Un égoïsme rationnel

La vie est un champ, dont, encore jeune, on ne discerne qu’à peine l’horizon des haies qui le limitent ; et que la mort laboure sans relâche, comme si, retournant ses sillons, éventrant régulièrement sa matrice, elle voulait empêcher que la moindre graine y fructifie, ou du moins ne donne naissance à quoi que soit de grand, de mûr, avant d’être enseveli par la « charrue cruelle ». Cette « agriculture divine », pour reprendre cette autre expression de Baudelaire, nous apparaît bien dure au temps du coronavirus. Au point de ne plus savoir si la potion philosophique sert à quelque chose et s’il convient donc de prendre encore quotidiennement sa dose. Car la philosophie est moins un enseignement qui serait censé nous grandir, qu’un baume aux vertus antalgiques contestables. Il ne protège de rien et soulage si peu. Mais, personnellement, cette pratique m’a donné du plaisir, mais m’a peu appris. Si ce n’est, sans doute, qu’il n’y a d’autre éthique qu’eudémonique, d’autres quêtes morales que celle-là. Oui, essayer d’être heureux, de trouver son bonheur – c’est-à-dire, en fin de compte, de se trouver soi-même –, est le seul but moral de l’homme. Il n’y a donc qu’égoïsme, que cet égoïsme ignore les autres ou verse dans l’altruisme. On pourrait donc graver les profils de Max Stirner et de Matthieu Ricard sur une médaille à double avers, une médaille porte-bonheur, sans revers, cela va de soi.

Mais le second (le disciple du Dalaï-Lama) me rétorquerait peut-être que, quitte à choisir, autant choisir sa voie à lui, et ne pas trop miser sur ce que la philosophe américaine Ayn Rand nommait « la vertu de l’égoïsme rationnel » ; aphorisme qui ne peut être médité sans se poser la question de ce que peut être un égoïsme « rationnel ». L’égoïsme consiste à considérer que le but de l’existence est son développement personnel : vivre bien, se préserver, prendre du plaisir. Être rationnel, c’est être capable d’exploiter correctement le jeu des causes et des effets, et de faire les justes choix permettant d’investir dans la réalité pour en obtenir les dividendes qui nourriront notre bonheur, ou lui permettront de germer. La rationalité est ici affaire d’investissement et de rentabilité. Et de ce point de vue, le plus grand des altruistes a tout autant « raison », mais pas plus, que le premier des misanthropes. L’un et l’autre recherchent leur bonheur dans une voie qui correspond à leur nature. Évidemment, du point de vue de la société, c’est un peu différent, sauf à démontrer que ce qui est bon pour la société des hommes est bon pour chaque homme. Ce qui n’est que très partiellement vrai, voire de moins en moins vrai. Et ce questionnement pourrait être élargi au vivant. Ce qui est bon pour l’homme l’est-il pour l’ours polaire ou les vaches dans nos champs ?

Et si je devais trop vite conclure, je poserais la question en ces termes : Si le bonheur de chacun est le but – car qu’importerait que l’humanité se porte bien si les gens sont malheureux, ou qu’un pays soit riche de son PIB ou de ses réserves en or, si ses habitants sont pauvres et asservis ? –, faut-il alors faire confiance à chacun pour y pourvoir de manière égoïste ou à une organisation collective, un système, un ensemble de dispositifs, selon la définition qu’en donne Giorgio Agamben ? La vraie question est donc celle posée par Nietzsche de l’injonction morale, souvent sacrificielle, et donc de la liberté individuelle, seule liberté qui vaille. Liberté de vivre selon sa nature et sa raison, liberté d’aimer, liberté de porte secours à l’autre.

 

Il y a sans doute plusieurs façons de définir l’homme, quelques endroits où débusquer son essence. Je la vois, je l’ai dit, dans son caractère thymotique – son thymos, ou thumos, tel que les Grecs anciens le définissaient et tel que je le réinterprète, comme une forme de conscience, assez orgueilleuse, de ses pouvoirs, de sa valeur, du prix de sa vie ; un désir d’en jouir, de faire consciemment l’expérience de son être. C’est donc aussi, essentiellement, un désir de liberté.

 

Et je vois la crise de notre modernité, d’un prétendu progrès qui n’est qu’un regrès, comme un divorce entre l’homme qui aspire à sa liberté et les organisations qui n’ont d’autres moyens d’exister et de se perpétuer qu’en le subjuguant – prétendument pour son bonheur dont elles prétendent juger, par une métrologie administrative.

 

Un dernier mot pour clarifier ma position, avant d’évoquer une autre fois la philosophie d’Ayn Rand qui mérite, et une lecture attentive et une critique fondée : seule la recherche, sans doute assez vaine de mon bonheur, m’importe ; et je ne veux pas me sacrifier ni aux intérêts d’un autre ni à ceux de l’humanité, de la société ou d’un État quelconque. Mais ma raison me montre à chaque pas hésitant sur ma route chaotique que mon bonheur comme mon malheur dépend des autres, et d’abord de ma communauté.

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