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Votera ? votera pas !

Je ne vote pas, ou plutôt ne vote plus. Et c’est parce que le reproche m’en est fait que je veux m’en justifier, au calme, une fois cette séquence électorale close, les urnes rangées en attendant la prochaine compétition. Lendemain de match, l’heure est venue des commentaires et de la parole pondérée.

Qui pourrait croire que je ne m’intéresse pas, ou plus, à la politique ? Serais devenu indifférent à l’avenir de mon pays, de ma région, de ma ville ? Ce reproche, je ne suis pas le seul à le subir. Il s’adresse à cette foule grandissante d’abstentionnistes. J’en fais partie, et bientôt elle formera la majorité silencieuse d’un corps électoral amputé d’une partie de sa substance. Un jour très proche, il sera réduit à un demi-corps, sorte d’homme tronc électoral. Tronc comme amputé, tronqué, mais aussi comme celui présenté à la fin de la messe, et qui ressemble trop à une urne. Et si je voulais, par pure facétie, jouer avec les mots, je proposerais de remplacer le terme d’urne — trop funéraire, à croire que l’électeur y dépose les cendres de ses espoirs consumés — par celui de tronc. Un mot qui évoque à la fois la messe électorale et, une fois la messe dite, le salaire offert aux élus. Parfois une modeste obole glissée, parfois l’assurance d’une rentre avantageuse.

Beaucoup d’abstentions. Ce qui veut déjà dire que nombre d’élus triomphants devant les médias viennent d’être portés au pouvoir communal, ou d’être reconduits dans leur fonction municipale, avec le soutien de moins d’un électeur sur trois. À Paris, près de 70% des inscrits n’auront pas donné leur voix à la liste de M. Grégoire (exactement 68,88%). Il devient pourtant roi de notre capitale. Et le maire de la ville des rois, Saint-Denis, est « plébiscité » par 21,75 % du corps électoral.

Je ne serais donc qu’un mauvais défenseur de la démocratie, un « délinquant civique », un « traître à la démocratie » condamnable de refuser son devoir citoyen ? Mais de quel devoir parle-t-on, et de quelle démocratie en danger ?

Ce devoir citoyen ne peut résulter que d’un contrat. Nous avons, en effet, tous ce devoir d’honnêteté, de respecter notre Contrat social. Et ce contrat, ancien, qui trouve sa source dans notre inconscient politique, notre désir de vivre ensemble de manière harmonieuse et, de manière plus factuelle, de notre constitution, est un contrat entre l’État et le Peuple. Mais il est d’une nature très particulière, car partiellement non écrit et s’appréciant donc moins dans un cadre juridique que moral. En démocratie, ce contrat d’adhésion que l’on peut qualifier de synallagmatique a été mis en place par un processus historique, essentiellement politique, qui légalise l’État, comme détenteur du « monopole de la force légalisée », et reconnaît aux constituants du peuple une citoyenneté. Mais là où je voulais en venir (c’est un point évoqué dans une chronique précédente), c’est que l’état profond n’a eu de cesse de transformer les citoyens en consommateurs de droits et de produits manufacturés, dans une approche totalement économique et consumériste de la société. Et si l‘on ne peut pas, aujourd’hui, assigner les citoyens à leurs devoirs d’électeurs, c’est qu’on leur refuse par ailleurs leur citoyenneté pleine et entière. Perdant leurs droits, le contrat rompu, ils n’ont plus les devoirs et les obligations qui étaient les leurs.

On peut donner de nombreux exemples de cette destruction de la citoyenneté. L’État, par son mépris répété de la volonté populaire — qu’il s’agisse des résultats ignorés de référendums (constitution de l’UE en 2003), de référendums refusés (Mariage pour tous, Fin de vie), des conventions citoyennes jetées aux oubliettes, ou de l’ouverture du droit de vote aux non-nationaux — a méthodiquement sapé les fondements de la citoyenneté. En refusant de considérer les citoyens comme tels, en leur refusant l’exercice de leurs droits, il les a déliés de leurs devoirs. Ceux qui nous gouvernent ont tout fait pour tuer la citoyenneté et s’étonnent de sa disparition. De même, la technostructure infantilise ses assujettis, leur impose à coups de normes des modes de vie et de pensée et leur ôte tout esprit de responsabilité.

