Décadense de notre civilisation.

Oui, l’homme m’inquiète, ou plus justement il me désespère ; et après avoir précisé cette inquiétude sur deux aspects que je choisissais de formuler ainsi : la puérilité de l’humanité et la décadence de notre civilisation occidentale, après avoir il y a quelques jours évoqué le premier point, voyons maintenant le second.

Nous sommes confrontés à l’une des choses les plus effrayantes que l’homme puisse connaitre : une guerre de civilisation ; mais c’est moins mon sujet du jour qu’un point de sensibilité qui me ramène à une réflexion, jamais aboutie, sur l’homme. Je ne sais comment nommer plus justement notre civilisation occidentale si ce n’est par ce paradigme historico géographique ; mais s’il faut la définir j’en reviendrai à ses trois dimensions, ces trois pieds qui la font tenir debout si solidement que nous n’en imaginons pas la faiblesse. Notre civilisation a un pied religieux, un autre économique et un troisième politique, et ce tripalium est cohérent. Je veux dire que nous pourrions définir l’essence de notre civilisation indifféremment par l’une quelconque de ses dimensions, comme si chacune pouvait décrire totalement et justement notre monde occidental. Plus précisément, ces dimensions sont : la religion judéo-chrétienne, le capitalisme et la démocratie parlementaire. Et toute contestation de la civilisation occidentale ne peut que remettre en cause ses trois piliers. Et si l’on peut s’étonner de notre surprise à voir critiqué l’occident, Il me semble que ce qui est ainsi contesté,  et de manière si violente par Daesh par exemple, c’est l’impérialisme de cette civilisation. Etant personnellement occidental et de culture judéo-chrétienne, il ne m’est pas facile de critiquer l’Occident. Pourtant, si je devais le faire c’est en pointant sa dérive la plus problématique : notre civilisation qui a développé ses valeurs mais qui semble aussi avoir définitivement exclu l’homme de ses paradigmes, souhaite universaliser par les armes les dites valeurs, et imposer au monde son ordre et sa paix, comme en d’autres temps Rome le fit.

Toutefois, nos valeurs ne sont pas universelles, ne sont souvent que des contrevaleurs, et je ne suis pas sûr de souhaiter que notre planète s’occidentalise. Il me semble en effet qu’un peu de biodiversité – c’est évidemment une image – est nécessaire dans ce domaine. Et par ailleurs la question est moins celle des valeurs que celle de leur hiérarchisation. Et je pourrais développer mon propos en parcourant indifféremment les trois chemins : politique, en montrant par exemple que la démocratie représentative n’est pas démocratique et n’est qu’un système permettant de ne pas donner le pouvoir aux gens ; religieuse, en rappelant que la religion chrétienne, au prétexte de sauver l’âme des gens, a névrosé les gens, les condamnant à une survie qui n’est pas la vie ; et économique, en montrant que nous avons construit un système qui transforme l’homme en consommateur, voire en produit de consommation. Et je choisirai cette troisième voie.

Comme le montre assez bien les économistes, notre système économique a pour fondement le troc et la division du travail. Cette organisation « marchande » de la société a permis, dans un premier temps, d’augmenter rapidement la production de richesses et d’améliorer le confort de l’homme. Mais la reconnaissance de la propriété privée et la possibilité de la transmettre par héritage a permis, d’une part l’accumulation du capital entre quelques mains fortunées, ce qu’Adam Smith appelle « funds » et que l’on pourrait aussi traduire par ressources, d’autre part la création du capitalisme défini comme l’exploitation des hommes qui ne disposent que de leur force de travail par d’autres hommes qui possèdent un capital de ressources, que ce capital soit constitué d’une terre, d’une mine, d’un moulin, d’une manufacture ou d’un bateau, d’un bétail, d’une réserve de grains, d’un droit particulier. Et socialement, le monde s’est divisé en maîtres et domestiques, patrons et ouvriers, exploiteurs et exploités, les premiers possédant les ressources exploitables, les seconds leurs bras nus.

Historiquement, le gain de l’ouvrier était donc indexé sur sa force du travail qu’il vendait, et depuis que la machine le supplante dans ce domaine et que l’ouvrier est utilisé à d’autres tâches, moins physiques, cette indexation s’est faite sur le temps de travail qu’il vend sans pouvoir vraiment le négocier, un temps de vie, mais jamais sur la plus-value des produits qu’il fabrique. Car l’homme qui était central, moteur dans le processus de transformation de  la matière alors que la machine ou l’outil n’étaient que des aides, des accessoires, est devenu lui-même accessoire face à la machine et au moteur qu’il sert et qui ont pris sa place centrale dans le processus de fabrication. L’homme est donc tombé du statut de producteur, au statut de ressource  productive exploitée, comme peuvent l’être la matière première ou l’énergie ; et parallèlement à ce bouleversement des valeurs, l’importance de la production s’est effacée devant celle de la conception des produits et aujourd’hui des services.

Adam Smith écrit au XVIIe siècle : « Le travail est donc la mesure réelle de la valeur échangeable de toutes les marchandises. Le prix réel de toutes chose, ce que toute chose coûte réellement à l’homme qui veut l’obtenir, c’est la peine et le mal qu’il a pour l’obtenir, … ». C’était vrai, ça ne l’est plus. Pour cet économisme qui fut l’un des premiers et l’un des plus brillants, ce n’était donc pas le métal (argent ou or) ou le grain, encore moins le papier monnaie qui était la mesure de la valeur d’échange de chaque bien. On pourrait donc dire que l’homme, ou du moins son travail, à l’époque dont l’économiste nous parle, était « la mesure de toutes choses » comme le travail du cheval est celle du travail mécanique. Aujourd’hui ce n’est plus le cas, l’homme n’est plus la mesure économique des choses ; et je me demande d’ailleurs en prolongeant la remarque de Smith, si, bientôt, ce ne sera pas l’empreinte carbone. Changement de paradigme …

La société marchande nait, non pas du troc, mais de l’accumulation des ressources et des biens, grâce à la privatisation de la terre : la faune, la flore, le minerai, la réserve halieutique. Le capitalisme nait avec la division du travail qui permet l’exploitation de l’homme. Cette exploitation permet, en médiatant la relation entre le producteur qui disparait et le consommateur, de s’approprier la plus-value de transformation ou de fabrication des biens, le fruit du travail n’appartenant plus au travailleur qui n’est pas intéressé au bénéfice.

Et si l’homme a perdu sa place centrale dans le processus de production des richesses, il en est aujourd’hui simplement exclu, et sa sacralisation comme consommateur ne compense en rien cette exclusion, car privé de son rôle actif, il est réduit à n’être qu’un consommateur passif.

Et je lis cette évolution de notre civilisation dans celle de la hiérarchie des revenus. Après une période où la distribution, très inégale, des revenus était faite entre les rentes (de la terre ou des charges) et le salaire (principalement de journaliers, salaires qui se faisaient parfois en grains), la distribution s’est faite entre rentes, profits (des activités de production ou d’échange) et salaires. Progressivement les profits ont pris la grosse part du gâteau constitué de la production de richesses. Aujourd’hui, les rentes ont quasiment disparu ou sont en voie de disparition. Les revenus se distribuent entre profits (principalement financiers) et allocations. Et si la masse des salaires distribués ne peut que diminuer, si le travail disparait progressivement, cela se fait en effaçant l’homme de notre civilisation qui, après avoir méprisé la nature, s’apprête à éluder l’homme et construit un monde où il n’a déjà plus vraiment sa place.


 

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