Archives de catégorie : Politique

Articles politiques

Les homosexuels sont-ils les meilleurs promoteurs de la théorie du genre ?

Une lecture anecdotique de l’actualité m’amène à m’interroger à nouveau sur ce que certains nomment « théorie du genre », et si j’y reviens ici, c’est déjà pour rappeler qu’une théorie n’est ni une profession de foi, ni l’expression pétitionnaire d’un choix doctrinaire, mais un schéma conceptuel explicatif et cohérent. Une théorie est donc bien spéculative, mais ne se borne pas à une liste d’assertions conjecturales. Elle doit proposer des concepts validables et formés pour rendre compte et analyser une réalité phénoménale ou psychologique en identifiant des relations causales, analysant des processus logiques, formalisant des lois ; justifiant ainsi une démarche « scientifique » – même si l’on parle en l’espèce de sociologie. Et cette théorie explicative clarifie en l’espèce un point essentiel : les vocables appariés d’homme et de femme rendent chacun compte de deux types d’identités, une première, naturelle, sexuelle, et une seconde, culturelle, générique. Il faut donc bien distinguer le sexe, mâle ou femelle, dont l’individu ne peut a priori s’affranchir, et le genre, masculin ou féminin, qui est une construction culturelle, et dont le traduction, dans notre langue, consiste à distinguer en genre, le soleil et la lune, la chaise et le tabouret, la terre de mon pays et la mère patrie – pourquoi pas, le terre de ma pays et le père matrie ; mais cessons d’affoler mon correcteur de texte en mettant les conventions orthographiques cul par-dessus tête (l’un d’ailleurs marqué au coin de la masculinité et l’autre de la féminité …). Et les promoteurs de la théorie du genre nous disent très justement que ce qui a été construit, par l’éducation, peut être déconstruit par une autre éducation, et nous en propose le projet au prétexte que ces identités différentes de nature, mais mêlées dans le langage courant – car l’une procède historiquement de l’autre – conduisent à des discriminations inacceptables sur le registre de l’égalité des sexes. Comment contester tout cela ?

Honnêtement, on ne peut nier les évidences, ni contester que cette théorie rende compte d’une réalité historique et sociale, ni ignorer que certaines discriminations de genre soient indéfendables. Néanmoins, il reste possible de condamner quelques dérives programmatiques qui, pour être construites sur des idées généreuses, n’en sont pas moins dangereuses.

Dans un texte précédent, je mettais mon lecteur en garde contre cette idée liberticide qui, confondant égalité et similarité, voudrait promouvoir la similitude comme une valeur, et couper les têtes qui auraient l’imprudence – l’impudence – de dépasser. Evidemment, la nature, produisant de la dissemblance et affectant aux êtres des rôles pour lesquels elle les adapte, introduit des inégalités de pouvoir (ici potenta plus que potestas, pour reprendre un distinguo structurant chez Spinoza) : L’Homme a assujetti sa planète – comme le dit le Livre : « Dominez sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux des cieux, et sur tout être vivant qui se meut sur la terre » ; la femelle porte l’enfant à naître puis l’alète, le mâle n’étant ici qu’un contributeur, un partenaire nécessaire ; et un facilitateur, car la mère, étant affaiblie par ses grossesses, doit chercher protection dans une tribu patriarcale. Mais cette inégalité de traitement – de l’individu par la nature –, ou de statut naturel dans un ordre des choses, ne s’appréhende pas nécessairement sur une échelle de valeur bornée par le bien et la mal. En second lieu, j’exprimais des craintes de voir, pour des raisons dont la dimension dogmatique ne peut s’ignorer, des traditions structurantes être détruites sans profit pour personne, si ce n’est quelques poignées de bulletins roses dans une urne. Je n’y reviendrai pas. Mais c’est quand même le fond de la question qui m’apparait ainsi : la construction culturelle d’archétypes de genres, dans le prolongement d’une spécialisation biologique naturelle, crée des discriminations sociales dont certaines sont négatives. Et tant qu’il y aura deux genres, masculin et féminin, il y aura, non pas un sexe fort et un sexe faible, mais un genre fort et un faible, et donc une relation déséquilibrée car concurrentielle où l’un domine sur l’autre, ou du moins est porté à le faire. On peut donc, ayant dénoncé la chose et démonté ses mécanismes – merci à la théorie du genre –, soit ruiner cette distinction – c’est-à-dire supprimer le genre, ce qui me parait impossible –, soit modifier les archétypes – ce qui revient à en construire d’autres, et à déplacer un problème sans vraiment le résoudre –, soit, plus modestement, s’attaquer directement aux discriminations négatives en conservant toute la richesse (et le plaisir aussi) à être deux ; deux regards, deux corps. Je plaide personnellement pour cette dernière solution, à la fois au nom de la tradition, et parce qu’il ne me déplait pas qu’il ait dans notre monde artificiel et psychologique du masculin et du féminin, en écho à l’ontologie du monde que je sens dual. Et, la tradition, revenons-y ! Toute notre mythologie, notre symbolique, est construite sur l’idée d’une terre féminisée, d’une terre fécondable et nourricière, matrice d’où nous serions tous sortis. L’ancien comme le nouveau testament – ou du moins l’évangile apocryphe de l’enfance – racontent comment l’homme a été fait de terre et d’eau, animé par le souffle divin, par le soleil, symbolisé dans l’empire romain par Appolon, sol invictus, que l’on fêtait le 25 décembre. Dans l’Evangile que je cite, Jésus enfant crée des oiseaux en terre qu’il fait cuire au soleil, et qu’il fait s’envoler.

