La politique, ou l’art d’euthanasier la démocratie.

À croire que tout est fait pour éloigner les gens de la politique, comme si la démocratie était un horizon détesté par des élites qui y guettent, non pas la naissance matutinale d’un nouveau soleil émergeant d’un ciel rose comme un bébé, mais la promesse fatale d’un orage poussé par une méchante brise populiste. Qu’on me pardonne ce lyrisme un peu grandiloquent, mais qu’on retienne bien que la démocratie, comme la liberté d’ailleurs – et ça va toujours de pair –, n’est ni une conquête achevée ni une réalité figée. C’est toujours un horizon vers lequel on chemine ou auquel on tourne le dos. Les Vénézuéliens en rêvent encore. Les Iraniens, eux, l’ont choisi, au prix fort. Quant à l’Union européenne, elle a aussi fait son choix : technocratie et humanisme de papier, un concept désincarné, celui d’un monde où les économistes ont réifié les peuples et où les fonctionnaires remplacent les citoyens.

Je crois en effet que tout est fait pour valider cette idée prétendument populiste que la politique n’a plus rien à voir avec la sagesse ou la vérité. Sous l’influence de la com, et dans un monde hyper médiatisé où l’argent est roi, elle est devenue un métier de carrière, une chasse aux rentes, une pantouflade dans des institutions creuses — Hautes Autorités, Observatoires, Agences étatiques et autres coquilles vides, mais coûteuses. Et surtout, un art bonimenteur, celui de mésuser des mots pour travestir la réalité. Jamais l’opposition avec la philosophie ne m’est apparue aussi flagrante.

Héraclite pensait l’unité des contraires. Pour ce philosophe existait une loi cosmique, dialectique, dans laquelle se résolvait l’univers, une loi qui liait les contraires dans une unité logique. Et ce que j’en ai compris, c’est que lui le jour et la nuit, la vie et la mort, le bien et le mal, la liberté ou l’oppression, n’étaient qu’un seul concept, les deux versants – contraires – d’une même réalité, liés par une loi cosmique. Pas comme les côtés d’une pièce de monnaie — chaque face existant par elle-même —, mais comme les séquences d’un cycle : lumière-obscurité, naissance-mort, ou deux façons de voir une réalité. Je ne tirerai pas plus loin les conséquences de ces réflexions qui peuvent laisser penser que j’ai perdu le fil de mon discours, et je renvoie le lecteur à l’exploration des fragments qui nous restent de cette métaphysique dialectique. Mais, à cette liste, j’ajouterais une autre opposition, moins harmonieuse : sagesse-folie, vérité-mensonge. Et enfin, philosophie-politique. Et c’est là où je voulais en venir, à cette opposition dialectique.

La philosophie occidentale, qui, traditionnellement, marchait sur trois pieds – la physique/métaphysique, la logique/dialectique, la morale/l’éthique –, est, si l’on s’en tient à l’étymologie, l’amour de la sagesse. Et un philosophe, celui que Platon souhaitait voir devenir roi, est non pas un agrégé de philosophie ou un spécialiste de l’histoire des idées, mais un amant de la vérité, un praticien de la vertu. Quant aux rhéteurs, qu’ils soient philosophes ou politiques, ce ne sont que des avocats.

La politique s’est muée en un art consommé du mensonge. Tandis que la philosophie s’enlisait dans la sociologie – les fondateurs du wokisme –  ou se laissait corrompre par l’idéologie — relire tous ces philosophes ayant refusé longtemps le témoignage de Soljenitsyne —, la politique, elle, a perfectionné l’art sophistique de faire passer des vessies pour des lanternes, et celui du mésusage des mots. On le voit par exemple aujourd’hui dans cette façon qu’ont les détracteurs du projet de loi sur la fin de vie, d’assimiler l’euthanasie — « donner la mort à des malades incurables, souffrants et consentants » — au suicide.  Et j’entendais, dans un appel aux sénateurs, Philippe de Villiers accuser de « non-assistance à personne en danger », les défenseurs de l’euthanasie. Mais laisser souffrir inutilement une personne dont la douleur est telle qu’elle préfère mourir, n’est-ce pas cela la non-assistance à personne en danger ?

