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Le « je » et ses représentations

La philosophie qui, pour le dire dans les termes de Levinas est avant tout une optique[1], qui revendique comme outil d’analyse de ses représentations la logique déductive et comme méthode d’investigation sa capacité à poser un regard lucide et droit sur les choses, et qui ne peut donc procéder que par mise en doute – y compris, et surtout de toute forme de savoir apriorique –, puis reformulations et mises en perspectives, est nécessairement déconstructiviste – s’il m’est permis de détourner ce terme loin de l’architecture et hors de son contexte d’invention. Et c’est pourquoi le grand Nietzsche prétendait philosopher au marteau. On ne peut construire du neuf qu’après avoir fait table rase, ou avoir tenté de le faire au moins partiellement, car l’esprit de l’individu n’étant jamais, pas plus à sa naissance qu’après, dans cet état théorique de tabula rasa, on ne saurait lui retrouver une forme de virginité et pouvoir, comme nous y invite pourtant le philosophe indien Krishnamurti, « se libérer du connu ». Les bêtes noires du philosophe sont donc les fausses évidences, les certitudes admises comme telles, les consensus, les concepts considérés a priori comme prénotions, en d’autres termes le contenu psychologique de l’habitus. Le philosophe est donc un Janus dont les deux  visages sont celui de l’ignorant et celui du sage, et qui tiendrait d’une main les clés de la science des choses et de l’autre la verge de la morale. Ce philosophe idéalisé devrait se moquer des dogmes, fuir l’orthodoxie, comprendre qu’il n’a pas sa place dans l’institution, et n’être ni fondateur ni scholiaste ou simple adepte d’une doctrine sectaire ; et c’est pourquoi j’admire un Montaigne, solitaire dans sa tour, ou la singularité d’un Nietzsche. Son propos peut être outrancier – il l’est nécessairement quand il associe les préjugés de son temps à la moraline –, il ne peut jamais être définitif, fidèle à des idées qui se cherchent toujours. On le prétendra donc parfois, et souvent à raison, relativiste. Protagoras disait que « L’homme est la mesure de toutes choses, pour celles qui sont, de leur existence ; pour celles qui ne sont pas, de leur non-existence ». Que veut donc dire l’ancien portefaix du port d’Abdère (selon Diogène Laërce) ? Que toute vérité est subjective, et ne peut être objectivée, relativement, que par une tradition. Epictète, qui n’était pas sophiste, lui, mais stoïcien (l’un des derniers consistants avec Marc Aurèle), dit qu’il faut regarder le bien comme « La droiture de la personne et le bon usage des représentations ». La question serait donc moins la justesse de la représentation que l’usage, bon ou mauvais, que l’on peut en faire. La réalité humaine se réduit donc toujours à l’idée que l’on s’en fait, singulièrement ou collectivement. Et si la question de la vérité ne se pose pas pour qui suit et Protagoras et Epictète, c’est bien ici, pour ce dernier, l’honnêteté qui fait vertu, et qui constitue une forme de vérité morale. Mais tirons encore un peu le fil de la pensée de l’ancien esclave d’Epaphrodite, qui, lui, nous invite à l’indifférence vis-à-vis de ce qui ne dépend pas de nous – un hors champ moral –, et à porter notre attention sur ce qui dépend de nous, c’est-à-dire, justement, nos représentations, et à en faire le bon usage, c’est-à-dire conforme à la nature. C’est évidemment un peu court… Et d’autant plus qu’il ne fonde ce bien que sur des a priori innés. Comment trancher si simplement ? Nos représentations dépendent-elles de nous, ou du moins dans quelles limites ?

Et notre volonté, de quoi dépend-t-elle ? D’une représentation ou de bien d’autres choses… Et ce « nous » existe-il, ou n’est-il pas plutôt introuvable ? J’entends souvent cette formule, avec beaucoup d’agacement : « Il ne tient qu’à vous. » ; ou encore : « Il vous faut trouver en vous, la force de … ». Qui est ce « vous » interpellé ainsi ? Où puis-je le rencontrer, le presser, le mettre devant ses responsabilités ? Comment puis-je lui parler ? Pourquoi une chose si facile pour l’un, est-elle impossible à l’autre ?