Mâles et femelles sont donc différents, biologiquement, irréductiblement, mais aussi psychologiquement. Chacun devrait savoir qu’il n’y a pas d’autre réalité que celle de la matière, d’autre psychologie que celle d’un corps qui vit et réagit à un environnement toujours mouvant – Montagne écrit dans son langage du XVIe siècle que « le monde n’est qu’une branloire pérenne ». Chacun devrait reconnaitre que le rapport d’un enfant ou d’un adolescent avec son sexe – rapport fait de plaisir et d’angoisses –, façonne sa psychologie et  que, corrélativement, la psychologie d’un homme sera toujours différente de celle d’une femme ; que l’on me démontre le contraire… Et toute différence sensible appelle, en réponse subjective et relationnelle, une discrimination. Et cette discrimination peut être neutre ou éventuellement positive, si elle est naturelle, car toute différence, toute diversité de forme, de nature, est une richesse ; mais elle peut aussi être négative dès que ces différences s’appréhendent sur le registre des valeurs, ou, comme certaines religions s’y emploient, si l’on en fait une véritable axiologie, en inventant le concept d’impureté des femmes pubères, ou en associant la féminité au désir et au Mal – éros écartelé entre agapè et porneia. On peut, dès lors, sous les réserves déjà longuement évoquées et rappelées (la question des traditions et de la cohésion sociale) souscrire à cette ambition de s’attaquer aux discriminations négatives, en déconstruisant les schémas de pensée qui conduisent aux inégalités de droit et aliènent le « second sexe » au pouvoir (ici potestas) du « premier ». Et je vois bien tout l’intérêt de distinguer le sexe – discrimination naturelle donc positive (ou neutre) – et le genre – discrimination pointée comme trop négative, donc moralement contestable, même si elle est souvent neutre. Je remarque d’ailleurs au passage, et cette incise justifierait un développement qui n’a pas ici sa place, que le désir (de l’autre sexe) nait d’une discrimination (positive) – Narcisse est un déséquilibré. Tout cela fait donc sens. Mais je vois bien qu’il sera difficile de s’attaquer vite et profondément à l’habitus, et je continue à me demander si « tout casser » en vaut vraiment la peine.

Et je vois trop, et ce me semble beaucoup plus grave, que ce débat autant légitime que nécessaire est pollué par d’autres revendications sociétales, notamment de minorités homosexuelles qui, en tant que tels, n’ont pas grand-chose à dire du problème posé, et dont les préoccupations sont moins le sort fait par nos sociétés au second sexe, que celui qui est fait, par les éléments les plus traditionalistes, au troisième sexe, et leur difficulté à trouver leur place entre deux figures conceptuelles qui sont celle de l’homme et de la femme, l’une et l’autre conçues comme appariés dans un équipage domestique dont l’objet est l’enfant et le moyen la couche consacrée par l’institution ecclésiale ou républicaine. Ces homos interfèrent dans ce débat, en proposant la suppression du genre compris comme norme ; ce que l’on peut comprendre compte-tenu des idées et des pratiques qu’ils défendent. Mais je ne peux les suivre, malgré le respect que je leur porte et qui n’a d’égal que celui que je porte à tout le monde.

En premier lieu, ces minorités, niant la discrimination positive des sexes, contestent l’autorité de la nature. Et je suis toujours effrayé que l’on puisse nier une réalité naturelle, ou contester l’autorité des faits.

En second lieu, je me demande si leur projet a grand-chose à voir avec celui, implicite, des inventeurs de la théorie du genre. Les uns voulaient dénoncer la condition faite aux femmes, et pointer comme tels des a priori culturels et déconstruire des statuts artificiellement hiérarchisés. Les homosexuels de tous bords semblent vouloir, au moins pour certains, à défaut de choisir leur sexe, choisir leur genre, à leur convenance, et en fonction de leurs inclinaisons sexuelles. Mais je conviens qu’il est ici très facile de généraliser, et de sombrer dans une forme de caricature.

Par ailleurs, si la théorie du genre, séparant dans une démarche clarificatrice sexe et genre,  « asexue » logiquement le genre (la chaise et le tabouret sont de genres différents, sans avoir de sexe défini) et « affaiblit » la sexualisation en la cantonnant à ses fonctions de reproduction et de pourvoyeur de plaisir – n’en déplaise à Paul de Tarse –, lui refusant toute capacité normative, les homosexuels semblent moins clarifier (en séparant sexe et genre) qu’apporter la confusion (des genres) : un enfant vivant dans un couple homosexuel, n’ayant pas socialement un père et une mère, pourrait avoir deux pères, ou deux mères, mais parfois une mère qui est un homme, ou un père qui est une femme. Et je ne peux m’empêcher de voir un lien avec un débat récent sur le mariage pour tous, débat de société qui n’a pas eu lieu et qui n’était qu’une tentative de justification du mariage promis aux homosexuels : refus de nommer les choses, refus du débat, refus d’écouter le peuple, déni de démocratie (et je confirme être personnellement ouvert à l’union devant l’institution des homosexuels).

