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La mort n’est pas un droit, mais une nécessité humaine : pour une loi sur le suicide assisté

Pas plus que la vie, la mort n’est un droit.

Ces choses relèvent d’autre chose, d’un ordre qui nous dépasse. Je dirais, pour le plaisir de jouer sur les mots, « de l’ordre naturel des choses », d’un ordre, encore immuable et insondable, qui justifie et la philosophie et la foi religieuse – Le christianisme, d’ailleurs, reste la seule religion dont le prophète soit né de manière miraculeuse, mort d’une mort vulgaire et ignominieuse, puis ressuscité pour témoigner de l’inconcevable. Et parler d’ordre n’est qu’une autre façon de parler d’une loi universelle. Marc Aurèle, dans ses Pensées pour moi-même, le formule avec une clarté consolante : « La mort n’est rien que la dissolution des éléments dont tout être vivant se compose ; mais s’il n’y a rien de redoutable pour les éléments à se transformer continuellement, pourquoi craindrait-on le changement et la dissolution totale ? ». La mort, une décomposition qui obéit à une nécessité qui nous dépasse ; la vie, une recomposition naturelle, elle aussi nécessaire – au moins à la survie de l’espèce. « Il est dans la nature de toute chose de changer, de se modifier, de se corrompre, pour que d’autres naissent ensuite ». L’empereur-philosophe, nous offre par ailleurs une vision très « romantique » de ce qui préside à la vie « un frottement de ventre et l’éjaculation d’un liquide gluant accompagné d’un spasme ». Peut-on être plus matérialiste ?

On ne naît pas pour exprimer sa liberté, son droit ou sa « volonté d’être », afin d’en faire l’expérience jouissive. On naît parfois par hasard, comme peut germer un fruit tombé de l’arbre ; ou par la volonté d’autrui – ainsi ces poulets ou ses veaux produits industriellement. Ou encore par des naissances in vitro qui deviendront un jour la norme dans une dystopie construite par nos hauts fonctionnaires, main dans la main avec les industriels de la vie et les promoteurs du transhumanisme. Ces derniers, grisés par l’IA – une intelligence sans émotions ni conscience –, oubliant que la vie, aussi triviale soit sa production, ne se réduit pas à un processus technico-biologique. Et aucun plaisir de l’IA à concevoir ni éjaculation ni spasme.

On meurt parfois de mort accidentelle, fauché dans son élan ; ou plus naturellement, au terme d’un processus douloureux de décomposition – Cioran, dans De l’inconvénient d’être né, en parlait comme d’une « démission des organes ». Et comme je ne trouve pas de meilleure formule et de témoignage plus touchant, je le cite plus largement : « Quand mon corps me fausse compagnie, je me demande comment, avec une charogne pareille, lutter contre la démission des organes… ».

Reste alors le suicide, qui n’est qu’une option éthique pour celui qui voulait « la Vie » (avec un grand V), et qui ne se satisfait plus d’une existence réduite à la « survie », à la présence au malheur d’un corps en simple état de fonctionner. Comment, dans nos statistiques sur la durée de vie, peut-on considérer que les personnes en EHPAD sont encore en vie ?   

Les stoïciens sont les plus clairs sur cette option morale d’abréger ses souffrances. On se souvient, dans ses Entretiens, de la formule d’Épictète, un des maîtres de Marc Aurèle : « Quitter la pièce enfumée… La porte est toujours ouverte. ». Bien sûr, il faut pondérer le propos, car le stoïcisme est une doctrine nuancée qui ne se réduit pas à quelques images destinées à marquer les esprits des disciples, et Sénèque, dans ses Lettres à Lucilius, nuance longuement la question du suicide. Mais l’idée reste : le choix ultime, c’est celui de sa sortie – et c’est moins une affaire de liberté que de responsabilité.

