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Le Grand Regrès, ou l’histoire d’une décadence progressiste.

Comment définir le progrès, alors que nous constatons que l’avenir qu’on nous prépare est celui d’un regrès nourri de nostalgie ?Les temps d’insouciance sont passés. Le présent est angoissant et la peur est d’autant plus présente que la confiance en l’État a disparu. Regrès, ce concept, antonyme trop peu usité de progrès, devrait être dans toutes les conversations et dans tous les esprits – progrès vs regrès. Le regrès, c’est donc le progrès à l’envers, une élégante descente des marches, sous les feux de la rampe, vers l’enfer totalitaire. Un spectacle où l’on applaudit à sa propre décadence. Et si certains radicaux prétendent « renverser la table », encore faudrait-il qu’il s’agisse d’une « table d’orientation ».

Il y a, dans l’idée de progrès, celle d’avancer et surtout de s’élever. S’agissant des sociétés humaines, ce ne peut être qu’une progression vers le mieux vivre pour tous et une meilleure justice sociale. Peut-on s’accorder sur ce point ? En politique, le progrès est le seul objectif et le seul marqueur qualitatif ; mais un progrès global pour l’homme et la société. Car un progrès strictement technologique peut être un immense regrès pour l’humanité – l’invention de la bombe atomique. Mais ces notions restent complexes quand on comprend qu’un progrès pour l’humanité peut avoir de fatales conséquences pour toutes ces espèces vivantes dont le nombre a tant décru au siècle dernier, pendant que notre démographie sans contrôle mettait tout l’équilibre biologique de la planète en danger. C’est toute la difficulté de discerner ce qui, à terme, sera bon ou mauvais, pour les uns et les autres. Mais, la politique consiste donc à faire des choix, qu’on espère être bons, celui du progrès, de la vie bonne pour chacun et pour tous. Et si je n’évoque pas la philosophie schumpétérienne, c’est que je ne souhaite pas m’égarer en évoquant la « destruction créatrice ».

 L’Occident vit une époque de regrès, voire agonique, à l’heure où l’ensemble du monde se recompose. Et je pense – formulation outrancière assumée – que la dérive climatique et celles de la justice française procèdent d’une même dynamique. Et cette déconstruction de notre société favorise aussi un profond nihiliste consumériste, à moins qu’elle ne soit favorisée par lui. Et elle aboutit à une disparition de la foi et à la désacralisation de tout ce qui nous permettait de nous transcender. « Dieu est mort », la République n’est plus sacralisée, la morale devient clanique ou subjective, et notre période est celle de l’abaissement marchant. Dans un monde totalement réifié, la seule valeur qui vaille c’est l’argent. Dis-moi combien tu pèses (de dollars) et je te dirais combien tu vaux. Et Trump en est l’expression caricaturale. Une fois l’édifice culturel déconstruit – l’art étant le substitut naturel de dieu, pour les athées –, il ne restera bientôt plus qu’un tas de pierres. Babel ne sera alors qu’un amas de gravats et nous « déambulerons dans les ruines » – j’emprunte cette formule-titre à un livre de Michel Onfray.  Comment s’élever en grimpant sur un tas de pierres qui ressemble plus à un tumulus qu’à un belvédère dressé vers le levant ? La majorité d’entre nous n’a plus d’idéaux, spirituels, éthiques, politiques, car nous ne croyons plus ni en nous ni en nos valeurs, encore moins en l’État. Et pas plus dans le génie créateur de la nature que nous prétendons dépasser, disqualifié. Réifier le monde l’a nivelé. C’est le grand œuvre du Marché et de l’Administration. Nous assistons, impuissants, à une grande déconstruction de notre cadre civilisationnel par une caste de fossoyeurs du passé qui se targuent d’être progressistes. Et si j’avais le talent d’un Zola, je rédigerais un pamphlet pour accuser « ligne à ligne », « thème par thème » cet « état profond » qui s’ingénie – il s’agit bien d’ingénierie – à détruire ce que nos aïeux avaient essayé, avec plus ou moins de bonheur, de construire ; au prix des larmes et du sang. Mais il ne leur suffit pas de déconstruire, ils détruisent, méthodiquement.

On a ainsi partiellement détruit la nation, la famille, la personne, la politique, la démocratie, la justice, nos valeurs de liberté, de solidarité, de responsabilité, de laïcité, etc. À court terme, ne restera que ce qu’il y avait au début, des rapports de force, une majorité d’individus réduits au servage ou à la relégation, par une minorité de possédants qui les contrôleront grâce à des robots boostés à l’IA. Une forme de retour au très haut Moyen-âge, celui qui succéda aux grandes invasions barbares et à la disparition de l’Empire romain d’occident. C’est d’ailleurs le thème de l’excellent livre de Chantal Delsol, La Tragédie migratoire et la chute des Empires. Elle fait très intelligemment ce parallèle entre notre contemporanéité européenne et la réalité d’Augustin d’Hippone, citoyen de Rome, assiégé dans sa ville par les Vandales de Genséric. Mais, plutôt que de la paraphraser, je renvoie à son ouvrage.

