes, il n’y a pas lieu d’insister ? Ce n’est pas seulement une question existentielle. C’est aussi une vraie question sociale, éthique, politique. Ne devrait-on pas apprendre aux hommes à accepter ce que la nature a fait et qui répond à sa nécessité propre ? Faire aujourd’hui une transplantation cardiaque, demain du cerveau, est-ce bien raisonnable ? Je sais que le faire la première fois fut un exploit et que l’homme n’aime rien tant que de se confronter à l’impossible. Je sais aussi que quand une chose est possible, même moche ou sans intérêt, l’homme la fait inéluctablement. Mais est-ce bien raisonnable ? Je pense à ces transhumanistes qui prétendent défier la mort ou espèrent pouvoir un jour transférer leur conscience dans un corps jeune, beau, musclé, si possible blanc. Ce sont ces questions politiques (souligné) dont j’aimerais débattre ; pas seulement de la réforme du droit du travail, ou du prochain traité de libre-échange entre l’U.E. et les martiens. Je crois pouvoir défendre politiquement (je pense « système de santé » et « financement ») l’idée d’une médecine réparatrice des accidents, ou des aberrations congénitales – qui sont aussi des accidents –, c’est-à-dire aider la nature à réaliser son projet ; d’une médecine qui permet de mieux vivre, comme l’homme naturel idéalement sain devrait le faire, donc qui atténue la douleur ; mais pas d’une médecine qui repousse les limites naturelles de la vie, ou qui nous permettrait d’être plus que ce que l’on est.

Tout le mal que je pense de la convention citoyenne

Puis-je exprimer ici tout le mal que je pense de la convention citoyenne sur le climat ?

En premier lieu, je regrette que son objet ait été celui du dérèglement climatique, alors que ce problème, évidemment gravissime, n’est que la conséquence de notre modèle de développement et des dégâts écologiques induits. Le gouvernement prétend donc s’attaquer à la fièvre du malade, mais pas vraiment à sa maladie, montrant qu’il a compris l’impérieuse nécessité de permettre à l’humain de survivre, mais sans remettre en cause la société d’hyper consommation et de gaspillage ni aucun des dogmes économiques qui condamnent la planète. Car que l’homme trouve des solutions pour limiter la fièvre du globe ne changera pas grand-chose aux conséquences fatales, pour la vie des autres espèces, de son développement irrespectueux de son environnement. Cette convention prend donc le problème par son mauvais bout. En second lieu, on doit regretter les conditions mêmes de nomination des membres de la convention, car on a ici raté l’occasion d’une démarche démocratique innovante, par exemple en mettant en œuvre une expérience de « démocratie délibérative ». Ici, le tirage au sort final qui a permis de sortir 150 noms du chapeau, a été fait sur un échantillon construit par l’administration et censé représenter l’ensemble de la population. Mais comment expliquer que M. Cohn-Bendit se soit trouvé « tiré au sort » avant de décliner ? Comment expliquer Cyril Dion ait été, lui aussi, plus favorisé par le sort que quelques autres millions de Français ? Comment comprendre que la convention ait validé à une confortable majorité la réduction de la vitesse sur les autoroutes, alors que les trois quarts de la population y sont opposés. Ces membres, non représentatifs, ont donc été tirés au sort après tamisage dans des conditions surprenantes, et n’ont pu, à l’évidence délibérer librement. Car, c’est le troisième point, la convention a été étroitement encadrée par un comité de gouvernance à la main du gouvernement qui a élaboré le programme de travail et veillé à sa mise en œuvre. Ce comité s’est appuyé sur de nombreuses interventions d’experts pour diriger (dans tous les sens du terme) ses travaux. Ce qui explique que le Président de la République ait pu trancher, sans délai, sur les propositions d’un comité, puisqu’il connaissait déjà ces propositions qui sont celles préparées par l’administration et sur lesquels les membres, après qu’on leur ait bien briffé, ont eu à voter et à apporter une caution. D’ailleurs, on retrouve la « patte » de l’administration dans cette idée de créer de nouvelles taxes qui devront, comme cela a été dit, être affectées à la lutte contre le réchauffement climatique. Je comprends que dans notre pays qui croule sous les dettes, qui a vu cette année s’ajouter à son déficit structurel les dépenses exorbitantes du covid, on va créer de nouveaux postes de dépenses qui seront financées par de nouveaux prélèvements, pour payer, n’en doutons pas, de nouveaux « machins », et salarier encore plus de fonctionnaires. Alors qu’il aurait fallu, dans le contexte de crise que nous connaissons, faire des économies drastiques partout où cela était possible, renoncer à des priorités devenues secondaires, baisser le nombre de fonctionnaires dans toutes les activités non créatrices de richesses, et affecter une partie importante des économies faites aux investissements permettant de produire autrement : plus durablement, avec moins de gaspillages, et beaucoup moins de rejets carbonés. Mais à l’heure du projet de prolongement de la CRDS sur plusieurs décennies, on va encore plus mettre à contribution les Français. Il faut donc dénoncer cette opération de com macronienne et rester vigilant sur les propositions faites. On nous parle d’en faire un référendum. Est-ce à dire que le pouvoir reconnaît que les décisions de ce comité n’ont rien de démocratique ?