Mais pourquoi donc parler de la mort, précisément à l’heure où chacun se souhaite, avec plus ou moins de convictions, une bonne année ? Comme si chaque premier janvier, le dieu Fatum brassait et redistribuait les cartes, nous donnant un bref instant, et entre deux verres de Champagne, l’illusion d’avoir une nouvelle main, avec quelques gros atouts. Parce que notre président, s’acquittant une fois de plus de l’exercice obligé des vœux, n’a su nous parler que de la proposition de loi n°1100/661[1] sur la fin de vie. Un sujet discuté notamment lors de la Convention citoyenne de 2022-2023, et ayant donné lieu à un texte législatif déposé à l’Assemblée, puis au Sénat. Il vise à permettre, sous conditions strictes, l’accès à une aide à mourir pour les personnes majeures, atteintes d’une affection grave et incurable, en phase avancée ou terminale, et exprimant une volonté libre et éclairée.

Et la question est trop philosophique pour que je m’abstienne d’en parler ici. D’autant plus que j’entends certains parler d’une loi sur le suicide assisté. Alors qu’il ne s’agit pas de cela. Bien malheureusement, car je continuerai à espérer une loi en ce sens, et qui permettrait à des gens en fin de vie (mais pas seulement), peut-être bien portants, de quitter dignement et proprement un monde où ils savent n’avoir plus rien à faire.

Tout est en fait dans une définition de « fin de vie » que le législateur crée à son usage, instrumentalise, afin de décréter qu’on est en fin de vie, non seulement quand on se trouve en phase avancée ou terminale d’une affection grave et incurable, mais aussi, lorsque notre pronostic vital est engagé à court terme et que notre souffrance est réfractaire aux traitements. Cette définition, sur le plan du bon sens, est très contestable.

On ne peut donc pas parler de suicide assisté, mais bien d’euthanasie. Je suis par exemple désespéré de constater qu’un agriculteur se suicide en France tous les jours (ou les deux jours), que tout le monde s’en fiche. Et qu’ils n’ont même pas droit à un suicide assisté. On préfère les laisser mourir dans l’indignité et la solitude. La vraie solution serait évidemment qu’ils ne se suicident pas, ayant trouvé des oreilles étatiques attentives à leur détresse et des intelligences étatiques efficaces et déterminées à régler leurs problèmes existentiels.  

Quant à l’euthanasie (du grec ancien euthanasía : eû, pour « bonne » et thánatos, pour « mort » –, une mort douce), il faut donc en redonner la définition : Il s’agit bien d’un acte (actif ou passif) d’un médecin qui provoque la mort d’un malade incurable et souffrant. Et je ne vois pas bien le problème si le malade est de plus conscient, éclairé et consentant. Je pense même que le refus du médecin pourrait être considéré comme une « non-assistance à personne en grande souffrance ». Les mêmes refuseraient-ils l’injection à leur chien mourant et souffrant. Reste la « clause de conscience » du médecin. Et cette seule question justifie aussi cette réflexion.

Car, en droit français, un fonctionnaire ne peut justifier, pour refuser d’appliquer la loi, d’un cas de conscience politique, donc idéologique ou religieux. La jurisprudence et les textes ne reconnaissent comme facteurs de désobéissance légitime que lorsque l’ordre est manifestement illégal ou que son exécution compromet gravement un intérêt public. C’est ce qu’on appelle la désobéissance légale. Et je ne traiterais pas là de savoir si certains juges qui n’appliquent pas la loi pour des raisons idéologiques en ont bien le droit. Mais j’ai compris que les médecins, eux, bénéficieraient d’une clause de conscience partielle leur permettant de ne pas pratiquer l’euthanasie à condition d’orienter leur patient vers un autre praticien plus respectueux du patient, de sa volonté, et acceptant de faire passer le patient écrasé par sa douleur, avant son confort moral de médecin. Mais les médecins sont souvent moins au service de leur malade, qu’à l’idée académique et catégorielle qu’ils se font de leur métier. L’euthanasie ne pose donc aucun problème moral, sauf à ce que la mort du patient soit décidée par un tiers. Mais il ne s’agirait plus alors d’euthanasie. Et j’en prendrais un exemple volontairement outrancier et assumé comme tel. L’outrance, comme l’humour moins corrosif, pouvant avoir des vertus pédagogiques.