Sans avoir pour projet de rédiger une diatribe structurée, que je puisse au moins esquisser le tableau de la destruction systématique de ce monde qui disparaît en évoquant tous ces piliers déconstruits. Et je terminerai cette longue chronique en évoquant l’une des causes de ce phénomène, la plus suicidaire, ce que l’on a nommé, la philosophie déconstructiviste.

En Europe, la politique est morte – marquée par un projet postpolitique, l’Utopie Européenne, une U.E. purement technocratique, sans passion ni humanité, et bientôt possiblement gérée par une I.A. Mais les raisons de cette décadence sont multiples. Retenons au moins la transformation, par le Marché, des gens en consommateurs, et par l’Administration, en assujettis ; le pouvoir de la com et la privatisation des médias ; le désintérêt de la classe politique pour la chose politique et le sort des Français ; la confiscation du pouvoir par la haute administration ; la perte de tout « pouvoir d’agir » des gens dans un monde totalement verrouillé, « totalisant », ou voter ne sert plus à rien. Edgar Morin, dans un ouvrage qui n’a pas vieilli, Où va le monde, tente de distinguer « état totalitaire » et « état totalisant », définissant ce nouveau concept comme un État de plus en plus « Etat–providence et État assistanciel » et qui « étend ses compétences dans tous les domaines des vies individuelles, désormais enserrées dans un réseau polymorphe, à la fois cocon (protecteur, mais éventuellement infantilisant) et nasse ». Le corollaire est que les citoyens sont en voie de disparition comme les visons d’Europe ou certaines familles d’abeilles qui ne sont plus là pour polliniser les champs de la culture. Par contre, la classe politique ne risque pas de disparaître. Ils sont comme des mollusques, collés sur leur rocher constitutionnel, qui défient vents et marées et se concentrent sur des stratégies d’appareils afin d’accéder au pouvoir et à tous ses privilèges. Regrès et regret de cette citoyenneté populaire qui avait progressé tout au long de notre si longue Troisième république – la Révolution française était plutôt censitaire – et qui était au centre du projet gaulliste : progrès, puis regrès, comme un retour du balancier démocratique, exaltation d’un idéal, puis abandon, un abandon que je serais tenté de qualifier de « reprise en main ».   

Et nos nations occidentales sont menacées de disparaître, et pas seulement du fait d’une immigration non maîtrisée – je pense au Canada, avant de penser à la Belgique francophone. Thomas Mann, magnifique écrivain, mais conscience politique médiocre, évoquait « le naïf attachement aux intérêts supérieurs de la nation ». Que reste-t-il de l’esprit national ?

Il y a un paradoxe, notamment chez cette « mauvaise gauche » néomarxiste – j’ai forgé ce concept pour dire d’elle tout le mal que j’en pense, tant parfois elle ressemble à une droite radicale. Ce n’est pas la mienne, pas la « bonne gauche ». Et si je peux rajouter une image qui vous fera peut-être vomir, disons que c’est comme une dysphagie, quand on avale de travers, par la mauvaise gorge, et que les aliments font fausse route. Les mêmes qui nous ont expliqué que « le nationalisme c’est la guerre », se portaient hier au secours moral du Cambodge envahi par le Vietnam, et, dans la foulée, refusaient de voir les crimes de Pol Pot. Et les mêmes s’offusquent aujourd’hui du viol de l’intégrité de l’Ukraine en vantant la bravoure de la nation bombardée. Ils condamnent aussi les visées américaines sur le Groenland. Dans le même temps, ils affichent un profond mépris pour la nation française et ne voient pas de problème dans le projet de l’EU de dissoudre notre nation dans autre chose, ou d’ouvrir nos frontières au reste du monde. Le résultat ? Du fait des politiques migratoire et européenne, le pronostic vital de la nation française est sérieusement engagé.