Le déclin des partis

S’il m’arrive souvent de ne chroniquer l’actualité qu’avec un temps de retard, préférant le rythme du magazine à celui du quotidien, ce n’est pas seulement que ma pensée est lente, c’est aussi que toute analyse a besoin de recul. Il faut toujours attendre que l’eau courante de nos vies, troublée par les faits qui s’y déversent parfois tumultueusement, se décante un peu et laisse apparaître en son lit les dépôts et leurs différentes strates. L’accession d’Emanuel Macron à la présidence de la République m’avait sidéré ; la forte poussée écologiste aux Municipales m’interpelle. Aujourd’hui, je crois discerner dans ces deux évènements, mais aussi dans la disparition si subite du PS, une cohérence et un mouvement de fond. Le temps de la démocratie partisane est clos : les Républicains commencent à le comprendre, la France Insoumise peut-être aussi, le Rassemblement National n’y échappera pas, même s’il surfe toujours sur la question migratoire et son statut atypique.

Ce que nous appelons démocratie, et dont mes lecteurs savent ce que j’en pense, était structuré de longue date par des chapelles politiques que l’on avait appris à ranger sur l’étagère hémicyclique, de gauche à droite. Il semble bien que les Partis soient appelés à disparaître, Macron ayant été le premier à le comprendre ou à en faire l’heureuse expérience ; le temps est venu des Mouvements revendicatifs : aujourd’hui « En Marche » et « France Écologie », demain « Front Populaire ». Et il faudrait analyser ces ruptures paradigmatiques profondes pour juger de la pertinence de ce constat.

Les partis politiques fonctionnent traditionnellement – faut-il dire fonctionnaient ? – comme des églises : une éthique assez souple pour épouser l’air du temps et laisser du champ aux communicants, une vague métaphysique comme horizon brumeux, une organisation cléricale avec des évêques élisant régulièrement leur pape, quelques rites ; et puis des fidèles, effectivement assez fidèles, du baptême à la mort. On était ainsi communiste, socialiste ou républicain, par fidélité à ses parents, à son milieu, à sa terre, à son histoire. Mais tout cela semble bien être fini ou en passe de l’être. Les questions éthiques, à l’heure du politiquement correct et du droit-de-l’hommisme, n’intéressent malheureusement plus grand monde, et les communicants ont tant tordu les concepts, tant saccagé la philosophie politique qu’il n’en reste que de la bouillie. Les questions métaphysiques ­– ou idéologiques, si l’on préfère, car la métaphysique n’est rien d’autre que de la physique de l’au-delà du réel, c’est-à-dire de l’idéel –, ont disparu des discours de campagne, quasi personne ne se prétendant plus de droite ou de gauche, et ces hauts fonctionnaires qui ont pris le pouvoir, tout le pouvoir, ont cessé de parler au peuple une langue qu’il puisse comprendre. Et chacun veut s’affirmer libre, même addicte aux produits du Marché, tout en étant en mal d’engagement pour une belle cause. Un nombre croissant d’entre nous veut donc bien participer à un Mouvement, mais ne veut pas se faire emprisonner dans un Parti, par nature statique et centralisé, donc non démocratique. Et on ne doit pas sous-estimer la différente de nature, disons épistémologique, entre Parti et Mouvement.