Prenons un exemple volontairement outrancier : un patient en EHPAD, réduit à l’état de légume, mais techniquement « en vie ». Est-ce de l’euthanasie que de mettre fin à son calvaire ? Ou simplement de l’humanité ? À l’inverse, nos sociétés occidentales préfèrent entasser leurs anciens dans des « mouroirs » — pardon, des EHPAD —, où ils dépérissent dans l’indifférence. Ce n’est pas de l’euthanasie. Est-ce un crime ? À l’évidence, ce n’est pas un geste d’humanité.

En conclusion de quoi, on peut considérer que cette loi ne sera qu’une très modeste avancée de notre législation, qui, si elle passe, nous laissera pour longtemps très en retard par rapport à d’autres pays. Car la France traîne les pieds, alors que d’autres pays occidentaux ont osé franchir le pas ; et il est révélateur qu’un Président jeune, qui se prétend moderne, voire disruptif, soit à à ce point conservateur :

  • Pays-Bas : Premier pays à légaliser l’euthanasie en 2001, sous contrôle médical rigoureux.
  • Belgique : Depuis 2002, l’euthanasie est légale pour les adultes en souffrance insupportable, et depuis 2014, elle est étendue aux mineurs sous conditions strictes.
  • Canada : Depuis 2016, l’Aide médicale à mourir (AMM) est accessible aux adultes atteints de maladies graves et incurables, et depuis 2021, aux personnes dont la mort n’est pas « raisonnablement prévisible ».
  • Suisse : Le suicide assisté est toléré depuis les années 1940, via des associations comme Exit ou Dignitas, qui accompagnent les personnes en fin de vie ou souffrant de maladies incurables.

Ces pays montrent qu’une législation encadrée est possible, sans dérive. Pourtant, en France, on tergiverse. Le législateur joue sur les mots : on parle de « fin de vie » pour désigner une phase avancée ou terminale d’une maladie, ou une souffrance réfractaire aux traitements. Mais qui décide du seuil de souffrance acceptable ? Un médecin ? Un comité éthique ? L’État ?   

Ce qui se joue ici, c’est moins la question de la liberté que notre capacité à faire prévaloir des valeurs d’humanité : accepter qu’un individu qui souffre trop quitte cette « vallée de larmes » ; porter assistance à celui qui souffre ; refuser que le christianisme — ou toute autre doctrine — dicte notre droit à mettre fin à nos souffrances.

La mort n’est pas un droit. Elle est une nécessité. Et parfois, la seule issue digne.


[1]. N° 1110, projet déposé à l’Assemblée nationale ; 661, celui transmis au Sénat

Narco-État et communication : quand la France joue à la guerre sans en assumer les règles

Je n’avais ni l’intention d’en parler, ni celle de réagir aussi vite à ce nouvel incident. Pourtant, l’agacement est tel que j’ai dû noircir quelques lignes pour évacuer ma colère. Et ce n’est pas l’incident en lui-même qui m’a révolté, mais le commentaire qui l’accompagnait.

Des narcotrafiquants auraient donc franchi les grilles d’une cour d’école à Nanterre. Voici le fait divers. Et la réaction des autorités ? On découvre que la Préfecture, incapable de poster un escadron de police devant l’établissement, aurait demandé l’installation de caméras de vidéosurveillance. Sauf que c’est à la mairie d’agir… et celle-ci ne bouge pas. Alors, on est en guerre contre le narcotrafic, ou pas ?

On nous serine que la France, déjà à la traîne derrière son voisin belge, glisse chaque jour un peu plus vers le statut de narco-État. On nous martèle aussi que nous sommes « en guerre », sur notre propre sol, contre les trafiquants et contre l’islamisme radical. Sauf que c’est faux. Archifaux.