Même confusion sémantique quand on parle d’« euthanasier » des bovins sains, mais exposés à une épidémie de dermatose nodulaire contagieuse. Alors que la juste qualification serait celle de crime. Imaginons un instant que cette maladie soit humaine. Tuerait-on toute la famille, les voisins, les habitants du quartier ? Les humanistes, qui ne sont que des spécistes, entendant ce propos crieront à l’outrance. Pourquoi ne pas confiner ces animaux ? Investir dans un vaccin, « quoiqu’il en coûte » ? Non : la Commission européenne préfère les abattre. Parce que ces animaux ne sont pas pour elle des êtres sensibles, doués d’intelligence et d’affects. Il s’agit de données de gestion sur des tableaux, des kilogrammes de chair au prix indexé sur un marché mondial de la viande, des données comptables. Mais ces gens ne sont pas des philosophes, et pas plus des politiques, ce sont des fonctionnaires. 

Autre exemple, tout aussi édifiant : le racisme. Aujourd’hui, traiter quelqu’un d’« islamophobe » ou de raciste parce qu’il s’agace de voir des abayas ou des hijabs dans sa rue relève d’une manipulation grossière. Car ce faisant, on mélange volontairement ce qui est de l’ordre du racisme – discrimination du fait de la race, de la couleur de peau –, du religieux ou du culturel. Mais chaque personne attachée au sens des mots ne peut pas tout assimiler au racisme, sauf à ruiner ce concept en le banalisant, en le vidant de son sens, en en faisant une insulte fourre-tout, comme fasciste. Anti-Noirs, anti-Blancs, anti-Maghrébins, anti-Chinois, anti-Américains… Bientôt, on accusera de racisme ceux qui n’aiment pas les fonctionnaires. Partant de cette manipulation, le simple fait d’éprouver de l’antipathie pour un groupe de personnes, quel que soit le caractère identitaire de ce groupe, serait un racisme. On ne distingue donc plus l’indifférence critique, l’antipathie plus ou moins visible, les phobies qui, de peur (agoraphobie) sont devenues rejet puis hostilité (islamophobie). Et le racisme, qui n’est que cette idée incongrue que l’évolution aurait créé des races d’hommes plus ou moins humaines, perd de sa spécificité criminelle. S’agissant des noirs, Montesquieu met le christianisme devant ses contradictions en déclarant dans L’esprit des lois, « Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-même chrétiens ». En effet, comment considérer comme « chrétiens » des hommes traitant d’autres hommes comme des animaux ? Mais Jean-Michel Apathie, face à Florence Portelli, fait mieux sur LCI. Il déclare que, si l’expression « sale noir est du racisme », « sale blanc n’est pas du racisme, ce n’est qu’une insulte » ; et par ailleurs que « c’est l’occident qui a inventé le racisme ». Comment peut-on, à ce point, dire n’importe quoi et, ce faisant, discréditer toute la gauche ?

Quant à la différence entre religion et culture, tout est mélangé. Noël, pour moi, n’est pas une fête chrétienne, mais un héritage culturel. Je décore mon sapin, j’installe ma crèche, comme dans mon enfance, et cela ne préjuge en rien de mes convictions religieuses. Ce qui dérange dans l’abaya, ce n’est pas la foi musulmane — la laïcité française permet toutes les confessions, et c’est une richesse rare —, mais ce choix de porter ici une tenue de Bédouins, donc ce refus d’adhérer, non pas aux valeurs du christianisme, mais à la culture française. Un refus d’assimilation.

Alors, comment redonner aux Français le goût de la politique ? Tant qu’elle restera l’art du mensonge, de l’escamotage et de la manipulation sémantique, tant qu’elle tournera le dos à la philosophie, la réponse est simple : on ne les intéressera pas. En fait, tant qu’un certain type d’hommes et de femmes, formés ainsi, auront ce monopole de la représentation nationale, on ne sortira pas de l‘ornière.