Quant à la défense de la démocratie, à laquelle je n’ai jamais failli, mais sans résultats concrets, l’argument ne tient pas non plus, car nous ne sommes pas en démocratie. Mais dans un système parlementaire où les élus ne représentent pas leurs électeurs, mais les intérêts des partis auxquels ils sont affiliés, affidés. J’ai, ici, dans ma ville, une députée. Elle n’a jamais interrogé les « citoyens » de sa circonscription pour savoir quelle position elle devait tenir sur tel ou tel dossier. Elle n’entretient donc aucun dialogue avec ses électeurs. Ce qui n’est pas sans cohérence dans un système parlementaire qui est d’abord une dictature majoritaire. Et je citerai à nouveau Camus, qui expliquait que « la démocratie, ce n’est pas la dictature de la majorité ». L’exemple des municipales est révélateur. Dans une démocratie, il n’y aurait qu’un tour et chaque liste remporterait des sièges à proportion de ses résultats. Puis les conseillers municipaux éliraient leur maire. Plus de magouilles, d’arrangements, de désistements, de fusions plus ou moins « techniques » : de la clarté.

Parce que nous ne sommes pas en démocratie, que notre Système ne nous reconnaît pas comme des citoyens, nous refuse toute vraie prise de parole ou de responsabilité, et travaille à nous transformer en consommateurs addicts et décervelés, alors, oui, je ne suis tenu à aucun devoir de voter. Et si je suis prêt à m’investir dans la défense de la démocratie, je refuse de défendre un parlementarisme qui confisque le pouvoir au profit d’une technobureaucratie et d’un personnel politique qui me méprise. Et puis, le parlementarisme n’a pas besoin de moi pour le défendre. Il a les médias.

Reste deux derniers points d’importance. La médiocrité de notre personnel politique, que je ne traiterais pas, et cet autre. J’ai peur que voter ne serve à rien et soit même contre-productif. Je me suis déjà déplacé plusieurs fois pour déposer un bulletin dans l’urne. Je l’ai fait quelques fois, mais guère plus. Une fois, une seule, j’ai fait le même choix que la majorité des électeurs. C’était mon premier vote. Depuis, que je vote réellement en passant par l’isoloir règlementaire – sorte de confessionnal sans prêtres –, ou seulement dans celui de mon âme, j’ai toujours perdu : aux présidentielles, aux législatives, aux municipales. Mon vote n’a donc servi à rien, ou n’aurait servi à rien. Et même si je joue au Loto, je perds.

J’ai donc pu objectiver de manière rationnelle la stérilité de mon vote. Alors, pourquoi aller voter quand on sait que l’on va perdre, sauf à être masochiste ? Encore plus qu’un mauvais citoyen, un traître à la démocratie, serais-je donc aussi un perdant chronique, dont le bulletin de vote serait maudit ? Car chaque fois que j’ose voter selon mon cœur, c’est l’autre qui l’emporte. À croire que mon suffrage est un baiser de mort pour les candidats que je soutiens… À croire – responsabilité terrifiante – que je suis personnellement responsable, dans des duels de second tour, de la victoire de celui que je n’aime pas. Tout tiendrait à cela. Et les analystes et commentateurs politiques ne devraient pas aller chercher plus loin. Reste qu’effectivement, et heureusement pour eux, parfois je m’en fous et ne peux donc être tenu responsable de rien.