Car une entrée en guerre, ça se fait dans les règles. Conformément à l’article 16 de la Constitution, elle doit être discutée avec les présidents des assemblées parlementaires et validée par le Conseil constitutionnel. Elle doit être déclarée, solennellement, par le Président de la République, devant la nation. Elle doit déboucher sur un état d’urgence, octroyant à l’État des pouvoirs exceptionnels – comme celui d’imposer, sans tergiverser, l’installation de caméras là où la sécurité l’exige. Rapidement. Sans attendre les lenteurs administratives, les querelles de compétence ou les atermoiements politiques.

Imagine-t-on, ne serait-ce qu’une seconde, que face à une invasion russe franchissant le Rhin, le préfet se mettrait à négocier avec les mairies, les départements, les régions, et quelques associations locales pour tracer une ligne de front ? Échange de courriers, réunions interminables, déjeuners de travail… « On se voit, on en parle, on verra bien » ? Non. Parce qu’en temps de guerre, on agit. On ne discute pas.

Or, aujourd’hui, force est de constater que nous ne sommes ni en état de guerre, ni en état d’urgence. Utiliser ce vocabulaire relève donc d’une pure opération de communication. La situation est grave, critique, et exige une réaction immédiate. Comment nos dirigeants y répondent-ils ? Par de la com. Toujours de la com. Et certains osent encore prétendre qu’il ne faut pas nommer les choses, pointer les responsabilités, de peur de « stigmatiser ». « Paroles, paroles… »

La réalité, c’est que face à l’urgence, on préfère les effets d’annonce aux actes. Face à la menace, on temporise. Face à l’ennemi, on tergiverse. La guerre ? Une métaphore. L’urgence ? Un mot creux. Et pendant ce temps, les trafiquants, eux, ne perdent pas de temps en réunions.

Une démocratie du bon sens

Si la pédagogie repose sur l’art de la répétition, encore faut-il, à chaque fois, trouver de nouveaux moyens d’expliquer les mêmes choses. En ces temps de crise institutionnelle où l’on prend progressivement conscience de la fin de la Ve République et de la nécessité d’un changement de régime, il semble utile de revenir aux fondements de la philosophie politique. Et à une comparaison renouvelée de l’aristocratie et de la démocratie, en laissant de côté la monarchie — forme de pouvoir d’un seul, qui, sauf à s’appuyer sur une légitimité divine, risque toujours de dégénérer en tyrannie. Les exemples historiques qui ne manquent pas : Staline, Franco, Castro ou Mao — pour ne citer que ceux qui sont morts dans leur lit — illustrent comment la monarchie, même déguisée, se transforme souvent en théocratie.

L’aristocratie : le gouvernement des meilleurs ?

À entendre certains, notamment européistes et méprisant le populisme – les mêmes qui ne craignent pas d’user de démagogie –, une aristocratie d’experts serait mieux à même de gouverner que des élus du peuple. Leur argument ? La complexité croissante du monde rendrait nécessaire un pouvoir exercé par des spécialistes. Pourtant, cette complexité est largement le fruit de leurs propres actions : ce sont ces mêmes experts qui, en multipliant les normes et les mécanismes, ont créé un système ingérable, dont ils peinent eux-mêmes à maîtriser les conséquences. Leur fuite en avant inquiète : vers quel mur nous entraînent-ils ?

Mais l’aristocratie, si l’on s’en tient à l’étymologie, c’est toute autre chose, c’est le gouvernement des meilleurs (aristoi). Et convenons qu’en bonne logique, « ce gouvernement des meilleurs devrait être le meilleur des gouvernements ».