L’Iran en révolution : quand l’Histoire revient hanter les illusions posthistoriques.

Je veux faire court… mais je me connais : ce n’est pas gagné. Surtout pour rendre compte d’un évènement géopolitique qui pourrait bien marquer cette décennie. En Iran, le peuple est dans la rue. Il écrit une histoire qui dépasse les frontières de son pays.

Rien n’est encore joué. La prudence s’impose, tant que plane le spectre d’une répression féroce des Gardiens de la révolution. Reste une inconnue majeure : l’armée régulière, deux fois et demie plus nombreuse que ces gardiens, héritiers d’une révolution aussi sanglante qu’usurpée. Si son état-major bascule du côté des manifestants, ce sera la guerre civile. Mais l’issue, dans ce cas, ne fait guère de doute.

Pourquoi l’évènement est-il à ce point important ? Parce qu’il sonne le glas des illusions posthistoriques. Notre époque, si bouleversante, si complexe à analyser, voit en effet – n’en déplaise à Fukuyama – le retour de l’histoire. Et de manière aussi surprenante, le retour de la politique, ce qui disqualifie d’ailleurs le projet européen. En effet, ce dernier était un projet – dont je parle au passé – posthistorique, apolitique. Apolitique, car convenant qu’à la volonté des hommes, il convenait de substituer les décisions des experts mises en norme par des fonctionnaires, et de remplacer les armés de militaires, par d’autres armées, de juristes, rompus aux subtilités des traités et plus largement au droit international. Fermons cette parenthèse.

Mais la politique est de retour et le peuple iranien l’incarne avec une force rare. À sa manière, plus crue et moins policée, Donald Trump en est un autre symbole. Et de ce point de vue, il est l’homme de l’avenir quand Emmanuel Macron est celui du passé. Deux caricatures, mais l’une agit et fait l’Histoire là où l’autre hésite et la regarde se faire, impuissant, sans bien comprendre ce qui se passe.

Ce qui se joue en Iran est majeur. Nous parlons d’un grand peuple, héritier d’une civilisation millénaire, éduqué, moderne, courageux, et assoiffé de liberté. Il s’agit de renverser une théocratie islamique criminelle, qui a spolié, enfermé, torturé, violé, pendu ses propres citoyens, tout en finançant des groupes terroristes — Hezbollah, Hamas, Jihad islamique, Houthis. Ces criminels doivent répondre de leurs actes, mais surtout être mis hors d’état de nuire.

Certaines voix s’élèvent pour inciter à la prudence et évoquer, à nouveau, le droit international. Mais ce droit n’existe pas. Où sont les procès de l’ONU contre les ayatollahs ? Où sont les mandats d’arrêt internationaux ? Où sont les saisies des avoirs de ces tyrans ? Et la France, si fière de son siège permanent au Conseil de sécurité, de son statut moral de gardien des droits de l’homme, où est-elle ? Pourquoi ne prend-elle aucune initiative ?

Quitte à choquer, je le dis : l’urgence n’est pas de juger ces criminels à la manière de Nuremberg, mais d’aider les Iraniens à se libérer. Pas de les « libérer » — ce serait une erreur et une insulte —, mais de leur donner les moyens de le faire eux-mêmes. Seul Donald Trump est aujourd’hui en mesure de le faire. Comment ? En jouant de la carotte et du bâton, ce qui est la meilleure façon de traiter des ânes butés.

Le bâton ? Menacer les dirigeants iraniens des foudres de l’Oncle Sam s’ils refusent de quitter le pouvoir ou s’ils répriment la rue dans le sang. L’exemple du Venezuela — où l’administration Trump a contribué à l’éviction de Maduro — montre que la menace crédible fonctionne. Quelques frappes ciblées sur les symboles du régime, le gel systématique de leurs avoirs à l’étranger…

La carotte ? Leur offrir une issue : des visas, un exil garanti (en Nouvelle-Calédonie, en Guyane — évitons Neauphle-le-château), une immunité limitée dans le temps. Pas pour en faire des citoyens français, mais pour leur sauver la mise. Leur promettre deux ans de tranquillité à l’autre bout du monde, et, accessoirement, la jouissance paisible du fruit de leurs crimes, le temps que leur peuple reprenne possession de son destin.