Il y a des raccourcis décidément trop simplistes : le « je » ou le « nous », la représentation, la volonté… ; et trop légers pour y fonder un système des devoirs. Comparant les « nous », ou les « eux », on juge souvent l’homme en fonction des circonstances et des épreuves : l’un fort et l’autre faible, l’un vertueux, l’autre lâche. Je conteste cette simple représentation pour avoir souvent constaté que « nous » sommes tous étonnamment faibles et tout à la fois forts, d’une manière surprenante et inattendue Car après avoir constaté la facilité avec laquelle le fort surmonte certains obstacles devant lesquels le faible reste irrésolu ou impuissant, je vois souvent sur d’autres sujets le fort perdu devant ce qui lui parait alors insurmontable, mais si facile au faible qui prend alors sa revanche. Il n’y a donc aucune difficulté objectivable, et la question posée n’est pas de trouver en soi les forces proportionnées. Il n’y a que des problématiques subjectives, et face à certaines de ces difficultés qui peuvent paraitre dérisoires à qui juge sans connaitre, il est souvent inutile de chercher en soi le courage pour les affronter. Ce courage n’y est pas, et il me parait injuste d’en juger au prétexte que d’autres le possèdent. Revenons, pour prolonger une chronique précédente (celle du 25 juillet), sur cette proposition bien trop simple à mon gout de ne nous inquiéter que de ce qui dépend de nous. Où est ce nous ? Est-il substantiel ou essentiel ?

Il me semble que ce « je » est un nœud, la rencontre incarnée d’une conscience et d’une volition. Le « je » procède donc, de manière singulière, c’est-à-dire autonomisée, de la conscience représentative des mondes sensible et spirituel, ainsi que d’une capacité à vouloir par soi, et pour soi. Il est ici déterminé mais non déterminant. Mais déterminé par quoi donc ? Par des circonstances, un corps, une histoire… Qui pourra me convaincre que le « je », dont je ne conteste pas l’existence, est un être qui précède ou prolonge la simple étance contingente, alors que mon intuition me porterait à le voir comme un nœud, une occasion, un peu comme ces points de rencontre marqués au sol à l’attention des usagers des espaces publics trop grands pour ne pas s’y perdre. Ils n’existent que pour et par la rencontre qu’ils permettent ; mais dès que les personnes qui s’y sont retrouvées ont tourné les talons, ils ne sont plus que simple et dérisoire marque au sol, une empreinte, un souvenir – les retrouvailles se sont nouées, puis se sont dénouées. J’entends bien que cet espoir de l’existence d’un être assez précieux pour prétendre à une forme de pérennité est notre seule richesse et que toutes les religions du monde n’ont pas d’autre métaphysique à nous proposer que celle qui consiste à nous rendre cet espoir que notre quotidien s’ingénie à ruiner, suivant l’un des principes cosmogoniques de l’univers qui sera l’objet d’une prochaine chronique du philosophe empêché : le principe d’ironie.



[1]. Dans Totalité et infini. Et il rajoute une optique spirituelle.

Réflexion sur le luxe.

La richesse ne se mesure pas à l’aune de ce que l’on possède, mais à celle de ce qui nous manque. Moins nous ressentons de manque, moins grande est la quantité des choses qui nous font défaut, plus nous sommes riches. C’est ainsi que le plus démuni des hommes peut être aussi le plus riche ; ou le plus pauvre, c’est selon … C’est selon l’idée qu’il s’en fait, la façon dont il en juge, ce qu’il en est de ses désirs.

« A un rhéteur qui allait à Rome pour un procès » et qui entra chez Epictète pour le consulter sur l’issue de ses affaires, le philosophe stoïcien déclara : « Toi, tu possèdes de la vaisselle en or, mais ta raison, tes jugements, tes assentiments, tes propensions, tes désirs sont de terre cuite »[1], et pour faire bonne mesure rajouta : « A toi, tous tes biens te paraissent peu de choses, à moi, les miens me paraissent tous grands. Ton désir reste inassouvi, le mien est pleinement satisfait »[2].

Le luxe est évidemment d’une tout autre nature, et ne peut être assimilé à un manque de désir. Peut-on dire, en restant sur des distinctions chères à la philosophie antique, et en empruntant à Epicure son vocabulaire, que la richesse, au moins telle que les stoïciens la conçoivent (Aristippe en penserait tout autre chose), est de type catastématique, alors que je conçois le luxe (sans ici la moindre référence au stoïcisme) plus cinétique. Et si je devais, en ce début de XXIe siècle, définir le luxe, je répondrais sans beaucoup d’hésitations, que c’est de disposer, pour soi, de temps et d’espace, ou, en terme plus générique, de vie. Le système globalisant par lequel nous survivons, et que nous servons comme des esclaves consentants, nous vole notre vie.