Le genre signe, non pas la spécificité biologique (mâle ou femelle), mais la fonction parentale et familiale (mari et femme, père et mère, garçon ou fille) ; et cette fonction est sociale, d’où le risque d’y toucher trop radicalement. Le genre est donc, au moins à l’origine, la traduction familiale donc sociale et politique d’une détermination génitale. C’est la virtualité procréative qui crée le genre, pas la sexualité, et c’est la société, donc ses rapports de force qui en a fait ce qu’il est devenu, une justification, sur le registre du naturel, du pouvoir des mâles – Dieu étant créé à l’image du mâle. Et je me demande si les homosexuels les plus boboisés,  en quête de reconnaissance et de normalité, veulent bien – hier ils n’ont pas remis en cause l’institution du mariage, sacrement bourgeois s’il en est –, remettre en cause le genre et ce que dénonce la théorie éponyme. Ne veulent-ils pas, pour certains choisir selon leur penchant, d’être de l’un ou l’autre côté. L’autodétermination du genre réclamé par certains serait alors une authentique révolution, c’est-à-dire un changement qui ne change rien. On change les personnes, mais on conserve les structures d’aliénation.

Il y aurait alors bien deux combats distincts. Celui de ceux qui veulent déconstruire le genre, facteur d’aliénation, en gommant l’identité sexuelle des individus de la sphère publique – en expliquant qu’une sentinelle est rarement une femme quand elle garde l’entrée d’une caserne, qu’une sage-femme peut être un homme, et il reste à en convaincre nos amis musulmans –, et le combat de ceux qui veulent à tout prix faire accepter dans cette sphère publique leurs préférences sexuelles.

Concluons, comme on joue, à imaginer un nouvel an II qui abolirait, non pas l’esclavage stricto sensu, mais cet autre esclavage qu’est l’usage du genre dans les us et coutumes, et conséquemment dans notre langage. Faudra-t-il alors conserver nos numéros de sécurité sociale en l’état ou les castrer de leur premier chiffre ? Faudra-t-il aussi redéfinir quelques usages, décider si l’on continue à user du monsieur ou du madame, et inventer pour la langue française un neutre, car féminiser tous les noms de profession, ne règle rien renforçant le genre plus que ne l’affaiblissant. Où irions-nous ? Supprimer le genre comme réalité sociale construite sur une base biologique m’apparait impossible ; permettre à chacun de choisir son genre, indépendamment de son sexe, une demande exorbitante et disons-le monstrueuse. Nous devons préserver nos traditions les plus essentielles et les plus inoffensives. Reste à travailler à ce qu’une différence naturelle, à la disparition de laquelle nous aurions beaucoup à perdre ne devienne pas un artifice aliénant pour une moitié de la population. La réponse est sans doute du côté de la promotion d’une certaine forme de laïcité. Pourquoi, par exemple, accepter que nous sœurs musulmanes soient voilées, ni nos frères musulmans ne le soient pas ?

Revendication de la liberté de pisser debout (où il sera question de la théorie du genre)

Je me défie d’autant plus des dogmes politiques qu’ils prennent appuis sur quelques évidences difficilement contestables. C’est d’ailleurs un artifice de bonimenteur de foire, que de débiter des évidences pour extorquer l’accord du chaland, et pour ensuite, prenant appuis sur ce premier assentiment, lui vendre ce dont il n’a nul besoin, ou lui faire avaler une pilule amère ou une couillonnade habile. C’est par exemple tout l’art rhétorique d’un Besancenot. La vérité, elle, n’a  jamais besoin de fondements, se contentant d’être, et souvent évanescente ; par contre méfions-nous des architectures branlantes posées sur un socle solide. Mais venons-en plutôt à mon propos et abordons le sujet par ce qui ne devrait pas prêter à discussion.

Dans les  sociétés humaines, les statuts et les places relatives des hommes et des femmes procèdent de l’histoire et prennent la forme de la tradition. Et cet habitus a pour origine déterminante le processus biologique de reproduction des mammifères ; autrement dit la maternité.

En effet, si hommes et femmes occupent des places discriminées, c’est que l’homme est un père en puissance et la femme, potentiellement une mère. Et cette répartition naturelle des rôles dans le processus génital, le fait que la grossesse et l’allaitement  – laissons de côté les règles menstruelles – échoient à l’une, alors que l’autre se voit mieux doté en force physique que sa compagne, a desservi  la femelle qui s’est trouvée piégée par l’enfant, la famille, et a permis au mâle fécondateur de s’arroger et d’occuper naturellement une position dominante dans le couple, et par extension dans la société. Mais je conçois que l’on puisse le regretter, et souhaiter s’affranchir de la nature. Même si la modernité n’est pas réductible à ce désir de contester l’autorité de la nature.

Les rôles ont donc été distribués par l’histoire des peuples suivant un  processus qui procède de caractères biologiques et des conditions même de développement des sociétés humaines. Et l’histoire, sur ce socle d’une différence sexuelle incontestable, a permis l’existence de deux genres : masculin et féminin, homme et femme, le soleil et la terre, Mars et Eros. Chacun peut et doit l’admettre : la sexualité procède de la biologie, et le genre de la tradition. Mais le genre découle d’une manière non déterminante du sexe. Ainsi, et pour ne prendre qu’un ou deux exemples, si les petits garçons portent des shorts ou des pantalons, alors que leurs sœurs vont habillées en robe, cela est à mettre au crédit – voire au débit selon certaines – du genre et non du sexe ; et d’un genre qui procède du sexe. Pour ce qui est de la vaisselle ou de l’aspirateur, il en est évidemment de même. Voilà pour les évidences, et précisément ce que l’on doit concéder à la théorie du genre.

Nos traditions sont évidemment destinées à évoluer, et elles ne s’en privent pas, soit sous la pression d’une évolution progressive des mœurs – de plus en plus de filles portent des jeans –, soit sous celle, plus politique, des morales nationale ou ethnique. Et mon propos n’est pas ici de réfléchir, ni aux fondements de la morale, ni aux causes profondes de l’évolution des mœurs. Il me suffira de remarquer que le concept d’histoire peut être appréhendé en distinguant par exemple l’histoire des techniques, l’histoire économique, l’histoire des idées – de l’homo sapiens, laborans, ludens,  economicus.