Urnes funéraires : Comment la politique a tué la citoyenneté

Je ne vote plus. Et cela depuis de nombreuses années. Pas par paresse, mais parce que la politique est devenue un spectacle où les électeurs ne sont plus que des figurants. Voyez le drame des paysans : un suicide toutes les 36 heures. Je ne parle pas des agro-industriels qui n’ont que rarement des problèmes de fin de mois, mais des petits exploitants, étouffés par des traités comme le Mercosur, imposés malgré les promesses et les mobilisations. Rien n’y fait. Malgré tous les engagements pris par les politiques, ils vont devoir se laisser enfoncer ce traité dans la gorge, bien profond. Et tant pis s’ils en meurent, étouffés.

Je n’aime pas la politique. Pourtant je reste passionné par la philosophie politique, ouvert aux débats d’idées, très intéressé par la géopolitique. Et si je continue à suivre les campagnes électorales, c’est comme d’autres suivent la Coupe des Nations, ou l’élection de Miss France. Mais je n’aime pas la façon dont elle se pratique aujourd’hui, un mélange de The Voice et de Télé-achat, où les candidats vendent des rêves à des électeurs qui zappent entre les discours bonimenteurs. Les médias transformant chaque élection en compétition people télévisuelle : la Roue de la Fortune, version pouvoir. La fortune, bien sûr, n’est pas pour les infortunés électeurs, mais pour une minorité qui gagne toujours – tandis que la majorité paie, encore et toujours. Car c’est une loi économique simple : dans un processus qui ne produit aucune richesse, il faut que les beaucoup perdent pour que peu gagent. Les affiches et les tracts électoraux finiront donc invariablement comme les promesses imprimées dessus, à la poubelle.

Mais la raison profonde de cette désaffection des urnes, c’est l’éducation. Ou plutôt, son détournement. Nous sommes tous et depuis toujours formatés par notre éducation.

Dans l’antiquité, l’éducation était le fait des familles et de la cité. Elle était sensée produire, ici, de bons Grecs, là de bons Romains, ailleurs des Perses, des Hindous, des Gaulois, etc. Puis, avec la prise du pouvoir par le christianisme, c’est l’Église de Rome qui, en Europe, a fait l’école à nos enfants, avec ce nouvel objectif d’en faire de bons Chrétiens. Après la révolution, avec la séparation de l’Église et de l’État, le Concordat, puis le développement de la laïcité, l’éducation a été transférée à l’État. Et le magistère des maîtres a consisté, non pas à fabriquer des Chrétiens, mais des Citoyens de la République. Autre époque, où l’école républicaine prétendait fabriquer des Citoyens. Elle est close. Dorénavant, c’est le Marché qui forme les gens dans l’idée d’en faire non plus des Citoyens mais des consommateurs, si possible, addicts. Les médias privatisés, l’intelligence artificielle en soutien, et une technocratie méprisante ont remplacé la Marseillaise par des jingles publicitaires. Et, au fronton de nos écoles, notre devise nationale n’est plus qu’une réclame désuète et inopérante. Les « droits » ne sont plus des conquêtes collectives, mais des produits marketing à consommer : un droit à l’avortement constitutionnalisé, un mariage pour tous… Des acquis vendus comme des promotions, à grand renfort de pub, pour masquer l’incapacité du politique à améliorer la vie des gens.

Résultat ? Le grand remplacement : celui des citoyens par des consommateurs : de biens, de services, de droits, d’allocations, de modestes privilèges – laisser passer, j’ai une carte « handicapé » ! Une inflation de biens, souvent inutiles, toujours rapidement obsolescents, et dont la fabrication pollue l’environnement, épuise la planète, aliène nos libertés. Tout cela dans un monde réifié ; réifié, car marchand. Avec une seule idéologie « business is business ».

À terme donc, il faudra ranger les urnes de vote, quitte à les recycler pour en faire des urnes funéraires pour recueillir les cendres de la démocratie étouffée par le Marché.

En attendant, on peut toujours regarder ce cirque de loin – non par indifférence, mais par respect pour ce que la politique aurait pu être et pour les engagements militants de nos aînés.