Naturalisme, matérialisme et rationalisme.

Je découvre tardivement un magazine bimestriel qui m’arrive dont je ne sais où, comme tombé du ciel. Il affiche en gros caractères blancs sur fond rouge le titre de « CLES » et l’exemplaire que je feuillette semble être le quatre-vingt-sixième numéro. C’est une composition surprenante, riche et glacée, plutôt féminine, entre mode et philo/psycho.

Le titre de cette parution m’étonne un peu : « Par quoi remplacer Dieu ? ». Il me semblait que Nietzsche, annonçant la mort de Dieu, avait répondu à cette question : par rien… Ou du moins, surtout rien du même ordre.

Je lis l’édito qui me déçoit quelque peu, et un autre article, lui aussi de Jean-Louis Servan-Schreiber, qu’il titre : « Après Dieu, la tentation religieuse demeure ». J’aurais pu, pareillement, et comme pour faire pendant à cet article par un autre composé sur le ton prophétique, proposé un texte que j’aurais intitulé : « Après la fin des religions, la tentation de Dieu demeure ».

Et puis d’autres articles qui nous invitent à la réflexion philosophique, intercalés entre des pubs de mode. Et ce choix de proposer sur un papier glacé couteux, la promotion du luxe extrême – des jolies femmes promouvant fringues de haute couture, sacs à main, bijoux et parfums –, côtoyant une invite à la vie spirituelle et une réflexion sur la sagesse, m’étonne un peu. C’est bien dans l’air du temps. Mais pourquoi pas ? Je lis une chronique de Roger-Pol Droit dont je retrouve toujours avec plaisir, ici ou là, les contributions ; C’est un homme bien, un véritable ami de la sagesse, cultivé, pédagogue. Et puis il est gentil, poli. Ce n’est pas un allumé du bocal, un mécréant enragé. Et je m’attarde aussi sur un long article d’André Comte-Sponville, philosophe authentique dont je lis toujours les textes avec attention et plaisir. Il y présente sa métaphysique qu’il résume par trois formules qu’il développe : naturalisme, matérialisme, rationalisme. Et j’aimerais ici faire écho à ce qu’il en dit, à sa façon de définir ces doctrines, et de se définir par ces doctrines.

Il définit le naturalisme comme « toute doctrine pour laquelle la nature, prise au sens large, est l’unique réalité ». Pour ses tenants, le surnaturel n’existe donc pas. Il nous rappelle que c’est la position des épicuriens, mais aussi de Spinoza, de Diderot, ou de Marx. C’est effectivement, à la fois la position de ceux qui croient que Dieu n’existe pas, et de ceux qui croient que Dieu existe, mais n’est pas extérieur à sa création, ou dissociable d’elle. Comme l’écrivait Spinoza « Deus sive Natura » – « Dieu, c’est-à-dire la nature », mais il faudrait sans doute aussi distinguer chez le philosophe de l’Ethique, nature « naturante » et nature « naturée ». Où l’on voit que si l’on veut opposer les conceptions métaphysiques, la ségrégation entre croyants et athées n’est pas toujours la plus pertinente.

Pour définir le matérialiste, c’est un peu plus compliqué. Il se définit par son refus d’envisager la pensée « indépendamment de la matière », alors que son contradicteur spiritualiste envisage une indépendance substantielle de la pensée (Voir l’école platonicienne et la métaphysique monothéiste).  Pour lui, l’âme, l’esprit, n’ont pas d’existence propre, donc ne peuvent perdurer au-delà de la corruption des corps, ou vivre dans les limbes en attente d’une possible incarnation. C’est le cerveau qui pense, et dès qu’il cesse de fonctionner, les pensées cessent d’être produites – comme un oued tari par une trop longue sècheresse. Comte-Sponville nous rappelle que cette position qui est la sienne et celle d’Epicure[1], n’était pas défendue par Spinoza, qui considérait l’existence d’une « surface pensante ». Mais on aborde là une question extrêmement difficile, qui est celle de la nature du discours considéré comme ordonnancement de représentations. Dès lors qu’il est produit objectivement, je veux dire, dès qu’il objectivable comme discours, quel statut ontologique lui donner ? La pensée est un flux – flux cohérent de données – et ce flux qui est structuré symboliquement par un langage formel – langage scientifique, mathématique, lexical – devient discours. Et l’on conçoit bien que ce flux, ce champ, a besoin pour exister, pour être opérant, d’être généré, ou supporté matériellement, soit dans sa dynamique, soit figé dans la forme qui l’a vu naître. Le cerveau, sous forme de matière grise, est ce générateur ; mais ne peut-on considérer que la matière élémentaire l’est aussi ? Et ce discours, dont l’essence est formelle, perdure au-delà de l’extinction de ce qui l’a généré, donc acquière une existence propre – La Joconde continue d’interpeler de son sourire énigmatique le passant, bien longtemps après la mort de Vinci. Que nous dit Spinoza ? Qu’on ne peut séparer, bien qu’il les distingue, surface étendue et surface pensante, car ce ne sont que deux modes d’être. Le corps est un mode de l’étendue, et l’esprit un mode de la pensée. Les choses de la nature sont donc des modes d’expression de la substance, car il n’existe qu’une substance, sous différentes formes dans lesquelles elle se module. Dans cette conception pas toujours facile à suivre, chaque chose peut être décrite par ses attributs qui caractérisent autant d’essences. Et nous ne connaissons que deux attributs, la pensée et l’étendue (l’immatériel et le matériel). Pour Spinoza la pensée n’est donc pas seconde, produite par, résultante d’un flux, donc détachable de la matière, c’est une autre façon d’appréhender la substance. Et je me dis que si l’on opère un léger glissement sémantique, en considérant la pensée sous la forme de la volonté, pour reformuler dans un langage modernisé le panthéisme spinoziste, on est très proche de la métaphasique de Schopenhauer ; et que cette filiation est essentielle : De Giordano Bruno, à Spinoza, Schopenhauer et Nietzsche ; même si chacun a développé sa propre vision du monde, non pas « comme », mais « à partir de » – Et j’entends bien que Spinoza prolonge d’abord Descartes.