Mais comment le trouver ? Platon répond précisément à cette question au livre V de sa République. On sait que, pas plus que son maître Socrate ou que son plus célèbre disciple, Aristote, il n’était démocrate. Il défendait au contraire cette idée que « les philosophes doivent être rois ou les rois, philosophes ». Cette formule, souvent mal interprétée, ne signifie pas que les diplômés en philosophie devraient gouverner. Elle souligne plutôt que le pouvoir devrait revenir à ceux qui, par leur quête de la vérité et leur élévation morale, incarnent la sagesse. Ceux-là seuls pouvant être qualifiés de philosophe-φιλοσοφία-philosophía. Socrate, Diogène ou Héraclite — qui n’ont rien écrit — en sont des exemples. Mais comment distinguer un vrai philosophe d’un simple rhéteur ? Platon lui-même en a fait l’expérience : alors qu’il définissait l’homme comme un « bipède sans plumes », Diogène lui jeta un coq déplumé aux pieds, soulignant l’arbitraire de ses définitions.

Pourtant, l’idée d’une aristocratie comme « gouvernement sage du peuple par les plus sages » reste séduisante. Notre prétendue démocratie, en réalité une technoploutocratie, en est loin : la classe politique manque en effet cruellement de vertu et de sagesse. À moins d’accepter le concept paradoxal d’une « aristocratie de la médiocrité ». Et je passerai vite sur ce qu’il convient d’appeler, en utilisant l’oxymore, « démocratie illibérale ». Je pense à ces régimes hybrides, comme ceux observés en Turquie, en Russie ou en Chine qui illustrent comment une élite peut capturer les institutions démocratiques pour servir ses propres intérêts, tout en maintenant une façade électorale. Où l’on y voit que l’expertise peut devenir un outil de concentration du pouvoir, loin de l’idéal platonicien d’un gouvernement des sages. C’est d’ailleurs l’écueil dans lequel la construction de l’EU s’est encastrée.

La démocratie : le gouvernement du bon sens

Si la démocratie se définit comme le « gouvernement du peuple, par le peuple », le parlementarisme en est une version très édulcorée. Les députés, élus par délégation, n’ont pas de mandat impératif ; les partis politiques, qui contrôlent les investitures, gouvernent selon leurs intérêts. L’agora citoyenne étant trop vaste pour être réunie, la représentation est nécessaire. Mais comment garantir que les élus incarnent la volonté populaire ?

Une solution consisterait à redéfinir la démocratie non comme le pouvoir des experts ou des sages, mais comme celui du bon sens. Les citoyens, s’ils ne sont pas tous des philosophes, possèdent une expérience concrète de la vie commune. Plutôt que de chercher des sages introuvables, on pourrait leur reconnaître deux qualités : le bon sens et la connaissance des réalités qu’ils partagent. D’où cette nouvelle proposition de définition : si la monarchie est théocratique ou dictatoriale, et l’aristocratie le gouvernement des sages, la démocratie doit être celle du bon sens.

La crise des institutions appelle à repenser les fondements du pouvoir. Entre l’illusion d’une aristocratie des experts et les limites d’une démocratie représentative captive des partis, une autre voie existe : celle d’un gouvernement du bon sens, où le bon sens collectif et une forme de sagesse collective l’emporteraient sur les intérêts particuliers. Une révolution authentique consisterait alors à libérer les députés de la tutelle des partis, et à introduire une dose de bon sens à l’Assemblée — par exemple, en élisant une partie des représentants par tirage au sort. Ce qui permettrait une meilleure diversité sociale que les élections, souvent dominées par des élites politiques ou économiques. Et des citoyens tirés au sort, conscients de leur responsabilité, peuvent s’engager très sérieusement dans des débats, comme le montrent quelques retours d’expérience ici ou là.

Un fédéralisme à la française : une fausse bonne idée ?

J’écoutais hier, sur une chaîne d’information, Jean-Louis Borloo plaider pour une réforme fédéraliste comme remède aux désordres que traverse la France. J’ai eu envie de lui répondre, car l’homme est brillant, visiblement passionné, et nous manquons cruellement de débats de qualité.

Il s’est longuement attardé sur la crise actuelle — un préalable nécessaire à toute proposition de solution. Il a parlé de « faillite », rappelant qu’une entreprise en faillite ne souffre pas seulement d’une crise de liquidités, mais d’un dysfonctionnement global. Une comparaison que je ne reprendrais pas totalement à mon compte, mais qui, venue d’une personnalité de son expérience, renvoie certains députés « Ensemble » à leurs contradictions.