Le parti est une église dirigée par ses clercs et son autorité épiscopale suprême, une église tournée vers elle-même, comme toute organisation structurée ; et que ses affiliés servent. Car, dans un parti, les militants de base n’ont d’autre rôle que de servir la messe et de récolter régulièrement la quête. Le Mouvement, lui, est une dynamique organisée autour d’une idée, d’un thème, et tournée vers l’extérieur, vers la res publica. Pourrait-on dire, pour s’amuser du rapprochement, que le Mouvement est un peu au Parti, ce que le protestantisme est au catholicisme, et que nous assisterions alors, à une nouvelle Réforme ? Il y a bien un peu de ça, et je vois bien que les partis politiques traditionnels se crispent comme l’Église de Rome en d’autres temps.

Plus grand monde aujourd’hui, quelles que soient ses convictions intimes, les conditions de son baptême, ne veut être encarté, appartenir à une église. Par contre, les Français qui restent passionnés de politique – c’est important de le réaffirmer à l’heure d’une abstention massive aux Municipales – sont prêts à se joindre à un Mouvement (ou à le soutenir), au côté d’opposants d’hier, se retrouvant se coudoyer sur un thème d’actualité : les Gilets Jaunes, sur les thèmes de la justice sociale et du renouvellement de la démocratie, En marche, sur celui du renouvellement du personnel et de la pratique politique – mais là, dommage, c’est raté –, les Écolos sur le réchauffement climatique, peut-être demain Front populaire sur le souverainisme ou une autre thématique.

Et le Mouvement présente, sur le Parti, beaucoup d’avantages et quelques inconvénients ; et les égrener, c’est aussi marquer ces différences. Dans un Mouvement, la question de se revendiquer de droite ou de gauche n’est plus centrale, les amis de Chevènement et de De Villiers pouvant défendre ensemble une autre idée de la France et revendiquer l’héritage gaulliste. Je pense aussi qu’un Mouvement dirigé vers un horizon clair, une réforme systémique, est plus efficace et plus en phase avec les attentes de citoyens qui ont bien compris que la vraie question n’était pas de désigner des dirigeants pour gérer leur quotidien et leur rappeler alors que « l’État ne peut pas tout » – comprendre : qu’il ne faut rien en attendre –, mais bien de réformer tout notre système : retrouver notre souveraineté (une autre relation à l’U.E.), faire un pas décisif vers la démocratie (élection par tirage au sort, R.I.C), promouvoir la justice sociale (revenu universel, limitation des revenus les plus indécents), changer un modèle de développement qui épuise la planète et met en danger la vie même (agriculture, pêche, industrie, transports, logements, énergies), repenser l’école, la santé, etc. Et puis les questions centrales des Libertés (dans une société qui aurait fait gerber Orwell ou Ayn Rand), de la Solidarité (qui n’est nullement réglée par des allocations de redistribution), de la Responsabilité (au temps de l’infantilisation des gouvernés et du délire normatif et liberticide de l’administration).

Les réformes dont nous avons besoin ne pourront être portées par des Partis politiques dont la vocation est de gouverner, d’exercer un pouvoir, des magistratures républicaines que la haute administration a déjà préemptées. Elles pourront être portées de manière d’autant plus efficace par des Mouvements, que leur but ne sera pas de gouverner, mais de réformer. Ces mouvements seront d’autant plus audibles qu’ils se focaliseront sur une thématique claire et générique, sans trop se disperser – les G.J. l’ont-ils compris ? Par exemple, et a contrario de ce qu’il aurait, de mon point de vue, fallu faire, la faiblesse des écologistes encartés, fut de se dire de gauche, de négliger la ruralité au bénéfice de l’urbain (l’utopie de l’enfermement des habitants dans des mégalopoles « green et smart », ou chacun vit entre cages dorées, couloirs de circulation, bacs à sable), de se battre plus pour le mariage homosexuel que pour la préservation d’autres espèces plus menacées. Qu’un mouvement mette toute son énergie, tout son investissement sur la question de la souveraineté nationale, de la démocratie, ou d’une autre question majeure de société, alors, dans l’incapacité de se disperser, elle doit nécessairement arriver à son but ; et recueillant alors assez de suffrages pour faire basculer les choses, on imagine mal qu’au pied de l’obstacle, le Mouvement se cabre et refuse de faire ce qu’il s’est engagé à faire, effacer l’obstacle.