La vie des Iraniens est peut-être à ce prix. Mais surtout ne pas intervenir directement en Iran et surtout laisser ce peuple – un peuple multiculturel majoritairement Fars, mais aussi constitué d’Azéris, de Kurdes, d’Arabes, etc. – choisir son destin. Et leur tendre une main fraternelle, pour après. Ils la saisiront s’ils nous pensent sincères.

La mort n’est pas un droit, mais une nécessité humaine : pour une loi sur le suicide assisté

Pas plus que la vie, la mort n’est un droit.

Ces choses relèvent d’autre chose, d’un ordre qui nous dépasse. Je dirais, pour le plaisir de jouer sur les mots, « de l’ordre naturel des choses », d’un ordre, encore immuable et insondable, qui justifie et la philosophie et la foi religieuse – Le christianisme, d’ailleurs, reste la seule religion dont le prophète soit né de manière miraculeuse, mort d’une mort vulgaire et ignominieuse, puis ressuscité pour témoigner de l’inconcevable. Et parler d’ordre n’est qu’une autre façon de parler d’une loi universelle. Marc Aurèle, dans ses Pensées pour moi-même, le formule avec une clarté consolante : « La mort n’est rien que la dissolution des éléments dont tout être vivant se compose ; mais s’il n’y a rien de redoutable pour les éléments à se transformer continuellement, pourquoi craindrait-on le changement et la dissolution totale ? ». La mort, une décomposition qui obéit à une nécessité qui nous dépasse ; la vie, une recomposition naturelle, elle aussi nécessaire – au moins à la survie de l’espèce. « Il est dans la nature de toute chose de changer, de se modifier, de se corrompre, pour que d’autres naissent ensuite ». L’empereur-philosophe, nous offre par ailleurs une vision très « romantique » de ce qui préside à la vie « un frottement de ventre et l’éjaculation d’un liquide gluant accompagné d’un spasme ». Peut-on être plus matérialiste ?

On ne naît pas pour exprimer sa liberté, son droit ou sa « volonté d’être », afin d’en faire l’expérience jouissive. On naît parfois par hasard, comme peut germer un fruit tombé de l’arbre ; ou par la volonté d’autrui – ainsi ces poulets ou ses veaux produits industriellement. Ou encore par des naissances in vitro qui deviendront un jour la norme dans une dystopie construite par nos hauts fonctionnaires, main dans la main avec les industriels de la vie et les promoteurs du transhumanisme. Ces derniers, grisés par l’IA – une intelligence sans émotions ni conscience –, oubliant que la vie, aussi triviale soit sa production, ne se réduit pas à un processus technico-biologique. Et aucun plaisir de l’IA à concevoir ni éjaculation ni spasme.

On meurt parfois de mort accidentelle, fauché dans son élan ; ou plus naturellement, au terme d’un processus douloureux de décomposition – Cioran, dans De l’inconvénient d’être né, en parlait comme d’une « démission des organes ». Et comme je ne trouve pas de meilleure formule et de témoignage plus touchant, je le cite plus largement : « Quand mon corps me fausse compagnie, je me demande comment, avec une charogne pareille, lutter contre la démission des organes… ».

Reste alors le suicide, qui n’est qu’une option éthique pour celui qui voulait « la Vie » (avec un grand V), et qui ne se satisfait plus d’une existence réduite à la « survie », à la présence au malheur d’un corps en simple état de fonctionner. Comment, dans nos statistiques sur la durée de vie, peut-on considérer que les personnes en EHPAD sont encore en vie ?   