J’en entendais une, récemment, plaider contre la dissolution parlementaire et nous expliquer que « ça ne va pas si mal », que la crise est surmontable, et qu’il faudrait plutôt s’entendre dans le cadre d’une coalition « à l’allemande ». Mais Jean-Louis Borloo, lui, préfère « renverser la table ». Après ce constat asséné à coups de marteau, il en est venu à diagnostiquer un mal structurel : notre système n’est ni vraiment centralisé, ni complètement décentralisé. Résultat, à force de niveaux de décision superposés, on s’occupe de tout sans rien maîtriser. Il en a donné des exemples, il a raison sur ce point. Et, en conclusion, il en appelle au fédéralisme : un système à inventer, où l’État ne s’occuperait que du régalien, laissant le reste aux régions. Une idée si séduisante que 60 % des Français y seraient favorables, selon un récent sondage.

Je suis contre. Mais encore faut-il l’expliquer.

Jean-Louis Borloo escamote — car il est trop fin pour l’oublier — un point essentiel : cette réflexion ne peut se limiter au cadre national. Elle doit intégrer la question européenne et notre vassalité croissante à la Commission de Bruxelles.

C’est là que réside ma réticence principale, même si je crains aussi que ce fédéralisme ne coûte cher au contribuable. Celui-ci serait d’ailleurs traité différemment selon les régions, posant une question constitutionnelle majeure : l’égalité des Français devant l’impôt. Sans doute créerait-on des emplois… mais des emplois de fonctionnaires, sans création de richesse ni de valeur ajoutée.

Même si les régions fédérées, en prélevant des impôts locaux, assuraient leurs nouvelles missions, l’État continuerait de s’immiscer partout. Il ne réduirait ni son train de vie, ni le nombre pléthorique de ses agences et fonctionnaires, ni les impôts qu’il perçoit. Mais ma critique va plus loin.

Notre culture politique, celle qui a fait notre grandeur, repose sur le centralisme d’un État souverain. Pourtant, sous la pression des européistes et des internationalistes, notre classe politique prône la disparition de cet État. Celui-ci a déjà abandonné une partie essentielle de ses prérogatives : à la technocratie bruxelloise, aux grandes entreprises aux ancrages nationaux fragiles, et bientôt, à une Europe qui ne cache plus ses ambitions impériales.

Le débat sur l’État de droit est biaisé, car la souveraineté et la démocratie — foulées au pied chaque jour par nos parlementaires — en sont les fondements. Notre État ne contrôle plus ses frontières, ni ses flux migratoires. Il ne maîtrise plus son économie depuis qu’il a renoncé à sa monnaie pour un mark rebaptisé « euro », ni sa capacité à fixer le prix de son énergie, partie des coûts de production. Il ne décide même plus des traités commerciaux qu’on lui impose. Bientôt, il n’aura plus de diplomatie, plus de défense, et deviendra invisible.

Pire : la Commission européenne s’est arrogée, sans légitimité constitutionnelle, le droit de mener sa propre diplomatie. Elle a embauché, pour la diriger, un clone d’Ursula von der Leyen, et cette dernière s’invite aux réunions sur la défense comme un chef d’État. L’UE s’est octroyé ces pouvoirs comme une grande, mais elle n’a de grand que ses prétentions.

Demander à un État déjà vidé de ses pouvoirs par le haut (Bruxelles) de se départir du reste par le bas (les régions), c’est accélérer sa disparition. Avec un peu d’humour, on pourrait dire qu’après avoir enlevé le haut, on lui demande d’enlever le bas… et à révéler que le roi est nu et son corps décharné.

Jean-Louis Borloo prétend que c’est le « sens de l’histoire ». Mais, faute d’être déjà écrite, cette histoire n’a aucun sens. L’idée d’une Europe continentale n’est pas nouvelle : elle aurait pu être française, imposée par le sabre de Napoléon, ou allemande, sous le joug d’Hitler. La partie n’est pas jouée.

