Sans vouloir tirer sur l’ambulance

Il y a comme un problème de communication entre une partie du pays et son Président. Je n’ai de cesse de le dire, notre époque est démagogique ; et les gens, sans toujours en avoir une juste conscience, en souffrent. Toute démagogie est méprisante pour ceux auxquels elle s’adresse, car non seulement elle vise à abuser, mais elle le fait de manière perverse et condescendante.

 

La République fonctionne sur des fictions nécessaires, des mythes politiques structurants : le contrat social, la démocratie, l’intelligibilité des lois, la moralité de l’Etat, l’intérêt général, etc. L’une de ces fictions est qu’au jour de son investiture, le président élu devienne le Président de tous les Français. La réalité est tout autre, et la formule, prononcée rituellement par tous les élus, n’est pas performative.

Et force est de pointer, dans ces circonstances particulières, les limites et les désordres institutionnels. Le Président partage l’exécutif avec son Premier ministre, mais il est aussi le premier législateur, et ce n’est qu’une incohérence parmi d’autres qu’un homme seul puisse décider de la loi qui convient, et l’appliquer à sa convenance. Il y a de la monarchie élective dans tout cela. Mais plus encore, la nation, pour peu que l’on veuille incarner cette autre fiction pour tenter de la faire exister socialement et politiquement, mériterait d’avoir un représentant suprême. Or ce poste, en France, n’est pas pourvu, car on ne peut, en bonne logique institutionnelle, être à la fois chef de l’État, c’est-à-dire diriger l’exécutif, et dans le même temps, représenter le peuple-sujet en incarnant la nation. On ne peut d’ailleurs pas plus, être un chef de parti et de la nation, sauf à être « en même temps », représentant d’une partie et du tout. Et pour reprendre une terminologie rousseauiste, en démocratie, le peuple est Prince et sujet, et il doit être représenté comme Prince (l’Assemblée nationale), et comme sujet (le Président de la nation) ; les fonctionnaires n’étant que des commissaires de la République. Une cohérence voudrait donc que la nation soit suprêmement représentée par un Président, au-dessus des jeux politiciens, et que l’exécutif soit dirigé par un Premier ministre adoubé par l’Assemblée. D’ailleurs, la cohabitation tant décriée, loin d’être une totale incohérence, se découvre ainsi comme le moins mauvais des modes de fonctionnement de notre pauvre démocratie. Et dans ce schéma, on pourrait imaginer que ces Français qui souffrent, et auxquels on demande de faire des efforts quand les plus riches en font si peu, se retournent vers leur représentant suprême, l’ultime recours, pour qu’il les protège d’une injustice insupportable. Le rôle du Président serait alors triple, incarner les valeurs de la république, garantir la stabilité institutionnelle, écouter et défendre le peuple, confondre en quelque sorte vox populi et vox dei.

Mais le système n’est pas construit ainsi, laissant le peuple sans protecteur et sans véritable interlocuteur ; et le président Macron, qui n’a pas été élu pour cela, n’est pas l’homme de la situation. Assez curieusement, on voit bien que le Président a moins d’idées que d’a priori, moins de volonté politique que d’entêtement, plus de sens de la com que de goût du dialogue. Il ne veut pas changer le monde et reste très conservateur. Et ce que chacun comprend, c’est que cet Énarque, ancien haut fonctionnaire passé par la banque, est le mandataire du Marché. Il est donc le produit et l’instrument de ce Marché. Et s’il promeut un Nouveau monde, ce monde n’est que l’ancien, stérilisé, ruiné par la finance, salopé par les grands groupes, aliéné par la bureaucratie, un monde dont la géographie a pris la forme du carton déplié du Monopoli.

Les gens le comprennent ; certains l’acceptent, considérant qu’ils ont tous les talents pour en tirer parti, ou le refusent, et tentent de le dire. Mais les gens ne sont pas entendus, et je suis surpris, mais très positivement, de ce qu’ils demandent et de ce dont ils se plaignent. Évidemment, il y a les taxes qui augmentent et les salaires qui stagnent, et les incohérences d’un système qui les a repoussés loin des villes – trop chères pour eux –, qui a préféré investir dans ces villes dont ils ont été chassés, et qui leur reproche de conserver leur vieille bagnole et de rouler au gas-oil. Mais j’entends aussi que dans leur grande majorité, ils revendiquent d’abord une dignité, une considération ; et ils se disent excédés d’être méprisés, humiliés par les élites et la bureaucratie. Et je les vois se déclarer avec beaucoup de constance, non-violents, solidaires des minorités ethniques, attentifs au sort des plus démunis, refusant le clivage entre actifs et retraités. En fait, ils sont très attachés à trois principes qu’on pensait has been dans une start-up nation : liberté, égalité, fraternité. Que les plus démunis d’entre nous revendiquent ces valeurs, si loin de la macronéconomie, on s’en étonnerait presque.

Sur la transition écologique, puisque c’est le sujet, mais pas seulement. Chacun reconnait l’urgence climatique, mais voit aussi que la bureaucratie est incapable d’y faire face, et de développer un plan qui tienne la route. Je n’en prendrai qu’un exemple. Chaque fois qu’une solution pertinente est avancée, on nous répond que les choses doivent se décider à Bruxelles, ou être validées là-haut. À entendre nos élites, la solution passerait par l’U.E. Nous allons fermer des centrales à charbon, trop polluantes. L’Allemagne a rouvert les siennes. Force est donc de constater que nous ne devons rien attendre des administrations.

S’il y a une urgence climatique, ce dont personne ne doute, pourquoi le gouvernement ne prend-il pas des mesures ? Une taxe n’est pas une mesure, c’est un pis-aller. Chaque fois que l’administration est dans l’incapacité de mettre en place une mesure pour régler un problème, elle crée une taxe. La taxe est la signature de l’aveu d’impuissance, donc de l’incompétence de l’administration. La taxation, qui n’a pas d’autre objet que de permettre à l’État de gaspiller toujours plus d’argent, est la plus mauvaise des mesures et devrait être prohibée, par principe. Et si cette transition énergétique coûte si cher, ce que je demande à voir, c’est alors à la nation de payer, pas à une catégorie de personnes, et son financement doit être pris en charge par l’État. Mais vous me répondez que l’État est surendetté, au seuil du déraisonnable, exsangue, bouffi. Si le financement de cette transition pose tant problème, c’est parce que rien n’a été prévu – le premier choc pétrolier date des années 70, il y a presque un demi-siècle – et que notre système est failli. Et il faudrait que ce soit les plus modestes, les ruraux qui payent pour l’impéritie de nos gouvernements et de la haute administration. C’est un peu fort de café !

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