Que les femmes, mais aussi un nombre important d’hommes souhaitent remettre en cause une tradition que l’on peut qualifier de machiste, me va bien et j’adhère personnellement  à cette ambition. Et si l’on ne peut remettre en cause le sexe des individus, on peut donc travailler sur le genre. Car si le sexe est acquis, à la naissance, le genre est une construction culturelle et ce qui a été construit peut être déconstruit. Mais il convient néanmoins de se poser une question simple : pourquoi faudrait-il changer les choses ? Je ne vois qu’une réponse « morale » à cette première question : pour libérer les femmes. Et des évolutions majeurs ont d’ailleurs fait bouger considérablement les choses depuis un petit siècle : La contraception, l’IVG, la PMA, la gestation pour autrui, demain le clonage humain. Ces évolutions  médicales, qui touchent toutes à la maternité comme fondement du genre, vont permettre de redistribuer les rôles, mais ne changeront rien au fait, ni qu’existent des êtres aux différences évidentes, hommes et des femmes, ni qu’hommes et femme s’attirent et se fascinent naturellement ; car la nature a des principes qui permettent la survie de ‘espèce. On doit aussi rajouter l’accès des femmes au salariat, c’est-à-dire à la pire servitude que l’humain ait connue. Bienvenue à nos sœurs !

Le projet politique des promoteurs de la théorie des genres m’apparait donc comme l’ambition de supprimer le genre (et pourquoi pas ?), et de ne conserver dans leur perception de l’humain que le sexe, que l’on ne peut escamoter. Je vois deux limites à cette ambition, qui constituent des réserves fortes.

En premier lieu, je m’interroge sur les ressorts profonds de cette ambition. Ce projet s’inscrit-il dans une démarche vertueuse de défense de principes démocratiques : liberté, égalité ? Il s’agirait alors de libérer les femmes de la domination masculine, et de permettre aux citoyens comme aux citoyennes d’avoir les mêmes droits.

Ou s’agit-il d’une forme de règlement de compte, de guerre des sexes non déclarée que je qualifierai de prosélytisme féministe ? Il s’agirait alors de faire payer aux hommes quelques millénaires de servitude féminine.

En second lieu, je m’interroge sur la simple possibilité d’escamoter le genre, et de tordre le cou sans réflexion aux traditions. Je pense qu’alors, on prendrait un risque énorme en « jetant, en quelque sorte, le bébé avec l’eau du bain ». On ne saurait évidemment escamoter le genre pour de multiples raisons. La première est phylogénétique. Je pense qu’il a été suffisamment démontré que certains caractères acquis pouvaient, selon un processus encore mal connu, s’inscrire dans les gènes et enrichir ou modifier l’innéité. Je pense donc qu’indépendamment de l’éducation, la psychologie d’un bébé mâle et différent de celle d’un bébé femelle. Je n’irais pas jusqu’à plaider « l’éternel féminin », ou expliquer comme Schopenhauer que le caractère est transmis par le père et l’intelligence par la mère » mais les différences sexuelles ne se limitent pas à « en avoir ou ne pas en avoir », et qu’on aurait tort de renvoyer au genre tout ce qui ne constitue pas une différence biologique ou morphologique.

Enfin, on peut s’étonner de la confusion si souvent présente dans les discours entre égalité et similarité. Que les hommes et les femmes soient égaux (ou égales) en droits et en devoir, n’implique pas, fort heureusement, qu’ils soient sexuellement, ou plus largement physiquement, racialement, identiques. Je remarque d’ailleurs que ce sont les mêmes qui défendent cette idée de similarité et dans le même temps font la promotion de la diversité ethnique.

Pour ce qui est de la tradition, pourquoi faudrait-il la détruire, sauf à ce qu’elle offense la morale ? Je pense évidemment à l’asservissement des femmes, l’inégalité des citoyens devant la loi, plus largement à l’atteinte aux libertés individuelles. Mais les traditions forment aussi le ciment de toute nation, et il est extrêmement dangereux de les faire évoluer trop vite. Méfions-nous de ne pas le abandonner toutes, c’est-à-dire de renoncer à notre culture au risque de voir d’autres communautés nous imposer la leur, que nous accepterons par respect de certaines minorités agissantes, ou du fait des complexes qui sont les nôtres.

Nous devons être très attentif aux justifications des modifications culturelles que l’on nous propose, défendre nos traditions quand elles ne font de mal à personne et garantissent une stabilité psychologique, émotionnelle, affective aux individus – pourquoi vouloir faire porter aux garçons des jupes ? Quelle justification morale ? Que cherche-t-on ? Pourquoi renoncerait-on à coller sur les portes des toilettes des logotypes imagés, où l’on voit, stylisés sur l’un, un homme en pantalon, et sur l’autre une jupe.