Le fédéralisme qu’on nous propose ressemble étrangement à un « machin » : un empire européen dominé par une Allemagne réarmée, un nouveau Reich dont les länder seraient dirigés depuis Bruxelles par les successeurs de la chancelière Ursula von der Leyen. Remarquons qu’Emmanuel Macron, le plus européiste de nos présidents, a proposé de partager notre siège au Conseil de sécurité de l’ONU avec l’Allemagne, puis d’européaniser notre dissuasion nucléaire. En somme, il s’agit de rendre à l’Allemagne ce que le général de Gaulle avait bâti pour défendre notre indépendance.

Ce projet fédéraliste conduira à la disparition de la France, à la fois comme État, vidé de sa substance, et comme nation, diluée dans un ensemble sans âme. N’a-t-on pas entendu Macron affirmer que « la France n’a pas de culture » ?

Enfin, à la question « Comment faire ? », Borloo évoque la Pologne de Solidarnosc : un processus populaire, inattendu, révolutionnaire. Mais la France n’est pas la Pologne, et pour deux raisons.

D’abord, le peuple français n’est pas révolutionnaire — ce que Jean-Luc Mélenchon doit regretter. Les Parisiens ont bien pris la Bastille, mais dans des conditions bien particulières. Ensuite, l’État français, grâce à une fonction publique nombreuse et dévouée, a toujours « tenu » le peuple. Les Gilets jaunes en ont fait l’amère expérience. Et continue dans ce désordre si évident à le tenir.

Les dernières initiatives de la Commission européenne (comme l’identité numérique) visent d’ailleurs à transformer l’UE en un empire à la chinoise. Un jour, les manifestations non autorisées place de la République seront peut-être réprimées comme celles de la place Tiananmen.

Si une politique doit être cohérente et globale, elle ne peut se décider ni à Bruxelles ni dans des capitales régionales. Elle doit se penser à Paris, ou ne sera qu’un leurre de plus.

Pour conclure avec une pointe d’ironie : le fédéralisme à la française risque de nous laisser avec le corps nu d’un roi décharné… et émasculé.

Peux-tu m’aider à corriger un article politique pour mon blog : cohérence, syntaxe, en conservant un ton humoristique ou acerbe ?

C’est bien une crise de régime

Une crise de régime dont on ne prend pas la juste mesure…

Un gouvernement est nommé en France le dimanche soir – le troisième en peu de temps. À peine la nuit passée, et alors qu’avec l’aube chacun se réjouit du retour d’une forme de clarté matutinale, son Premier ministre démissionne. On croirait revivre les heures troubles de la Quatrième République. Voici ce qu’on appelle une crise de régime.

D’un côté, une députée macroniste, probablement inquiète pour son siège, déclare « on y était presque… on peut encore y arriver… il faut rester positif et continuer à travailler pour rapprocher les points de vue ». De l’autre, on évoque une dissolution inéluctable, voire une démission du Président pour, après retour au peuple, sortir de l’impasse. Mensonges, erreurs d’appréciation, calculs politiciens ? La réalité est plus simple :  ils craignent tous pour leur poste, sont prisonniers de leurs habitudes et incapables de changer de logiciel. Comme le résume Philippe de Villiers, des « gens qui font leur petite cuisine, sur leur petit réchaud, dans leur petite cuisine ».

Une crise de majorité se résout par un changement de majorité, voire une cohabitation ; une crise politique traditionnelle, par un retour aux urnes et une nouvelle orientation gouvernementale. Mais une crise de régime ne peut se résoudre que par un changement de régime. Or, la classe politique n’en a ni l’envie ni le courage.

La Cinquième, une symphonie funèbre

Très efficace pendant les Trente Glorieuses, elle ne correspond plus à l’époque. L’absence durable de majorité claire, l’éclatement du bipartisme d’après-guerre, les mutations sociétales exacerbées par l’immigration de masse, la révolution des médias — où le tweet remplace l’analyse de fond — et la montée des populismes ont rendu obsolète la politique « traditionnelle ». Les classes sociales, bouleversées par le consumérisme et la désindustrialisation, ont vu leurs lignes de fracture se déplacer.

