Il n’y a pas de hasard ! C’est un peu court… ce qui est d’ailleurs le propre d’un bon aphorisme, mais qui pose question. Ce peut être celle du jour.
Mais, avant de trancher, encore faut-il s’entendre sur ce qu’on appelle hasard. Mon vieux Larousse, fidèle compagnon de mes doutes, le définit comme une cause inconnue d’un événement imprévisible — ou cet événement lui-même. L’OVNI dans le ciel des conjectures…
Albert Einstein, en affirmant que « Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito », se fait l’écho d’une idée spinoziste : celle d’un univers où tout est déterminé, y compris l’imprévisible. Peut-on dire qu’il est ici très spinoziste ? Quand le scientifique se montre si proche du philosophe, et par sa judaïté et par la distance qu’il a pu prendre avec la religion de ses pères en développant sa propre philosophie. Et on pourrait rapprocher cette citation que je viens de rappeler du « Deus sive natura » de l’autre.
Si le monde (« l’univers » pour le savant, « la nature pour le philosophe ») sont des mécaniques qui produisent aussi de l’imprévisible – un imprévisible dont la science tente de réduire le champ –, on peut encore s’interroger pour savoir si cette mécanique est pilotée, non pas par une IA, mais par une ID, ou une idée – homophonie que je revendique comme un jeu, non seulement sur les sons, mais aussi sur les images. ID, je veux dire Intelligence Divine. Oui, vous aviez compris… Et c’est là où je voulais en venir, ou du moins voulais vous amener. Tout a toujours une cause, et le hasard est un peu l’et cætera de l’évocation des causes, mais ce hasard a-t-il une raison et fait-il sens ? Et lequel ? Décider de notre vie ? nous faire prendre conscience de quelque chose ? nous aider, nous gratifier ou nous punir ? Permettre à Dieu de se faire reconnaître par ses créatures en leur parlant en langage codé. Ce qui poserait un autre problème, le seul, le vrai. Ces messages sont-ils clairs ?
Personnellement, je l’admets, j’ai souvent rencontré Dieu, probablement comme Einstein, mais ces hasards n’ont jamais été intelligibles, et n‘ont donc jamais marqué, dans ma vie, un avant et un après. Simplement un trouble. Abyssale, j’en conviens.
On prétend d’ailleurs « qu’il n’y a pas de hasard, mais seulement des rendez-vous », c’est-à-dire des occasions. Sauf à contredire la définition même du hasard, qui est une cause inconnue, on pourrait traduire cette formule, par : « tout ce qui est ou advient a sa raison d’être, et peut donc faire sens pour celui qui sait voir ou comprendre ». Et j’en arrive donc à cette définition de la foi.
Avoir la foi, c’est d’abord croire que tout fait sens – donc que ce tout procède d’une intelligence. Et que donc les réponses existent et sont à chercher en nous et dans nos vies. Et qu’enfin nous pouvons être « sauvés » par une révélation – le voile qui se déchire, comme le soleil perce les nuages, à l’aube d’un nouveau jour. Ne pas avoir la foi, c’est croire que toutes ces causes qui bouleversent et dirigent nos vies, connues ou inconnues, prévisibles ou pas, ne font pas sens ; et ne seraient qu’un « simple » hasard. Et cette absence de sens ne conduit nullement au nihilisme. L’agnostique est celui qui suspecte que si parfois le hasard fait sens, surtout quand la probabilité de l’événement qui ébranle toutes nos convictions est si proche de zéro, ce hasard n’a pour lui, subjectivement, aucune cohérence, défiant même la logique, voire la morale et ressemble plus à une ironie grinçante ou à une injustice monstrueuse. La patristique nous dit – et c’est un peu facile – que « Les desseins de Dieu sont impénétrables », mais nous ne sommes pas des jouets (les jouets du destin). Mais j’en termine ici, car aller plus loin me conduirait à évoquer deux sujets liés à cette courte réflexion, celui du Libre arbitre – ou du serf arbitre, selon Luther – et celui de la responsabilité. Le hasard est plus qu’une énigme. C’est un trouble qui nous rappelle notre dérisoire condition. Une leçon d’humilité, en somme.
Oui, le hasard existe. Mais sa vraie nature nous échappe. Est-il le sourire ironique de Dieu, le fruit d’un univers mécanique, ou simplement le reflet de notre incapacité à tout comprendre ? Une chose est sûre : il nous force à regarder nos vies et le monde, avec un mélange de curiosité et de résignation. Comme on regarde les nuages, en y cherchant des formes qui n’existent que dans notre imagination.
