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Le retour des questions morales.

Je suis tout à la fois surpris et ravis de voir qu’en cette fin de premier semestre les questions morales occupent une telle place dans le débat public hexagonal. Evidemment, ce débat rampe un peu, se traine dans la poussière politicienne alors que l’on attendrait un peu plus de hauteur, en d’autres termes une approche philosophique ; mais ne boudons pas notre plaisir et accueillons ces débats comme autant d’augures d’un retour de la politique.

Qu’il s’agisse de la farce cahuzacienne, ou du mariage homo – ce sacrement laïque sensé laver plus blanc en permettant aux homosexuel de s’orthonormer, car rappelons qu’un homo est d’abord un hétérodoxe, ou du moins le tenant d’une hétéropraxie sociale –, ou qu’il s’agisse encore de la liberté religieuse et de la laïcité qui semble devoir être écornée, dans la rue, à coups de cutter, ou dans l’entreprise par quelques projets déposés sur le bureau de l’Assemblée par Messieurs Houillon, ou Ciotti, ou encore – mais la liste pourrait être rallongée à l’envie – de la mise en examen pour « escroquerie en bande organisée » d’un juge du tribunal arbitral ayant octroyé à Bernard Tapie, une somme de 303 millions d’euros, ou des prochain ennuis de M. Claude Guéant pour détournement de fonds, ce sont bien chaque fois des questions morales que l’actualité nous posent sur un ton que je qualifierais d’injonctif. Mais, il est vrai que la situation économique est tellement désespérante, et l’impuissance de nos élus et de notre administration tellement patente, qu’il vaut mieux enterrer tout sujet économique et débattre d’autre chose. Le mescréant philosophant ne s’en plaindra pas forcément, surtout s’il est convaincu que c’est de disputes et non de consensus dont nous avons besoin, car comme dit l’autre « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais bien le glaive. Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère ». Il faut débattre si l’on veut séparer pour clarifier les options et les postions.

Je surfe donc avec plaisir sur cette vague – c’est un peu de saison – et je m’y presse avant le reflux, et revient précisément sur la liberté religieuse ; cette question n’étant que l’autre formulation de celle de la laïcité. Et je veux m’attarder sur deux points.

La liberté est un concept large, englobant, donc flou, que l’on peut aborder par le libre arbitre, ou par l’autonomie ou la spontanéité du choix, ou par le droit à être ou la capacité à faire ; et le décliner ne lui apporte qu’un éclairage tout relatif : liberté de pensée, liberté d’expression, liberté religieuse, liberté de déplacement, d’entreprise, ….

Schopenhauer, que j’appelle souvent à l’aide quand je fais face à une difficulté conceptuelle, distingue, dans son essai sur le libre arbitre, la liberté physique, une seconde, intellectuelle, et la liberté morale.

Mais que met-on vraiment sous ces concepts libertaires ? La chose n’est pas si claire, et peut même être qualifiée de paradoxale. Pourtant, c’est sur le ton de l’évidence que chacun en appelle à ces principes qui semblent établis. Se souvient-on, par exemple, qu’après avoir, en 1789, consacré sur le mode religieux – ou dogmatique si l’on préfère cette présentation – la liberté comme le premier des droits fondamentaux, après l’avoir érigée comme un phare de l’action révolutionnaire, la jeune république s’est attaquée deux ans plus tard à la liberté d’association (loi Le Chapelier), puis trois ans plus tard à la liberté de pensée, en décrétant l’immortalité de l’âme, et en s’attaquant au matérialisme, au théisme et à la religion chrétienne.

On peut donc, sans être immédiatement accusé par les plus dogmatiques de relativisme, s’interroger à nouveau et sur le principe de liberté et sur le contenu de la liberté religieuse. Et personnellement, je me demande ce qui fonde cette liberté particulière, ce qui la limite, ce qu’elle contient, et ce que ses textes fondateurs, constituants, par ailleurs peu prolixes, nous en disent. Car j’entends aussi, et je lis pareillement les raccourcis, approximations, extensions jurisprudentielles qui prolongent les principes républicains en les dénaturant.

En second lieu, je voudrais justement préciser le contenu du principe de liberté religieuse, pour dénoncer une approche trop globalisante, et aussi insister sur un point essentiel : la liberté de croyance n’est pas la liberté religieuse, et la première n’emporte pas la seconde. Car toute croyance ne fait pas une religion. A moins de considérer qu’il puisse y avoir des religions sans église, c’est-à-dire, d’une part sans communauté de fidèles, et sans orthodoxie.