[1]. Epictète : Entretiens Livre III-IX-18,19.

[2]. Ibid Livre III-IX-21,22.

L’humilité du mescréant.

Quoi de plus humble que celui qui avoue manquer de croyance – et sur ce point, ne pas croire n’est nullement assimilable à ne croire en rien –, et qui admet savoir encore moins, qui n’a donc sur tous domaines aucune certitude, aucune prétention, aucun propos rassurants à formuler. Cet homme évite l’écueil du parler fort, échappe à la tentation des propos péremptoires ou définitifs. Et s’il ne peut prendre le risque d’évacuer l’hypothèse divine, il se présente devant le mystère avec une totale humilité.

Quoi de plus désemparé que celui qui avoue manquer de croyance car, en réponse à ses doutes, il ne peut trouver aucune réponse qui lui permettrait de justifier ses choix éthiques, d’assurer son pas, de se conforter sur la route à suivre. Il sent bien la présence forte mais douce du Tout, écoute, en guette les manifestations, cherche les signes, mais seul le souffle du vent, tantôt câlin souvent violent, lui répond. Nulle parole dans le sifflement doux du vent qui se lève, nul conseil audible dans le frémissement des feuilles, nulle mise en garde dans les cris rares des oiseaux au silence irréel d’une aube marine, nul message dans le chuintement de la vague qui meurt sur la plage, aspirée par le sable. Une solitude de rêve, une liberté terrifiante …

N’est-ce-pas Aristote qui disait que l’homme solidaire est un Dieu ou une bête[1] ?

 



[1]. Je retrouve la citation dans la Politique d’Aristote : « Il est manifeste que l’homme est par nature un animal politique, et que celui qui est hors de la cité, naturellement bien sûr, et non par hasard, est soit un être dégradé, soit un être surhumain. »

 

La tentation du silence ou le choix du dialogue.

L’homme est un animal social, et parler de communautarisme serait peut-être plus dans l’air du temps. Il a donc besoin pour vivre d’un environnement adapté à sa nature : de l’air propre avec une part d’oxygène adaptée à son métabolisme, de l’eau en abondance car il en est constitué à forte proportion, de la lumière pour que son corps synthétise les vitamines nécessaires à sa santé, une nourriture suffisamment protéinée, des relations affectives avec d’autres humains, un environnement culturel qu’il puisse faire sien, des habitudes de vie qui le sécurisent psychologiquement. Tout cela est à mettre sur le même plan. Evidemment, on peut survivre dans une atmosphère polluée, manquer de vitamines ou de soleil, vivre isolé, mais ce n’est que survivre, ou mal vivre, car ces carences se payent. Les relations sociales sont donc nécessaires à l’épanouissement de l’individu, mais plus simplement elles constituent le cadre naturel de l’existence de l’homme. Et si la psychologie humaine a atteint ce niveau de richesse et de complexité c’est évidemment grâce au langage qui permet le partage du savoir et sublime la communion des sentiments ; et j’aurais donc pu débuter cet article en indexant la Politique d’Aristote, pour déclarer que « l’homme est par nature un animal politique ».

Tout cela est d’évidence et ne méritait pas d’être rappelé si ce n’était pour introduire une réflexion sur le dialogue, et précisément le questionnement. Car toute discussion est rhétorique ou dialectique, et si, comme l’aurait dit Napoléon, « Il n’existe qu’une seule figure de rhétorique, la répétition »,  c’est par contre la maïeutique qui est souvent la meilleure façon de faire avancer une dialectique et d’y enfermer son interlocuteur. Encore faut-il qu’il accepte de répondre aux questions qui lui sont posées.

