Magie de Noël

Noël reste pour moi une fête problématique, non parce que sa dimension symbolique serait oubliée, même si le Marché l’a effectivement réduite à une occasion rituelle, quelque part entre Halloween et les Rois, de consommer, c’est-à-dire de faire tourner la grande roue du commerce, le grand pressoir à consommateurs. Tant qu’on peut en extraire du jus… Non pas…. Mais Noël reste problématique si l’on s’en tient justement au folklore, à ces symboles qui restent confus, et dont l’abus les rend peu lisibles.

 

Le christianisme est une religion de signes et de mystères, une religion qui garde aussi de son origine sectaire une dimension ésotérique. Mais elle est si chargée de signes cachés, ses textes sont si obscurs, qu’il est toujours possible d’en saisir un – signe ou texte –, de le tordre un peu, et de lui faire dire n’importe quoi ; et sans que ce n’importe quoi cesse, dans le même temps, d’être passionnant. Car la religion de Rome est d’origine judaïque, et les religions du livre sont bien celles du discours, en fait du bavardage, osons dire une religion logorrhéique. Et si je l’aime tant, cette religion dans laquelle je suis né, moi qui milite pour une laïcité radicale, c’est bien parce qu’elle toujours délirante. Lisez Paul, relisez Augustin, allez habiter le temps d’un livre chez Malebranche, l’atmosphère est démente et toujours magnifique ; et d’autant plus que leurs constructions intellectuelles défient la logique comme la cathédrale de Gaudi les lois de la gravité. C’est aussi pourquoi j‘aime tant écouter les clercs, surtout les plus « allumés du bocal » comme aurait dit Céline. C’est beau, j’en pleurerais, et cela me renvoie à ma jeunesse et à mes extases d’enfant de chœur. J’avais alors une douzaine d’années et j’attendais déjà une Épiphanie qui n’est pas advenue. Au début du siècle dernier (1902), Alfred Loisy remarquait que « Jésus annonçait le royaume, et c’est l’Église qui est venue ». Pour ma part, j’attendais une transformation de mon être par la foi, et c’est la puberté qui est venue, avec ses élévations plus matérielles que spirituelles.

 

Revenons aux symboles et à Noël qui reste la grande fête de la résurrection. Et on peut regretter que la Passion ne soit pas intervenue plus tard au calendrier, en rappelant que si « La religion est le rapport que l’homme entretient avec sa propre essence », toute symbolique religieuse fait écho, en tentant de la transcender, c’est-dire de s’en affranchir, à une anthropologie, et plus largement à des conditions naturelles, ou de nature. Noël est d’abord le recyclage de « sol invictus », la fête du retour du soleil, du solstice d’hiver. À cette date, le combat cosmologique du bien et du mal, du jour et de la nuit, bascule. Alors que jusqu’à cette date le jour diminuait quotidiennement, le bien perdait du terrain, ses lignes de défense enfoncées régulièrement ; dès lors le bien relève la tête, le jour repart à l’assaut de la nuit pour reprendre progressivement le terrain perdu. Et c’est à ce moment où chacun pouvait craindre la défaite définitive de la vie, qu’elle repart au combat. Noël est pour moi cette fête du relèvement après la chute, de la résurrection du crucifié, plus encore que celle de sa naissance ; et on voit bien dans cette incohérence rituelle tout l’artifice liturgique : pour effacer une fête païenne de la résurrection, on lui substitue une fête de la nativité. Pourtant, cette image de l’homme humilié, martyrisé, assassiné, crucifié qui renait pour rentrer dans sa gloire est d’une force extraordinaire et aurait mieux trouvé sa place en concordance astronomique. Et c’est bien le mythe de sol invictus que l’on joue, l’universalisation d’une histoire « humaine trop humaine », pour reprendre la formule nietzschéenne.

Évidemment, Pâques ne viendra qu’en avril pour que la victoire du soleil, de la vie, du dieu des hommes s’impose à tous. Cette histoire est terriblement humaine : érection, chute et résurrection, et l’homme ne peut s’affranchir de la nature. Et c’est pourquoi toutes les religions sont paradoxales. Elles prétendent nous parler de Dieu, elles ne nous parlent que de nous. Feuerbach que je viens de citer supra le dit ainsi : « Le mystère de la théologie n’est autre que l’anthropologie ».

 

Je termine ce propos d’un jour particulier en distinguant ce que je nomme la dimension tragique du paganisme et l’illusion religieuse. Les esprits tragiques, les mécréants, ceux qui confessent la gravité du monde avec les frères de Sisyphe savent qu’après la montée au sommet, les choses retombent nécessairement, qu’après la jeunesse vient fatalement la vieillesse puis la mort ; les religieux, ceux qui font fi de la gravité et lévitent spirituellement, les croyants, s’accrochent à cette idée magique, belle comme un mensonge, qu’après la chute, il reste toujours possible de s’en relever, de se racheter, et qu’existait quelque part un être, en l’occurrence humain, venu pour nous ; et que par lui nous serions sauvés, c’est-à-dire ressuscités, comme lui le fut. Cet espoir d’être un jour relevé, de pouvoir défier les lois de la gravité, je veux dire pouvoir sortir de notre crasse pour revêtir la tunique immaculée et être appelé à renaitre glorieux me fait toujours pleurer. Précisément à Noël.

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