Le principe de liberté, comme celui de laïcité, est consacré par notre constitution, mais son contenu n’est pas défini. La liberté religieuse n’y est ni consacrée spécifiquement, ni définie clairement ; et je n’oublie pas l’article X : «  Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » qui réduit cette liberté à une liberté de penser et de croire, et à manifester son opinion. Je m’en tiens là, car je veux distinguer :

Liberté de croyance (qui est une liberté de pensée)

Liberté de rite (liberté de pratique religieuse)

Liberté d’exprimer ses convictions religieuses (liberté d’expression)

Liberté de manifester ses croyances (liberté de manifestation)

Liberté de propagande (prosélytisme)

On ne peut refuser aux gens – voir l’évangile selon Florent Pagny –, leur liberté de pensée, donc celle de croire en conscience, du fond du cœur, que la vérité est telle qu’ils la pressentent et l’intuitent. La liberté de pratique est garantie par la constitution, mais limitée pour éviter de troubler la tranquillité publique. La liberté d’expression est aussi garantie, car inscrite dans les textes sous la formule maladroite de « manifester son opinion ». Qu’ont donc voulu dire les constituants ? S’agit-il d’une liberté d’exprimer, ou de démontrer ? Mais acceptons la formule en rappelant que là encore cette liberté est limitée par le risque de trouble à l’ordre public. La liberté de propagande est, elle, non évoquée ici.

En conclusion, ne considérons pas que le concept de liberté religieuse soit si clair – comme le concept de laïcité dont je reparlerai – et gardons à l’esprit que si la liberté de croire est sans limites, car elle s’exprime dans la sphère intime, celle d’exprimer sa foi, de la manifester, de la brandir comme un drapeau – blanc ou vert –, voire de la propager, est limitée par les intérêts du groupe (intérêts exprimés sous la  forme de l’ordre public ou de la paix sociale), et que par ailleurs d’autres principes doivent être mis en regard, dans une hiérarchisation subjective ou politique.

Identité et tradition.

Il y a encore peu d’années, Nicolas Sarkozy, président de la république, gardien de ses valeurs et comptable de sa paix sociale, mais apprenti sorcier à ses heures – sombres – engageait un débat mort-né sur l’identité nationale.

La question était non seulement sensible dans un contexte conjoncturel particulier, mais elle était et reste essentielle. Il était donc légitime de la poser et lui, au sortir des urnes, pouvait prétendre avoir l’autorité pour le faire. Mais il fût, sur ce sujet comme chaque fois, incapable, au-delà d’un effet d’annonce manœuvrier, de gérer ce qu’il saisissait, et il a donc gâché une belle occasion d’entrer dans le vif d’un sujet proprement existentiel. Son successeur, produit banal d’un parti qui n’a de socialiste que le nom et qui préfère user ad nauseam de concepts éculés et vidés de leur sens dans des rhétoriques creuses plutôt que de faire des choix politiques, s’est bien gardé de reprendre à son compte un sujet qui fâche. Entre l’identité nationale et le mariage homo, on aura vite compris quels étaient les centres d’intérêts de notre gouvernement. Et j’en profite, souhaitant éviter le malentendu, pour déclarer ici que je suis partisan du mariage homosexuel et opposant à la loi votée à l’Assemblée ce mois de mai. Mais joli mois de mai, si gai que l’on y fait ce qu’il nous plait ! ; Et comme le dit la comptine « Gay, gay, marions-les ; Mettons-les donc en ménage, Gay, gay, marions-les ; Mettons-leurs la corde au cou ! » (A chanter en comptant les syllabes, chacune rapportant autant de paquets de voix). Je rajoute volontiers que je suis d’ailleurs pareillement ouvert à la polygamie, à la polyandrie, et à l’union civile entre chacun et chacune et avec leur animal de compagnie (chien, chat, poisson rouge, cochon d’Inde, et plus si affinité). Soyons moderne et large d’esprit, ouvert aux nouvelles demandes sociétales, et respectueux des inclinaisons affectives singulières. Mais j’ai tort de badiner ici, on ne badine pas avec l’amour.

Revenons donc, comme sujet plus léger, à l’identité nationale, en un lieu (l’Europe), en un temps (ces dix dernières années), dans un contexte (le prosélytisme musulman), où la question peut légitimement être considérée comme sensible. Et nous pourrons évoquer et la tolérance et la paix sociale. Je viens d’être informé par les médias qu’à Londres, ville multiculturelle et multiraciale, un citoyen britannique vient d’être égorgé par deux musulmans qui ont revendiqué cette exécution au nom de Dieu – en réalité, au nom de leur idée de dieu.