Les stoïciens sont les plus clairs sur cette option morale d’abréger ses souffrances. On se souvient, dans ses Entretiens, de la formule d’Épictète, un des maîtres de Marc Aurèle : « Quitter la pièce enfumée… La porte est toujours ouverte. ». Bien sûr, il faut pondérer le propos, car le stoïcisme est une doctrine nuancée qui ne se réduit pas à quelques images destinées à marquer les esprits des disciples, et Sénèque, dans ses Lettres à Lucilius, nuance longuement la question du suicide. Mais l’idée reste : le choix ultime, c’est celui de sa sortie – et c’est moins une affaire de liberté que de responsabilité.

Mais pourquoi donc parler de la mort, précisément à l’heure où chacun se souhaite, avec plus ou moins de convictions, une bonne année ? Comme si chaque premier janvier, le dieu Fatum brassait et redistribuait les cartes, nous donnant un bref instant, et entre deux verres de Champagne, l’illusion d’avoir une nouvelle main, avec quelques gros atouts. Parce que notre président, s’acquittant une fois de plus de l’exercice obligé des vœux, n’a su nous parler que de la proposition de loi n°1100/661[1] sur la fin de vie. Un sujet discuté notamment lors de la Convention citoyenne de 2022-2023, et ayant donné lieu à un texte législatif déposé à l’Assemblée, puis au Sénat. Il vise à permettre, sous conditions strictes, l’accès à une aide à mourir pour les personnes majeures, atteintes d’une affection grave et incurable, en phase avancée ou terminale, et exprimant une volonté libre et éclairée.

Et la question est trop philosophique pour que je m’abstienne d’en parler ici. D’autant plus que j’entends certains parler d’une loi sur le suicide assisté. Alors qu’il ne s’agit pas de cela. Bien malheureusement, car je continuerai à espérer une loi en ce sens, et qui permettrait à des gens en fin de vie (mais pas seulement), peut-être bien portants, de quitter dignement et proprement un monde où ils savent n’avoir plus rien à faire.

Tout est en fait dans une définition de « fin de vie » que le législateur crée à son usage, instrumentalise, afin de décréter qu’on est en fin de vie, non seulement quand on se trouve en phase avancée ou terminale d’une affection grave et incurable, mais aussi, lorsque notre pronostic vital est engagé à court terme et que notre souffrance est réfractaire aux traitements. Cette définition, sur le plan du bon sens, est très contestable.

On ne peut donc pas parler de suicide assisté, mais bien d’euthanasie. Je suis par exemple désespéré de constater qu’un agriculteur se suicide en France tous les jours (ou les deux jours), que tout le monde s’en fiche. Et qu’ils n’ont même pas droit à un suicide assisté. On préfère les laisser mourir dans l’indignité et la solitude. La vraie solution serait évidemment qu’ils ne se suicident pas, ayant trouvé des oreilles étatiques attentives à leur détresse et des intelligences étatiques efficaces et déterminées à régler leurs problèmes existentiels.  

Quant à l’euthanasie (du grec ancien euthanasía : eû, pour « bonne » et thánatos, pour « mort » –, une mort douce), il faut donc en redonner la définition : Il s’agit bien d’un acte (actif ou passif) d’un médecin qui provoque la mort d’un malade incurable et souffrant. Et je ne vois pas bien le problème si le malade est de plus conscient, éclairé et consentant. Je pense même que le refus du médecin pourrait être considéré comme une « non-assistance à personne en grande souffrance ». Les mêmes refuseraient-ils l’injection à leur chien mourant et souffrant. Reste la « clause de conscience » du médecin. Et cette seule question justifie aussi cette réflexion.