Car il en est ainsi des questions les plus simples, qu’on se les pose à soi ou que l’on interroge son interlocuteur. Accepter de répondre à ces questions, si simples soient-elles – et que la réponse soit positive ou non ne change ici rien à l’affaire – c’est consentir à la question. Alors que cette question porte nécessairement et logiquement en elle, au moins des présupposés qu’il convient d’accepter ; au pire elle enferme l’interlocuteur dans des réponses prémâchées qu’il est invité à accepter ou à choisir. Car ici la forme induit le fond, au moins les fonds possibles. Ainsi, si l’on me demande si je suis croyant, je serais tenté de déclarer au moins par jeu, qu’effectivement je suis croyant puisque je crois que le dieu de la bible n’existe pas, en rajoutant que j’admets volontiers que cette opinion n’est qu’une croyance car elle procède de ma foi matérialiste. Pareillement, quand Spinoza répond à Blyenbergh sur la question du mal, et plus précisément sur la responsabilité divine en la matière (vieille question métaphysique), on voit bien – ou du moins on le lit – que les questions postées présupposent une certaine idée de Dieu et que les réponses données en retour en présupposent une tout autre. On pourrait ici parler simplement de dialogue de sourds, ou plus justement de soliloques. Et il en est ainsi de tout dialogue ou de toute relation qui suppose une relative intimité des ego en relation, basée sur une communion formelle, une communauté de vues, faute de quoi, ils conduisent à la confrontation de deux monologues.

Et c’est pourquoi, pour peu que l’on accède au prix d’un long travail sur soi, à une forme de détachement de l’air du temps – dont on pourrait penser aussi qu’il procède d’une simple lassitude, du corps et de l‘âme –, insensibilité aux idées qui font la mode, idées convenues, fausses évidences, vérités douteuses, valeurs d’artifices, tout dialogue devient difficile, pesant, stérile. C’est un peu, pour reprendre cet idiotisme, comme les noces de la carpe et du lapin. Que peuvent-ils avoir à se dire ? Je repense à cette chanson comique dont les paroles ne me reviennent pas en mémoire « Quand un lapin rencontre un lapin, qu’est-ce qu’ils se racontent ? Des histoires de lapin ! » Forcément. Mais quand on a l’impression d’être une carpe dans un monde de lapins, comment trouver encore la force ou plus simplement les moyens de communiquer, de répondre à des questions auxquelles on ne peut simplement pas consentir. Comment trouver encore le gout de sortir de sa bulle. Heureusement, il reste la nature, c’est-à-dire le silence et la musique ; et peut-être l’écriture qui est une parole silencieuse, un dialogue avec soi-même sur le mode de Marc Aurèle[1].



[1]. J’admets mon côté « citateur précoce », mais chaque citation est une invite à y aller voir (ici les pensées pour moi-même de Marc Aurèle que l’on devrait toujours garder à portée de main). Et si j’utilise parfois quelques mots difficiles, ou des renvois peu explicites, ce n’est pas toujours pour « faire l’intéressant », c’est aussi, seconde invite, pour que l’on aille y voir de plus près ; internet est dans cette perspective d’une grande facilité, même s’il faut se méfier de ses erreurs.

Réflexion sur le capitalisme (un jour de pluie d’août en Bretagne)

Puis-je, moi qui ne suis pas économiste, me risquer à définir le capitalisme, au moins pour essayer de comprendre ceux qui en réclament la fin, et accessoirement pour entrer proprement dans cette chronique. Traditionnellement, il se définit comme un système économique, social et politique fondé sur la propriété privée des moyens de production et d’échange. Plus fondamentalement, il se caractérise par la séparation de l’investisseur du travailleur. Je pourrais en rester là et remarquer que cette définition simple s’applique parfaitement à un certain nombre de pays communistes où les moyens de production et de distribution ont été, ou sont, la propriété privée d’un Etat entre les mains d’une bourgeoisie dirigeante qui, à défaut d’en posséder, à titre personnel, la nue-propriété, en a l’usufruit. Il n’y a donc pas d’incompatibilité entre communisme et capitalisme (d’état).

Mais cette définition est nécessairement courte et rend mal compte et des différentes formes de capitalisme que l’histoire a connue (agraire, artisanal, industriel, financier) et de l’évolution contemporaine de ce système de création et de distribution de richesses. Depuis les années cinquante, le capitalisme est indissociablement lié à l’économie de marché, autrement dit à la société de consommation de masse ; et je pourrais, pour reprendre ses analyses, indexer ici l’ouvrage d’Hannah Arendt « Condition de l’homme moderne », mais je préfère renvoyer le lecteur à cet ouvrage fondamental, même si, publié en 1958, il ne pouvait imaginer ce jeu planétaire totalement artificiel de l’offre et de la demande, où tout est devenu bon pour créer de la valeur d’échange, indépendamment de toute valeur d’usage, ou intrinsèque. On spécule aujourd’hui sur des stocks de biens excédentaires ou des pénuries – quitte à les créer –, sur des matières premières offertes sur le marché ou prétendument gisantes dans des sous-sols, sur des droits à polluer, des monnaies ou de la dette, des risques industriels, sociaux ou financiers, des valeurs éthiques (certifications environnementales ou sociales), des changements d’hommes de pouvoir ou de politique. Tout est bon, pour créer des plus-values réalisables en bourse : une rencontre sportive, un jubilé, une naissance princière, une pandémie, une catastrophe naturelle, une crise économique, une révolution, une guerre.