Je me souviens que M. Juppé, à l’époque du débat sarkozien avait été, peut-être le seul à la télévision, à apporter une réponse claire à la question de l’identité en déclarant que pour lui, « l’identité se résumait aux valeurs ». Je ne peux qu’approuver, non pas l’ancien premier ministre, mais ses propos de circonstance, en rajoutant peut-être : les valeurs et les traditions. Car, la cuisine anglaise – le pudding à la graisse de bœuf, pour reprendre la formule d’Orwell -, ou ailleurs le port du kilt ou la moussaka, ou le bal du quatorze juillet font partis d’une identité nationale. Et on ne peut défendre la cohésion nationale sans défendre et les valeurs et les traditions. Mais entendons-nous. Toute tradition n’est pas défendable, et notamment quand elle offense ou contredit, soit les valeurs, soit le bien commun. Prenons donc bien garde à ne pas détricoter les traditions pour de mauvais prétextes, dont je citerais les deux plus contestables. Tout d’abord, cette idée qu’il faudrait répondre positivement, voire favoriser des demandes d’individus qui rejoignent la communauté nationale, mais en gardant un pied dedans et un pied dehors et qui préférerait que leur nation d’accueil s’adapte à eux, plutôt que de s’adapter à elle. Je veux parler du refus d’intégration. Et puis, cette autre idée insensée qu’il faudrait consentir à la modernité. Et consentir à la modernité, c’est un peu comme si, emporté dans un mouvement qui nous emmène dans le mur, grisé par la vitesse, on crierait : « Plus vite, plus vite ! ». J’y vois déjà un malentendu sur la nature même de la modernité, sur une vision fausse, inversée, de cette idée. La modernité ne préexiste pas au mouvement qui l’engendre. Elle n’est pas un horizon vers lequel nous nous dirigerions, ou qui nous attirerait comme un aimant, un pôle moral. Et je conteste ici précisément la vision marxise de l’histoire, cette dimension eschatologique du discours marxiste qui en fait une religion à part entière. La modernité n’est pas une fin vers laquelle nous nous dirigerions inexorablement, pour que se réalise et s’achève l’Histoire. La modernité, comme l’histoire, n’est pas une fin, qui existerait indépendamment des processus qui la font. Ce ne sont là que des concepts qui désignent des effets qui prennent la forme d’une réalité advenue et changeante. Et pour cette raison, la modernité n’a pas de valeur morale. Elle ne s’appréhende ni sur le registre du bien, ni sur celui du mal, recouvrant une réalité qui présente des proportions variables de progrès et de regrès. Je dénonce donc ce gout du modernisme quand il se réduit à des concessions faites aux nouveaux possibles que la technologie nous offre, à un refus des singularités, et à une subordination à des concepts mondialisés qui  nous sont proposés par les impérialismes économiques dominants – par exemple le culte de la vitesse et de l’hyper, ce que j’appelle : syndrome de l’A380.

Reprenons. Les valeurs et les traditions sont constitutives de l’identité nationale. Cette identité évolue, évidemment, comme celle d’un individu donné, mais ni une nation ni un individu ne peuvent vivre sans identité, survivre à ce traumatisme existentiel de la perte de tous ses repères. Et remarquons qu’un certain nombre de traditions font socles ; non pas qu’elles aient toujours fait socle, car nous serions bien en peine de retrouver un schéma originel qui préexisterait à l’histoire de la nation, comme nous serions dans la même difficulté à peler l’oignon pour en atteindre le cœur. Les traditions se sont constituées par couches, par dépôts successifs, mais les dépôts les plus sédimentaires, les plus anciens, sous la pression des apports plus récents se sont solidifiés, et ont formé un socle relativement compact et parfaitement homogène, un socle de calcaire. Et ce socle ne peut être détruit sans risque, mais continuera à s’épaissir et à modifier sa structure sous le poids des forces qui pèsent sur lui.        Cette identité qui n’est qu’une construction psychologique et n’est donc pas figée – l’Angleterre a bien démonté toutes ses cabines téléphoniques rouges pompier –, mais elle doit être absolument préservée, et il en va de la responsabilité de l’Etat. Et ce qui, de ce point de vue, est le plus grave, c’est quand l’identité de la nation n’est plus celle du peuple. Ce divorce menace alors la nation de dissolution, le pays d’éclatement et le peuple d’une guerre civile plus ou moins froide, tiède ou chaude – le crime perpétré à Londres. Le premier devoir du politique – rappelons que le préambule de notre constitution stipule que la France est une république indivisible – est de maintenir l’intégrité du territoire et la cohésion nationale, donc de faire vivre les valeurs et de permettre une évolution lente et cohérente des traditions. L’impéritie de notre élite politique se mesure concrètement à l’aune de son défaut d’engagement sur ces points.

Sans traditions, sans sauvegarde des fondamentaux de notre identité – ce que l’on appelle le génie d’un peuple –, nous prenons les plus grands risques, et nous affaiblissons considérablement l’image de la France dans le monde.

La France comme l’Europe occidentale est évidemment une terre de tolérance. Mais doit-on composer avec les intolérants, excuser leurs agissements au prétexte de leurs difficultés sociales, leur prêter une oreille toujours compatissante, leur présenter en permanence nos excuses pour des dominations anciennes ? Où doit-on mettre de côté nos complexes pour défendre nos valeurs et se montrer intolérant avec l’intolérance ? Ce qui n’est d’ailleurs pas la même chose que de se montrer intolérant avec les intolérants.

Mais j’y reviendrai probablement.