Car, en droit français, un fonctionnaire ne peut justifier, pour refuser d’appliquer la loi, d’un cas de conscience politique, donc idéologique ou religieux. La jurisprudence et les textes ne reconnaissent comme facteurs de désobéissance légitime que lorsque l’ordre est manifestement illégal ou que son exécution compromet gravement un intérêt public. C’est ce qu’on appelle la désobéissance légale. Et je ne traiterais pas là de savoir si certains juges qui n’appliquent pas la loi pour des raisons idéologiques en ont bien le droit. Mais j’ai compris que les médecins, eux, bénéficieraient d’une clause de conscience partielle leur permettant de ne pas pratiquer l’euthanasie à condition d’orienter leur patient vers un autre praticien plus respectueux du patient, de sa volonté, et acceptant de faire passer le patient écrasé par sa douleur, avant son confort moral de médecin. Mais les médecins sont souvent moins au service de leur malade, qu’à l’idée académique et catégorielle qu’ils se font de leur métier. L’euthanasie ne pose donc aucun problème moral, sauf à ce que la mort du patient soit décidée par un tiers. Mais il ne s’agirait plus alors d’euthanasie. Et j’en prendrais un exemple volontairement outrancier et assumé comme tel. L’outrance, comme l’humour moins corrosif, pouvant avoir des vertus pédagogiques.

Prenons un exemple volontairement outrancier : un patient en EHPAD, réduit à l’état de légume, mais techniquement « en vie ». Est-ce de l’euthanasie que de mettre fin à son calvaire ? Ou simplement de l’humanité ? À l’inverse, nos sociétés occidentales préfèrent entasser leurs anciens dans des « mouroirs » — pardon, des EHPAD —, où ils dépérissent dans l’indifférence. Ce n’est pas de l’euthanasie. Est-ce un crime ? À l’évidence, ce n’est pas un geste d’humanité.

En conclusion de quoi, on peut considérer que cette loi ne sera qu’une très modeste avancée de notre législation, qui, si elle passe, nous laissera pour longtemps très en retard par rapport à d’autres pays. Car la France traîne les pieds, alors que d’autres pays occidentaux ont osé franchir le pas ; et il est révélateur qu’un Président jeune, qui se prétend moderne, voire disruptif, soit à à ce point conservateur :

  • Pays-Bas : Premier pays à légaliser l’euthanasie en 2001, sous contrôle médical rigoureux.
  • Belgique : Depuis 2002, l’euthanasie est légale pour les adultes en souffrance insupportable, et depuis 2014, elle est étendue aux mineurs sous conditions strictes.
  • Canada : Depuis 2016, l’Aide médicale à mourir (AMM) est accessible aux adultes atteints de maladies graves et incurables, et depuis 2021, aux personnes dont la mort n’est pas « raisonnablement prévisible ».
  • Suisse : Le suicide assisté est toléré depuis les années 1940, via des associations comme Exit ou Dignitas, qui accompagnent les personnes en fin de vie ou souffrant de maladies incurables.

Ces pays montrent qu’une législation encadrée est possible, sans dérive. Pourtant, en France, on tergiverse. Le législateur joue sur les mots : on parle de « fin de vie » pour désigner une phase avancée ou terminale d’une maladie, ou une souffrance réfractaire aux traitements. Mais qui décide du seuil de souffrance acceptable ? Un médecin ? Un comité éthique ? L’État ?   

Ce qui se joue ici, c’est moins la question de la liberté que notre capacité à faire prévaloir des valeurs d’humanité : accepter qu’un individu qui souffre trop quitte cette « vallée de larmes » ; porter assistance à celui qui souffre ; refuser que le christianisme — ou toute autre doctrine — dicte notre droit à mettre fin à nos souffrances.

La mort n’est pas un droit. Elle est une nécessité. Et parfois, la seule issue digne.


[1]. N° 1110, projet déposé à l’Assemblée nationale ; 661, celui transmis au Sénat

Narco-État et communication : quand la France joue à la guerre sans en assumer les règles

Je n’avais ni l’intention d’en parler, ni celle de réagir aussi vite à ce nouvel incident. Pourtant, l’agacement est tel que j’ai dû noircir quelques lignes pour évacuer ma colère. Et ce n’est pas l’incident en lui-même qui m’a révolté, mais le commentaire qui l’accompagnait.