Ce qui caractérise le capitalisme moderne, c’est d’une part sa fin : maximaliser un profit en maitrisant une chaine de valeur (conception d’un produit ou d’un service, production et distribution), sur un marché actif ou potentiel, en réponse à un besoin réel ou à des désirs latents ; c’est d’autre part ses moyens : l’optimisation de la production des biens, le recours à l’exploitation du travail d’autrui et à l’investissement financier, la publicité. Il est construit sur deux principes éthiques parmi les quatre droits naturels, ou du moins reconnus comme tels par notre Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : la liberté (d’entreprise, des contrats, du négoce, de circulation des biens et des capitaux), et la propriété privée. Mais d’une part, c’est un système de création/distribution basé sur la séparation entre le capitaliste propriétaire d’un capital qu’il investit et des producteurs qui vendent leur force de travail (et leur capacités créatrices) – et bien souvent leur âme –, et d’autre part la plus-value n’y est plus l’accessoire rétributif de la mise à disposition du produit, mais l’unique finalité du processus. Dans cette relation entre le producteur et le consommateur, c’est le tiers investisseur qui est déterminant, car c’est lui qui manipule producteurs et consommateurs, et qui, au bout du compte les exploite, évidemment à son profit. Et si le Marché peut s’autoréguler, (croyons-en Adam Smith), c’est tant que le rapport des forces est équilibré, et que l’Etat veille au grain ; la liberté n’existant que dans un Etat de droit, où la loi crée les conditions d’existence de la liberté.

 Evidemment, le capitalisme est créateur de richesses (et plus encore de biens), et d’emplois, mais ce système économique modifie surtout fondamentalement nos modes de vie, tous nos paradigmes culturels, nos valeurs, les rapports de force sociaux, la politique. Et c’est l’image du Léviathan qui s’impose, car ce système fait système, et impose ses règles à tous. Rajoutons que tout ce que le capitalisme a apporté comme progrès, des logements confortables, des médicaments, une production agricole potentiellement suffisante et une industrie du divertissement (panem et circensem), se paye néanmoins : augmentation déraisonnable de la population, immigration massive, chômage de masse, destruction de notre environnement, épuisement des ressources.

Mais, je veux surtout pointer ici les deux travers les plus rédhibitoires de ce système, ceux auxquels je suis le plus sensible : l’avènement de la société bourgeoise et la mort de la démocratie.

Le capitalisme moderne nous a tous transformé (en utilisant principalement les ressources de la publicité pour flatter nos égos et exciter nos pulsions les plus primaires) en consommateurs addictes à ses gadgets, indifférents à tout, aux émotions convenues, aux sentiments émoussés ; et plus que nos us, a profondément transformé notre psychologie. Elle nous a tous embourgeoisé, entélévisé – énervé pour le dire dans un sens premier[1] – et elle nous a imposé, relayée par une classe politique à son service, une morale bourgeoise – moraline nietzschenne –, et peu complaisante aux esprits hétérodoxes. Mai 68 aurait pu être l’occasion de remettre en cause cette dérive homicide, mais l’esprit de 68 est mort, rattrapé d’une part par le chômage de masse (dans le prolongement des chocs pétroliers de 1973 et 1975) et du sida. Osons la formule : le chômage de masse a été le sida du monde du travail.

Mais le capitalisme, c’est aussi la fin de la démocratie. Rousseau a, d’une certaine manière, développé ce point dans « Du contrat social » : il n’y a pas de démocratie sans citoyens et sans vertus citoyennes, et la mondialisation – comme la construction européenne –, inéluctable par ailleurs, est de ce point de vue, inquiétante. Rousseau n’écrit-il pas que « Plus l’Etat s’agrandit, plus la liberté diminue ». Et le capitalisme a transformé les citoyens en consommateurs de providences. Arendt, citée plus haut, parle dans son ouvrage sur l’antisémitisme, et dans un contexte historique différent, de la « dégénérescence du citoyen en bourgeois », et évoque « La victoire des valeurs bourgeoises sur le sens des responsabilités des citoyens ». Elle le redit d’ailleurs dans presque tous ses ouvrages (Dans « De la révolution » elle parle « d’une société qui a perverti toutes les vertus en valeurs sociales ».