Par contre, je vois dans cette dynamique politique qui s’affirme plusieurs écueils qu’il faudra savoir contourner. Un Mouvement ne peut avoir de chef et son leadership est à concevoir autrement. Et de ce point de vue, l’échec annoncé d’En Marche sera de n’être ni vraiment un parti ni un vrai mouvement, mais un peu des deux. Et Macron ne pourra tenir indéfiniment, son séant jupitérien entre deux chaises. Par contre, faute de pouvoir incarner un Mouvement, il est difficile en l’état actuel des choses, et compte tenu de la présidentialisation de notre système, d’aboutir à ses fins – ce fut bien le problème des G.J. L’autre point qui m’apparait comme essentiel est la capacité du Mouvement à s’auto détruire, dès qu’il a réalisé la réforme promise – l’homme ayant incarné la réforme restant l’homme de la réforme, celui d’un combat gagné, comme Badinter en d’autres temps. Le Mouvement devant alors se recréer autrement, se refonder ou se resourcer sur une nouvelle thématique, acceptant l’idée que les uns partent et que d’autres s’agrègent. Mais cette façon de trouver des majorités de projets, plus que de circonstance, serait une façon de revenir à la grande Politique et de progresser, c’est-à-dire de renouer avec l’idée même de progrès ; avancer pas à pas, consensus après consensus, réforme après réforme, vers un avenir collectivement désirable. Et puis, c’est dans l’air du temps, un air numérique que l’on ne peut refuser de respirer. On peut aujourd’hui facilement agréger des soutiens – pardon, des « like » – sur une pétition électronique, transformer cette adhésion en Mouvement, susciter des contributions, trouver des porte-parole – pardon, des influenceurs –, désigner des candidats à des mandats impératifs (et non représentatifs). Mais attention à ne pas retrouver l’ornière des partis, ce que j’appellerais le « syndrome Mélanchon », et qu’on pourrait désigner par l’oxymore de dictature démocratique. Simone Weil écrivait en 1940, dans une période très particulière et depuis Londres, que « le totalitarisme était le péché originel des partis », et que l’élection de représentant conduisait à l’aristocratie donc à l’oligarchie. Je le crois. Au contraire, le Mouvement, tendu vers un but clair et partagé, peut être et doit rester un espace de discussion et de recherche de consensus, car si la fin est clairement annoncée, les moyens restent à définir. Alors que le parti restera toujours un cadre dont la doxa est à prendre ou à laisser et dont la direction est centralisée et en surplomb des adhérents.

En conclusion, je crois qu’il se passe quelque chose, que l’agonie des parties est commencée et entrainera à terme la fin de la classe politique, du moins sous sa forme actuelle. Et je m’en réjouis. Je rêve d’un pays où une administration de commissaires (pour reprendre une terminologie rousseauiste), bien formés – pourquoi pas à l’ENA ? –, correctement rémunérés, gèrera le quotidien, sans jamais exercer le pouvoir ; où les lois seront faites par des assemblées populaires, dont une part essentielle sera tirée au sort, afin de garantir sa représentativité ; que des Mouvements puissants, s’exprimant aux élections par l’urne et par referendum, permettront de réformer régulièrement, suivant l’agenda du moment, les problématiques sociétales nouvelles, l’évolution naturelle des sociétés humaines, les nécessaires corrections de trajectoires imposées par l’honnête évaluation de leurs conséquences sur la vie des gens.