Des narcotrafiquants auraient donc franchi les grilles d’une cour d’école à Nanterre. Voici le fait divers. Et la réaction des autorités ? On découvre que la Préfecture, incapable de poster un escadron de police devant l’établissement, aurait demandé l’installation de caméras de vidéosurveillance. Sauf que c’est à la mairie d’agir… et celle-ci ne bouge pas. Alors, on est en guerre contre le narcotrafic, ou pas ?

On nous serine que la France, déjà à la traîne derrière son voisin belge, glisse chaque jour un peu plus vers le statut de narco-État. On nous martèle aussi que nous sommes « en guerre », sur notre propre sol, contre les trafiquants et contre l’islamisme radical. Sauf que c’est faux. Archifaux.

Car une entrée en guerre, ça se fait dans les règles. Conformément à l’article 16 de la Constitution, elle doit être discutée avec les présidents des assemblées parlementaires et validée par le Conseil constitutionnel. Elle doit être déclarée, solennellement, par le Président de la République, devant la nation. Elle doit déboucher sur un état d’urgence, octroyant à l’État des pouvoirs exceptionnels – comme celui d’imposer, sans tergiverser, l’installation de caméras là où la sécurité l’exige. Rapidement. Sans attendre les lenteurs administratives, les querelles de compétence ou les atermoiements politiques.

Imagine-t-on, ne serait-ce qu’une seconde, que face à une invasion russe franchissant le Rhin, le préfet se mettrait à négocier avec les mairies, les départements, les régions, et quelques associations locales pour tracer une ligne de front ? Échange de courriers, réunions interminables, déjeuners de travail… « On se voit, on en parle, on verra bien » ? Non. Parce qu’en temps de guerre, on agit. On ne discute pas.

Or, aujourd’hui, force est de constater que nous ne sommes ni en état de guerre, ni en état d’urgence. Utiliser ce vocabulaire relève donc d’une pure opération de communication. La situation est grave, critique, et exige une réaction immédiate. Comment nos dirigeants y répondent-ils ? Par de la com. Toujours de la com. Et certains osent encore prétendre qu’il ne faut pas nommer les choses, pointer les responsabilités, de peur de « stigmatiser ». « Paroles, paroles… »

La réalité, c’est que face à l’urgence, on préfère les effets d’annonce aux actes. Face à la menace, on temporise. Face à l’ennemi, on tergiverse. La guerre ? Une métaphore. L’urgence ? Un mot creux. Et pendant ce temps, les trafiquants, eux, ne perdent pas de temps en réunions.

Une démocratie du bon sens

Si la pédagogie repose sur l’art de la répétition, encore faut-il, à chaque fois, trouver de nouveaux moyens d’expliquer les mêmes choses. En ces temps de crise institutionnelle où l’on prend progressivement conscience de la fin de la Ve République et de la nécessité d’un changement de régime, il semble utile de revenir aux fondements de la philosophie politique. Et à une comparaison renouvelée de l’aristocratie et de la démocratie, en laissant de côté la monarchie — forme de pouvoir d’un seul, qui, sauf à s’appuyer sur une légitimité divine, risque toujours de dégénérer en tyrannie. Les exemples historiques qui ne manquent pas : Staline, Franco, Castro ou Mao — pour ne citer que ceux qui sont morts dans leur lit — illustrent comment la monarchie, même déguisée, se transforme souvent en théocratie.

L’aristocratie : le gouvernement des meilleurs ?

À entendre certains, notamment européistes et méprisant le populisme – les mêmes qui ne craignent pas d’user de démagogie –, une aristocratie d’experts serait mieux à même de gouverner que des élus du peuple. Leur argument ? La complexité croissante du monde rendrait nécessaire un pouvoir exercé par des spécialistes. Pourtant, cette complexité est largement le fruit de leurs propres actions : ce sont ces mêmes experts qui, en multipliant les normes et les mécanismes, ont créé un système ingérable, dont ils peinent eux-mêmes à maîtriser les conséquences. Leur fuite en avant inquiète : vers quel mur nous entraînent-ils ?