La caste politique, incarnant un monde révolu, a perdu toute représentativité. Les clivages ne sont plus entre droite et gauche, mais autour de l’immigration, du prosélytisme islamique, de la relation à l’Union européenne (fédéralisme contre souverainisme), du poids de l’État-providence ou de la réforme des retraites. Marine Le Pen, comme Emmanuel Macron avant elle, l’a compris : se déclarer « ni de droite ni de gauche » ou « au-dessus des partis » permet d’attirer tout le monde… avant de se fâcher avec tous.

Dans ce contexte instable, en quête de nouveaux équilibres, la Cinquième République n’est plus qu’un cadavre politique. La « rupture » promise par M. Le Cornu, incarnée par un gouvernement éphémère (14 heures à peine), ne suffit pas. Cette fin de mandat s’étire en une agonie sans fin, annonciatrice d’une renaissance qui ne viendra que dans une douleur extrême. La Cinquième n’est plus qu’une symphonie funèbre. Elle meurt de vieillesse, mais aussi des « viols » qu’elle a subis.

Trois trahisons fatales

Portée sur les fonts baptismaux par De Gaulle, notre république a été violée à trois reprises. En 1986, Mitterrand, battu aux législatives, invente une cohabitation contre nature, trahissant l’esprit gaulliste (le Général aurait démissionné). En 2000, Chirac achève de sortir la France de la Cinquième avec deux réformes : l’abandon du septennat et l’inversion du calendrier électoral — que les Français acceptent sans broncher. Enfin, en 2008, Sarkozy fait adopter par le Congrès la Constitution européenne, rejetée par référendum trois ans plus tôt. Ce mépris pour la volonté populaire prouve que les parlementaires ne représentent plus le peuple, mais leurs appareils. Hanna Arendt l’avait pressenti : « Le système représentatif traverse une crise parce qu’il a perdu les institutions permettant une participation citoyenne effective, et parce que les partis, bureaucratisés, ne représentent plus que leurs propres intérêts. » La France, après avoir fui la Quatrième République, y revient fatalement.

Notre Cinquième République, conçue comme une « dictature majoritaire », a fait son temps.

L’illusion du retour aux urnes.

Organiser de nouvelles élections n’a plus de sens quand les partis ne cherchent qu’à survivre. Quel lien entre M. Faure et M. Gage, ou entre M. Retailleau et M. Bertrand ? Il faudrait refonder, mais ceux qui le pourraient s’accrochent à leurs privilèges comme des naufragés à une épave. On tente encore de former un gouvernement « macroniste » avec des députés de droite ou de gauche, alors qu’il faudrait un exécutif composé à 80 % de techniciens sans étiquette.

L’impasse.

Nous sommes donc dans une impasse historique et n’en sortirons qu’en prenant un chemin radicalement nouveau. Et il faudra bien plus que la rupture promise par M. Le Cornu et incarnée dans son gouvernement si éphémère (14 heures) pour retrouver des perspectives. Cette fin de mandat est donc bien une fin qui n’en finit pas, et l’annonce d’un début qui n’est pas pour demain, une future naissance, par les voies naturelles, populaires, qui ne pourra se faire qu’aux forceps ou par césarienne. Tout ce chaos va donc durer au-delà de 2027 et le corps agonisant de notre république va continuer à pourrir et à puer.

Pour éviter que la Cinquième ne régresse en Quatrième, il faudrait en inventer une Sixième. Qui pourrait le faire ? De Gaulle est mort. S’il a pu refonder la République en 1958, c’est qu’il cumulait deux atouts : une autorité incontestable et une indépendance totale vis-à-vis des partis. Où trouver aujourd’hui un tel leader ? Non qu’il n’existe pas, mais notre système médiatique, obsédé par le spectacle, ne lui offrirait aucune visibilité.