Je mets d’ailleurs chacun en garde contre cette tentation de nier la biologie. Nier la différence objective des sexes, différence biologique, culturelle, psychologique, c’est nier la réalité, et c’est surtout refuser l’autorité de la nature – et c’est bien la question qui est posée par la possibilité du clonage humain.  Et je dis que si l’humanité évolue à grande vitesse vers le mur des réalités où elle va se fracasser, c’est bien que nous refusons l’autorité de la nature, et confondons en permanence modernité et progrès, alors que notre modernité est de plus en plus porteuse d’une part de regrès, aujourd’hui infiniment plus importante que sa part plus positive. Pour ce qui me concerne, j’élèverai mes petits-fils comme j’ai élevé leurs pères ; et je leur apprendrai à pisser debout. Pourquoi rompre cette tradition ? Serait-ce de nature à libérer les femmes ? Et cette habitude procède-t-elle du sexe ou du genre. Si mon chien lève la patte en pareille circonstance, sexe ou genre ? Il ne me gêne pas que nos traditions aient construit, dans le prolongement d’une différence physique fondamentale, essentielle – car l’équilibre du monde se joue sur deux polarités, mâle et femelle, positive et négative, attractive et répulsive, vide et plein, acide et basique, équilibre qui se résout par le neutre –, des genres qui sont des constructions culturelles. J’entends les défendre comme on défend ses habitudes, ses traditions, sa culture, sans prétention à les considérer comme supérieures. Et je suis ouvert à les faire évoluer si elles offensent une morale que je réduis ici, à la liberté des individus dans leur diversité ethnique, religieuse, sexuelle, et à l’égalité devant le droit.

Je conclus ici en revenant sur le titre de mon propos. Le choix tient évidemment plus au plaisir de faire un clin d’œil à Fichte qu’à celui de choquer. Mais, s’il est,  par ailleurs, toujours nécessaire de chercher l’accroche, je revendique mêmement l’un et l’autre de ces choix.

Droit de vote dès la naissance

Je viens de lire avec au moins autant d’intérêt que d’étonnement que le quotidien japonais « Nihon Keizai Shinbun » – ce quotidien économique qui publie l’indice Nikkei – proposait d’abaisser l’âge de la citoyenneté au Japon à « zéro an ». L’article, qui débute par cette accroche : « Faisons voter les bébés », suggère plus précisément, pour contrebalancer le poids trop lourd des seniors dans la vie politique d’une société japonaise très vieillissante, de donner le droit de vote dès la naissance ; à charge des parents des mineurs de moins de quinze ans de voter à leur place. On aurait pu, bien évidemment, attendre d’un média plutôt conservateur, des propositions moins radicales : abaisser simplement l’âge légal du droit de vote à dix-huit, seize ou quinze ans ; pourquoi pas quatorze ? Mais cette idée reste intéressante, car elle nous oblige, pour la considérer sérieusement, à remettre en cause quelques a priori.

Remarquons incidemment que, dans nos démocraties dégénérescentes, la citoyenneté est souvent réduite au droit de vote, alors qu’en d’autres temps plus élitistes – autre temps, autres mœurs politiques –, elle se matérialisait par le droit, ou plutôt l’honneur de défendre par les armes la cité en danger. Citons Benjamin Rush, l’un des pères fondateurs de la démocratie américaine, qui remarquait que « bien que tout pouvoir vienne du peuple, il n’est sien qu’au soir de l’élection ». Et visiblement, cela arrange bien toute la classe politique qui ne souhaite pas que l’électeur-contribuable ait d’autres droits citoyens que celui de voter, une fois de temps en temps, c’est-à-dire de choisir entre quelques candidats proposés par les partis de gouvernement. Evidemment, il a bien d’autres droits, mais ceux-ci ne procèdent pas de sa citoyenneté. Mais là n’est pas l’essentiel de mon propos.

Mettons aussi de côté, quelques autres questions adventices sur les conditions requises pour voter : être national – sans exclusive de la nationalité requise, ce qui pourrait faire débat –, non destitué de ses droits citoyens. Il n’est pas, en effet, ou plus ici nécessaire d’être un homme au masculin, d’avoir fait son service militaire, de payer un minimum d’impôts pour être citoyen. Le concept d’égalité est passé par là comme un laminoir et a réduit la citoyenneté à rien. Aujourd’hui, on ne conçoit plus la démocratie qu’égalitaire, le suffrage qu’universel, les droits de l’homme et du citoyen que confondus, et le demos assimilé au plethos. Mais ce ne sont là que des a priori, et ces a priori ont créé des sociétés de moins en moins humaines, coupées de la nature, immorales et parfaitement aristocratiques – ou plus justement ploutocratiques. Et revenons à cette proposition surprenante qui interroge très directement l’idée de majorité politique, c’est-à-dire de maturité éthique. Et là encore, nous vivons et pensons sur quelques certitudes historiquement et culturellement construites, même si leur évolution récente est significative. Par exemple, on considérait encore récemment que le caractère de la femme était puéril, et qu’elle ne pouvait ni gérer, ni se gérer – relire ce que Schopenhauer dit des femmes –, ou que les jeunes gens de dix-huit ans ne pouvaient voter – en France la majorité fût de 25 ans avant d’être abaissée en 1793 à 21 ans.

La première idée simple que ce concept traduit est l’idée du primat de la droite raison (pour le dire dans les termes de la philosophie des Lumières), c’est à dire de la raison raisonnante. Mais comment ne pas y souscrire ? Pour bien décider, décider justement, c’est-à-dire selon la morale, il convient de connaitre, de comprendre, d’envisager et de prévoir les conséquences du choix requis ; mais sans doute aussi de désirer, d’aimer, de compatir. Et cela requière des capacités à appréhender, stoker et analyser des informations, à les décrypter, et à développer des raisonnements logiques, inductifs ; mais sans doute aussi à sentir et ressentir, à être affecté par le monde ; sans oublier, loin d’un utilitarisme de premier degré, à promouvoir certaines valeurs. En d’autres termes, il faut, au citoyen éclairé et responsable, une expérience et une culture, ainsi qu’une aptitude à la réflexion sur soi et sur le monde que les plus jeunes n’ont pas encore eu le temps d‘acquérir. Il faut que la conscience soit « mûre », qu’à l’école de la vie, le prétendant citoyen ait fait ses classes. Et il faut aussi qu’il ait conservé des capacités intellectuelles suffisantes. Mais comment s’assurer qu’un individu ait bien atteint son âge de raison, ou ne l’ait pas dépassé, en sombrant dans la sénilité ?