Mais l’aristocratie, si l’on s’en tient à l’étymologie, c’est toute autre chose, c’est le gouvernement des meilleurs (aristoi). Et convenons qu’en bonne logique, « ce gouvernement des meilleurs devrait être le meilleur des gouvernements ».

Mais comment le trouver ? Platon répond précisément à cette question au livre V de sa République. On sait que, pas plus que son maître Socrate ou que son plus célèbre disciple, Aristote, il n’était démocrate. Il défendait au contraire cette idée que « les philosophes doivent être rois ou les rois, philosophes ». Cette formule, souvent mal interprétée, ne signifie pas que les diplômés en philosophie devraient gouverner. Elle souligne plutôt que le pouvoir devrait revenir à ceux qui, par leur quête de la vérité et leur élévation morale, incarnent la sagesse. Ceux-là seuls pouvant être qualifiés de philosophe-φιλοσοφία-philosophía. Socrate, Diogène ou Héraclite — qui n’ont rien écrit — en sont des exemples. Mais comment distinguer un vrai philosophe d’un simple rhéteur ? Platon lui-même en a fait l’expérience : alors qu’il définissait l’homme comme un « bipède sans plumes », Diogène lui jeta un coq déplumé aux pieds, soulignant l’arbitraire de ses définitions.

Pourtant, l’idée d’une aristocratie comme « gouvernement sage du peuple par les plus sages » reste séduisante. Notre prétendue démocratie, en réalité une technoploutocratie, en est loin : la classe politique manque en effet cruellement de vertu et de sagesse. À moins d’accepter le concept paradoxal d’une « aristocratie de la médiocrité ». Et je passerai vite sur ce qu’il convient d’appeler, en utilisant l’oxymore, « démocratie illibérale ». Je pense à ces régimes hybrides, comme ceux observés en Turquie, en Russie ou en Chine qui illustrent comment une élite peut capturer les institutions démocratiques pour servir ses propres intérêts, tout en maintenant une façade électorale. Où l’on y voit que l’expertise peut devenir un outil de concentration du pouvoir, loin de l’idéal platonicien d’un gouvernement des sages. C’est d’ailleurs l’écueil dans lequel la construction de l’EU s’est encastrée.

La démocratie : le gouvernement du bon sens

Si la démocratie se définit comme le « gouvernement du peuple, par le peuple », le parlementarisme en est une version très édulcorée. Les députés, élus par délégation, n’ont pas de mandat impératif ; les partis politiques, qui contrôlent les investitures, gouvernent selon leurs intérêts. L’agora citoyenne étant trop vaste pour être réunie, la représentation est nécessaire. Mais comment garantir que les élus incarnent la volonté populaire ?

Une solution consisterait à redéfinir la démocratie non comme le pouvoir des experts ou des sages, mais comme celui du bon sens. Les citoyens, s’ils ne sont pas tous des philosophes, possèdent une expérience concrète de la vie commune. Plutôt que de chercher des sages introuvables, on pourrait leur reconnaître deux qualités : le bon sens et la connaissance des réalités qu’ils partagent. D’où cette nouvelle proposition de définition : si la monarchie est théocratique ou dictatoriale, et l’aristocratie le gouvernement des sages, la démocratie doit être celle du bon sens.

La crise des institutions appelle à repenser les fondements du pouvoir. Entre l’illusion d’une aristocratie des experts et les limites d’une démocratie représentative captive des partis, une autre voie existe : celle d’un gouvernement du bon sens, où le bon sens collectif et une forme de sagesse collective l’emporteraient sur les intérêts particuliers. Une révolution authentique consisterait alors à libérer les députés de la tutelle des partis, et à introduire une dose de bon sens à l’Assemblée — par exemple, en élisant une partie des représentants par tirage au sort. Ce qui permettrait une meilleure diversité sociale que les élections, souvent dominées par des élites politiques ou économiques. Et des citoyens tirés au sort, conscients de leur responsabilité, peuvent s’engager très sérieusement dans des débats, comme le montrent quelques retours d’expérience ici ou là.