Ayant posé rapidement – ne confondant pas chronique et essai – le problème en ces termes, j’interroge qui liera cette chronique. Ayant bien entendu ces propositions d’un nouveau mode de développement, proposition d’une économie décarbonnée, je me demande si ce ne serait pas la solution pour trouver de nouvelles marges de manœuvre capitalistes, de nouveaux débouchés, de nouvelles sources de profits, de nouveaux moyens de spéculer, et de préserver suffisamment nos ressources pour pourvoir continuer, en fin de compte, comme avant ? La question n’est-elle pas en premier lieu, politique : comment mettre un terme à une dérive ploutocratique de notre classe politique ? Comment redonner le pouvoir aux citoyens, promouvoir ce beau programme qu’aucun parti politique ne nous propose, et qui fait si peur à la social-démocratie : « le gouvernement du peuple par le peuple, pour le peuple » ? N’est-elle pas culturelle : comment mettre des limites à notre société de consommation, cesser de gaspiller, et privilégier, non pas un développement durable, mais plus simplement des produits durables et réparables ? Ne peut-on simplement s’opposer à la financiarisation de l’économie ? Je reconnais que ce n’est pas si simple, mais doit-on, pour autant, renoncer à faire bouger les lignes.

Je prendrai pour finir deux seuls exemples d’une possible/impossible réforme. Le capitalisme a la capacité, même si ce n’est pas son but[2] de créer des richesses, mais le capitalisme financier n’en crée pas, ou si peu. Pourtant, présentant peu de risques dans un système où le contribuable garantit les banques, permettant par ailleurs des gains exorbitants, ce capitalisme est non seulement permis mais soutenu par un pouvoir technobureaucratique légitimé dans les urnes, dont les élites (coté pouvoir et coté banque) ont fait leurs classes sur les mêmes bancs.

Second exemple. On peut s’étonner des politiques natalistes encore à l’œuvre et en chercher les raisons. Ces politiques, traditionnellement, n’avaient pas d’autre finalité que de produire de la chair à canon, comme ailleurs on produit de la chair à saucisse. Qu’aurait pu Napoléon sans la grande armée ? Elle atteignit près de 600 000 hommes. Pourquoi s’être préoccupé de notre croissance démographique, s’il n’avait fallu préparer la prochaine guerre contre le prussien ou l’allemand ou repeupler les campagnes après 18 ou 45 ? Il faudra attendre 1950 pour retrouver la population française de 1910 affectée par deux conflits mondiaux. Depuis, cette population a cru de plus de 50%, ce qui est parfaitement déraisonnable et que chacun considère comme un progrès. Aujourd’hui cette justification militaire ne tient plus. Pourquoi l’Etat subventionne-t-il la production d’enfants ? Vieillissement de la population ? L’argument est un peu court, et la réponse inadaptée. Parce que l’Etat capitaliste doit promouvoir la génération de producteurs-consommateurs, au prétexte facilement contestable de produire des actifs cotisants au bénéfice des retraités. Il répond en fait à la double demande du capitalisme : des mains pour produire, et des bouches pour consommer : produire un Homo oeconomicus, en hybridant homo laborans (plus que faber, si l’on se réfère à Arendt) et homo consumens (je me réfère ici à son compatriote – avant et après l’exile – Erich Fromm, qui décrit ainsi notre homo : « plus il consomme et plus il devient esclave de ses besoins croissants créés et manipulés par le système industriel. »



[1]. Qui lit les philosophes des XVII et XIIe siècle est parfois de trouver le mot dans le sens de « avoir perdu ses nerfs », donc être sans réactions, sans couilles dirait-on aujourd’hui.

[2]. Car sa fin est de permettre aux propriétaires investisseurs de faire du profit en exploitant les producteurs et les consommateurs (Arendt fait remarquer ce que Ford avait bien vu : que ce doivent-être les mêmes ; et c’est pourquoi le chômage inquiète politiques et capitalistes, car un chômeur consomme moins, est exclu du système, donc mieux à même de le voir comme il est et de le contester dans la rue) –