Je vois de toute façon dans cette approche très largement répandue et cette vision très partagée des choses – que par ailleurs je ne conteste pas –, une foi exorbitante dans la raison, et une confiance excessive dans nos fonctions logiques. Et je me demande si ce n’est pas simplement cela qui nous emmène dans le mur. On voit d’ailleurs qui si notre système est construit sur un socle de principes de droite raison, il fonctionne suivant des dynamiques psychologiques qui procèdent toujours de l’Hubris. Quoi de plus passionné que le personnel politique, de moins logique que la chose politique et de moins rationnel que les choix politiques. On ne peut que constater que certaines erreurs faites par nos dirigeants ne le seraient pas par un adolescent de quinze ans ; à croire qu’un certain type de formation obscurcirait le jugement, ou couperait celui qu’elle formate des réalités élémentaires – a-t-on d’ailleurs déjà vu un major de l’E.N.A. avoir de l’imagination -, ou que la griserie du pouvoir ferait perdre à celui qui l’exerce toute mesure. Et quoi de moins rationnel, de moins laïque que la symbolique républicaine : l’amour de la patrie, celui du drapeau, le goût exacerbé des légendes et des mythes républicains, celui plus contestable encore de l’héroïsme et du sacrifice, la poitrine gonflée devant les baïonnettes par un chant hurlé pour oublier sa peur et par lequel on communie en abreuvant nos sillons d’un sang impur.

Et je me demande aussi sur quels principes justifier qu’un citoyen doive voter. Voter est un droit, pourquoi faudrait-il que ce devienne un devoir ? Pourquoi faudrait-il que donner son avis soit une obligation ? Si l’on ne sait pas… Pourquoi cette injonction à prendre parti ? Si l’on considère que l’on n’a ni l’information suffisante, ni la compétence politique, ni l’intelligence suffisante pour décider… On peut parfaitement, alors que le clergé politique nous explique tous les jours que la complexité du monde justifie la confiscation du pouvoir par des experts fonctionnarisés, considérer qu’effectivement on n’y comprend plus rien et qu’il serait prétentieux de donner son avis. Et si l’on s’en fout, si l’on considère que tout cela est vain, que la vérité est ailleurs ? Se désintéresser de la politique serait immoral ? Quelle autorité « morale » en a-t-elle décidé ainsi ? Et je conclurai cette volée de piques sur un point plus essentiel. Il conviendrait de toujours distinguer ce qui est de l’ordre de l’administration des affaires collectives, et dont la gestion devrait échoir aux commissaires désignés par le peuple, et ce qui procède des choix politiques fondamentaux, et que le peuple souverain, ne devrait pas déléguer. Dans un contexte mondialisé, sur une planète surpeuplée et surarmée, l’administration d’un grand pays est effectivement l’affaire d’équipes bien formées, compétentes, et dont les choix ne doivent jamais procéder de la morale, mais de l’efficacité, en relation avec un objectif clairement défini et précisément défini par ceux au service desquels ils devraient être. Les décisions politiques, elles, celles du souverain, qui ne peuvent être prises que sur le plan moral, c’est-à-dire de manière constituante d’une éthique, doivent procéder d’autre chose. Ce devrait être le monopole du peuple assemblé, et l’idée de faire tomber cette barrière de la majorité citoyenne me parait aussi surprenante soit elle, intéressante.

Qu’est-ce qu’un pacifiste ?

Prolongeant une rubrique précédente et rebondissant sur cette belle formule « Je t’aimerai si je le peux, je te tuerai si je le dois », je m’interroge, dans un contexte particulier, sur la nature du pacifisme et je veux bien tenter cette définition : un pacifiste, c’est de mon point de vue un partisan radical de la paix, capable de la défendre les armes à la main. Ce n’est donc pas tout à fait un non-violent, à moins que l’on puisse le définir comme un « non-violent, sauf en dernier ressort ». Mais qu’appelle-t-on violence ? L’insulte est-elle violence ? Et le mépris ? Présenter l’autre joue n’est-elle pas déjà violence ?

Mais précisons le contexte de ce propos. L’Europe vient de décider à une majorité relative de ses états constituants, de lever l’embargo sur les armes à destination des rebelles syriens. Après la conférence de juin, des armes seront donc livrées, ce qui permettra aux djihadistes de renverser le régime de Damas et d’établir demain sur cette terre mésopotamienne (qui est aussi celle de l’Iraq) une dictature religieuse sunnite et d’imposer la charia. Devait-on prendre parti dans cette guerre entre les monarchies arabes sunnites et l’Iran chiite ? L’Europe chrétienne menacée idéologiquement par une poussée musulmane conquérante devait-elle s’engager dans une guerre de religion qui n’est pas la sienne ? Je ne sais pas. Je relève, sur un autre registre, l’argument des opposants à la levée de l’embargo qui ont prétexté que « l’Europe serait une zone de paix » ; ces propos ayant été rapportés (sans doute mal) dans ces termes à la radio. J’ai un peu de mal à comprendre ce que cela veut dire. Soulignons déjà que l’Europe a connu récemment quelques guerres, et n’est, de ce point de vue, à l’abri de rien. Il me va bien que notre vieux continent qui en a tant souffert – mais après tout pas plus que d’autres – veuille faire la guerre à la guerre, et souhaite défendre la paix et la concorde entre les peuples. Qui pourrait refuser de souscrire à ces valeurs pacifistes ? Remarquons aussi que tout plaidoyer pour la paix – je pense à celui d’Erasme – est un appel à la tolérance, et me parait inséparable du concept de laïcité, à moins de revenir au paganisme antique. Mais à quoi sert d’avoir des valeurs si l’on n’est pas capable de les défendre. Quelle crédibilité peut-on avoir quand on parle de paix, si on n’est pas capable de faire la guerre ? C’est un peu l’idée de la dissuasion nucléaire dont l’efficacité est aujourd’hui plus contestable.