Mais deux questions me travaillent : la matière peut-elle penser et la matière est-elle, plus fondamentalement, substance étendue ou pensante. Sur le premier point, et je rappellerais la belle formule de Schopenhauer « Si vous ne savez pourquoi la matière peut tomber à terre, vous ne savez pourquoi elle peut aussi penser », les matérialistes répondent que c’est la matière organisée (la matière grise) qui pense. En d’autres termes, la pensée serait le résultat d’une organisation particulière de la matière, son organisation la plus complexe, la plus élevée dans l’échelle des valeurs – la pensée devenant le processus relationnel le plus élaboré. Et les matérialistes nous renvoient aux neurosciences qui conforteraient leur position. Mais qu’en est-il de la matière élémentaire ? Regardons donc aussi du côté de la physique des particules. On sait depuis Leucippe et Démocrite, que la matière est constituée d’atomes qui flottent, ou « tombent dans le vide ». Mais la science a depuis rompu ces insécables : l’électron, le noyau atomique, les quarks… mais qu’en est-il de la nature substantielle de ces grains de matière ? De quoi sont-ils constitués ? Peut-on encore parler de matière ? Je pense qu’à un certain niveau d’observation, la notion traditionnelle de matière considérée comme substance étendue, donc comme « corps » descriptible par ses caractères géométriques, n’est plus pertinente ; et qu’il faut alors parler de grains d’énergie, de forces, de volonté, de pensée. Et si ce dernier terme ne convient pas, admettons que la matière ne peut plus être considérée ni comme surface étendue, ni comme surface pensante, à moins que ces modes, soient des modes d’observation, à une certaine échelle ; mais ces modes d’observation sont ceux du vulgaire, mais plus vraiment du scientifique.

Terminons par le concept de rationalisme. Comte-Sponville nous invite déjà à distinguer ce qui est rationnel et ce qui est raisonnable. Mais il convient aussi de distinguer les causes et les raisons : la cause étant ce qui explique a priori l’effet, considérant que le monde des phénomènes est le champ d’expression des causalités ; la raison, étant, à l’inverse, ce qui appelle le phénomène, ce qui le justifie a posteriori. Il y a donc, considéré suivant la logique des flux, inversion des dynamiques, des concepts : l’un étant poussant – la cause produisant l’effet « devant elle » –, l’autre étant tirant – la fin appelant ses moyens. Mais, le plus important étant, qu’accepter qu’il puisse y avoir une raison aux choses qui adviennent comme elles adviennent, c’est surtout accepter une axiologie de l’univers.

Qu’est-ce que cela veut dire, au bout du compte ? Que si le monde obéit à ses lois (causalité), ces lois sont cohérentes, et il faut bien considérer, pour peu que l’on adhère à une forme de rationalisme, que parmi les principes cosmologiques de l’univers, on puisse discerner, non seulement un principe de cohérence, mais encore un principe d’harmonie. Ce que je nomme la Morale, et que je ne confonds pas avec la moraline bourgeoise.



[1]. Lucrèce, épicurien, disait que le corps est le lieu des flux, et il considérait dans le même concept le fait de se nourrir (manger et déféquer), ou de penser.

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