Si nous tenons à préserver ou à promouvoir la paix, nous devons, sur un premier registre, celui des idées, cultiver la tolérance, en affirmant d’une voix posée, claire et forte nos valeurs, car elles constituent notre identité, notre éthique nationale, et nous devons avec la même attention protéger nos traditions et notre culture comme on entretien sa maison, et sans doute aussi ne pas avoir honte de notre histoire ; et sur un second registre, celui de l’action, nous ne devons céder sur rien, cultiver les vertus stoïcienne de rigueur et de courage, améliorer nos lois quand elles peuvent l’être ou qu’elles offensent la justice, et les appliquer avec rigueur, c’est-à-dire avec humanité. L’Europe ne peut se permettre d’être un géant économique au ventre mou, à l’âme démissionnaire et aux muscles inhibés, un géant économique dont la faillite serait aussi morale et qui regarderait monter sa décadence, comme on regarde passer le train de l’histoire, bouche ouverte, assis sur un banc au soleil, en rêvant à sa jeunesse passée.

Réinterrogeons nos valeurs, partons à la recherche de ce qui reste du génie français, et battons-nous sur tous les plans pour défendre et la tolérance et la paix.

Pouvons-nous être tenu politiquement responsables d’être ce que nous sommes ?

Feuilletant, comme on effeuille une marguerite, un essai de Schopenhauer sur le libre arbitre – un peu, beaucoup, … –, je repense au concept de liberté, un peu comme on ferait l’inventaire d’une pièce encombrée, découverte derrière une porte dérobée.

Ce faisant, je retrouve aussi dans le texte que je parcours rapidement, quelques a priori très autobiographiques sur la nature humaine : notre philosophe nous y explique que le caractère de l’enfant lui est transmis par son père et son intelligence par sa mère. Voilà qui devrait faire hurler – mais ce n’est pas me concernant sans un certain plaisir – les féministes et plus largement les tenants de la théorie du genre. Mais on ne peut évidemment réduire l’œuvre de l’auteur des Parerga à quelques énormités, ou aux charges ad hominem contre la pensée hégélienne : sa supposée fatuité l’indispose, sa réussite incontestable le révulse, son charabia l’insupporte ; il ne peut donc consentir à la moindre de ses idées. Il déteste Schelling, Fichte et donc surtout Hegel dont il dit qu’il a jeté sur la philosophie « le voile du verbiage le pus creux et du galimatias le plus stupide qui ait jamais été entendu, du moins en dehors des maisons de fous ». Et pourquoi le nier, il ne me déplait pas qu’il soit ici quelque peu outrancier, et parfois de mauvaise foi. Mais c’est aussi un philosophe majeur, à l’écriture claire et élégante, à la logique redoutable, en somme un authentique modèle à penser.

Dans cet essai, Schopenhauer distingue par nature, trois types de liberté : une physique, la seconde intellectuelle, la troisième morale, c’est-à-dire le libre arbitre. Ou pour le dire autrement, mais pas mieux, une liberté de faire, une autre de penser et une d’être. Les deux premiers types nous renvoyant à ce que l’on pourrait nommer la liberté sociale, ou politique, et ce sont peut-être les seuls dignes d’intérêt – sauf pour des théologiens comme Augustin, Erasme, Luther, Malebranche ou Pascal et d’autres encore,  car ils se sont tous exprimés sur le  libero ou servio arbitrio » ; mais je m’y attarderait peu.

On sait que la première liberté est négative – et Schopenhauer le dit bien en ces termes – car elle se problématise comme une antinomie de la servitude. Elle ne se conçoit donc qu’en creux, en relation d’opposition ou de résistance à une forme d’aliénation – seule réalité concrète, positive mais douloureuse – dont on cherche à lever le joug, à se libérer. La liberté physique existe donc en politique come posture de résistance ou comme mouvement de libération. Car on est libre de faire si l’on n’est pas être empêché de faire par un pouvoir oppresseur, un règlement, une situation, un handicap. Voltaire le dit clairement dans le « Philosophe ignorant » : « Je suis libre quand je peux faire ce que je veux ».

Que dire, si l’on veut s’en tenir à l’essentiel, de la liberté de penser qui est surtout pour Schopenhauer une liberté de raisonner ? Peut-être une phrase pour remarquer que la problématique posée est moins celle de la liberté de penser, que celle de la pensée libre, ou juste. Car qui peut empêcher autrui de penser ce qu’il pense ? Mais qui peut aussi se prévaloir d’une pensée libre ? Chacun peut penser, faute d’autres moyens de l’empêcher de penser que de le tuer, ou de la déshumaniser totalement. Mais l’expérience des camps – je pense à Primo Lévi – montre qu’il n’est possible d’empêcher un homme de penser qu’en le poussant aux plus extrêmes limites de sa condition d’homme, au-delà d’un certain point de non-retour ou la raison vacille. La question de notre capacité à développer une pensée libre est évidemment centrale et notamment en politique, et c’est l’une des clés de voute de la philosophie de Krishnamurti. S’agissant de la liberté morale, du libre arbitre, c’est-à-dire de notre liberté à faire des choix, et il le sont tous sur le registre moral, Schopenhauer, qui en conteste l’existence comme je la défends, avec les mêmes arguments mais sous une autre forme, nous explique simplement que les choix résultent d’une part de motifs, d’autre part du caractère du sujet, l’un et l’autre rendant le choix retenu totalement nécessaire. Sa démonstration est limpide, mais révèle une volonté pédagogique de simplifier pour clarifier limitant parfois la portée de ses analyses. Il semble d’ailleurs le reconnaitre quand il rend hommage, comparativement, à la profondeur de la pensée complexe de Kant. Mais Nietzche qui a beaucoup lu Schopenhauer le remarque aussi dans le Gay Savoir : « Est-ce sa dure intelligence des faits, sa bonne volonté de clarté et de raison qui si souvent le font apparaitre tellement anglais et si peu allemand ? ».

On comprend bien que les motifs sont définis comme extérieurs au sujet et s’inscrivent comme phénomènes dans une chaine corrélative qui fait dépendre la volonté de ces motifs, mais le distinguo entre cause – incidente ou suffisante – et corrélation – d’influence ou déterminante –, n’est pas abordée. En conclusion, nous ne saurions donc être arbitre de choix qui, étant considérés d’une part les motifs d’autre part le caractère, seraient toujours les seuls possibles, nécessaires, sans que nous ne puissions jamais décider autre chose que ce que nous décidons. L’analyse est pertinente, les conclusions peuvent être pondérées, et l’on peut se demander pourquoi distinguer le caractère qui n’est qu’un motif parmi d’autres, peut-être le premier. Mais justement, ce qui me parait essentiel c’est bien de considérer comme cause déterminante – mais non suffisante – le caractère, et de remarquer que même si ce caractère à une histoire constituante, voire phylogénétique, il n’empêche, qu’au moins au moment où le sujet opère un choix, ce caractère qui le détermine est bien celui d’un sujet singulier rendu à son autonomie, et que c’est donc bien lui qui décide « librement », libre mais construit par une histoire dont il a relativement les moyens de s’affranchir. Et l’essence même de l’être peut d’ailleurs, dans une vision existentialiste, être réduite à notre volonté et à son caractère. Pour le dire dans les termes de Voltaire «  nous voulons ce que nous voulons », faute de pouvoir vouloir autre chose que ce que nous voulons, et c’est bien nous qui le voulons ainsi. La question restant ouverte de la liberté d’être ce que l’on est, ou qui l’on est. Car si nous sommes ce que nous voulons, sommes-nous libre d’être ce que nous sommes ? Nietzche répond à cette question, en expliquant que pour nous libérer, il faut consentir à ce que nous sommes, reprenant l’antique formule de l’Ode Pythique « Devient qui tu es ». Mais la formule hégélienne (Schopenhauer m’excusera de l’évoquer) « la liberté est la nécessité comprise » dit à peu-près la même chose. Poser la question de la liberté morale sous la forme d’une liberté d’être, c’est se demander plus simplement si Gandhi ou Hitler avaient la liberté d’être autre chose que ce qu’ils furent, et si ces deux personnages historiques furent responsables de leur caractère et de leurs actes. Schopenhauer conclut donc que le libre arbitre n’existe pas, en réfutant la formule populaire : « nous ne sommes pas responsable de ce que nous sommes, mais nous le sommes de ce que nous faisons », considérant que nous sommes nécessairement ce que nous sommes devenus, et que notre volonté en est déterminée, elle aussi sans contingence.

Mais s’il faut politiquement en retenir quelque chose, je conclurai par quelques mots qui me permettront de revenir sur mon sillon.

On doit pouvoir en politique, si l’on accepte de s’affranchir du judéo-christianisme – dont l’islam n’est qu’un rameau (je crois que l’expression est de Paul Veyne) –, considérer que le Mal n’existe pas, ce dont je saurai m’expliquer ; si l’on fait preuve d’un véritable esprit laïc, que la faute morale n’existe pas, car la morale ne parle qu’aux consciences singulières et n’a donc rien à faire en politique, ce dont je saurai m’expliquer pareillement ; si l’on admet que notre être n’est qu’imparfaitement descriptible par notre nature, mais d’une manière plus pénétrante par une singularité construite qui procède de notre histoire, exprimable par ce qui n’est pas subsumable aux caractères de l’espèce, que notre être est notre volonté et s’exprime par notre volition – je veux ce que je veux, car je veux ce que je suis, et je suis ce que je veux (ces formules sont de Schopenhauer) ; alors nous sommes libres de nos choix singuliers, même si ces choix sont non contingents, donc nécessaires. Nous sommes donc politiquement responsables de nos choix. Et cette responsabilité devant les hommes, doit être posée non pas comme une vérité révélée ou démontrée, non pas comme Logos, mais comme un dogme politique ou religieux – un peu comme celui de l’infaillibilité pontificale –, comme présupposé nécessaire à la politique, et elle peut être alors une responsabilité avec ou sans fautes. Et si faute, il y a, elle pourra être appelée au tribunal des réalités sociétales (en référence au droit), au tribunal de l’histoire (une faute politique), et à celui des consciences individuelles. Mais la politique ne peut que s’en tenir à la loi, et en appeler à la responsabilité devant la loi.