Même la famille est contestée…

Hier, elle était le socle de la transmission et le partenaire naturelle de l’école. Aujourd’hui, elle n’est qu’un « constructivisme social » parmi d’autres, soumis à la norme, et qui doit s’adapter aux dogmes de la sociologie militante. Souvenons-nous que la structure traditionnelle de nos sociétés était familiale et nationale. Et, en Occident, une famille, c’était un couple de parents se partageant l’éducation des enfants et leur transmettant des valeurs nationales. Ce schéma est aujourd’hui très contesté : monoparentalité, homoparentalité, théorie du genre, principes éducatifs délirants refusant toute idée d’autorité. Cela fait beaucoup. Le Mariage pour tous a été une novation intéressante qui a répondu à une demande réelle, mais très faible (moins de 3% des mariages en 2025 selon l’INSEE). Cela peut être considéré comme un progrès, au moins sur le registre des libertés individuelles. Mais, sur le registre de l’éducation, ou du maintien des traditions dans une société bousculée dans son identité, notamment par une nouvelle religion homophobe, on peut se demander si cette mesure « électoraliste » était vraiment si urgente, voire si opportune. Je ne plaide pas pour le conservatisme, ni même pour l’interdiction du contournement des données naturelles – je ne pense pas à l’homosexualité qui est présente dans la nature, mais au fait qu’un enfant puisse avoir comme mère un homme, ou inversement. Mais je crois que des réalités devraient imposer une forme de pragmatisme et de prudence. Nous verrons bien le sort qui sera fait dans quelques décennies aux couples homosexuels quand la France comptera 20 à 25% de musulmans, sachant que les adultes d’alors seront ces jeunes d’aujourd’hui qui, selon un récent sondage, sont 59% à déclarer que la charia doit s’appliquer. Cette loi islamique qui prévoit la mise à mort des homosexuels. On aimerait savoir comment François Hollande voit les choses, lui qui, parallèlement, a largement favorisé l’entrée en France d’immigrés musulmans. Peut-être nous parlerait-il d’éducation de ces jeunes ?

Mais l’éducation et la culture sont, elles aussi, menacées par les médias et les réseaux sociaux. Parlons culture. Nombre de jeunes sont confrontés à un néant culturel et éducatif qui préfère toujours « la performance » – car c’est du consommable dont il ne restera rien, et seul le buzz compte –, à l’œuvre – qui, dans le temps, se confrontera au jugement de l’histoire. Et pour les médias, la culture se réduit souvent à un jeu télévisé.

L’éducation. L’école, fonction régalienne d’un État failli, est dépassée. Elle a perdu toute autorité, face à certains élèves qui contestent l’histoire enseignée, la science officielle, la morale républicaine, l’art classique. D’autres élèves font plus confiance à Wikipédia qu’à leurs professeurs, et seront très vite formés/déformés par une IA dont l’Éducation nationale ne maîtrise ni le code ni les biais.  C’est doxa contre doxa, dans une école qui n’est plus le lieu d’apprentissage de références communes – ce qu’on appelait jadis « les humanités » –, mais de confrontations, parfois violentes, pouvant aller jusqu’au meurtre, de communautés qui, faute peut-être de l’avoir compris, ne respectent pas notre laïcité. Et qui considèrent que les hétérodoxes ne sont pas toujours ceux que l’on croit.

En réalité, l’État se désintéresse de l’éducation des individus et laisse faire le Marché qui n’hésite pas, afin de populariser ses messages, à nous abaisser plus que nécessaire. Je remarque d’ailleurs que si l’éducation doit nous faire grandir, le Marché, à rebours, nous infantilise, en promouvant une mode « jeuniste » et puérile. Mais aussi décadente. Et dans ce contexte, j’y reviens, on déconstruit la culture, les arts, les valeurs morales, laissant les jeunes sans formation esthétique : la mairie de Paris préférant ainsi promouvoir Barbara Butch, qui n’a jamais produit aucune œuvre, comme icône médiatique, celle de la décadence, plutôt qu’une « belle personne ». Doit-on nécessairement, quand on est une grande bourgeoise dont les robes coûtent cher aux contribuables parisiens, promouvoir la laideur et le manque de dons (pourvu qu’on se revendique de la famille LGBT+) ? Est-ce pour justifier qu’on est encore jeune, branchée, de gauche ? Je remarque aussi que nos édiles, pour être dans la « bonne » dynamique, celle des courants d’air, enlaidissent nos villes d’aménagements ludiques en les présentant comme des œuvres d’art urbain. Mais cette négation de la culture est aussi le projet stérile de toute une classe politique branchée et progressiste, de droite comme de gauche. Emmanuel Macron ne déclarait-il pas « qu’il n’y a pas de culture française » et Jean-Luc Mélenchon, en référence à notre patrimoine culturel, « il n’y a pas de français de souche », donc pas de réalité française historique. Il faut donc que tout passe à la trappe : la nation, la culture, les valeurs, les individus comme individus.

Pour l’attelage fatal qui nous dirige – ploutocrates et hauts fonctionnaires –, il ne doit pas y avoir d’individus porteurs de singularités, de richesses humaines propres, mais des groupes humains catégorisés, désignés souvent par des acronymes. On peut ainsi limiter la largeur des colonnes des tableurs Excel avec lesquels on rend compte de leur présence au monde sous forme de statistiques. Et l’identité numérique signera bientôt l’arrêt de mort de toute individualité dans une société orwellienne accomplie – on sera bien passé d’une société « totalisante » à une société « totalitaire ».

Venons-en aux valeurs en commençant par la démocratie. Et en rappelant que la démocratie n’est qu’un horizon vers lequel on chemine ou dont on s’éloigne– les Iraniens ont fait leur choix. S’il y a progrès-progression, c’est vers cet horizon. S’il y a regrès-régression, c’est toujours par rapport à cet horizon du désir. Or que voit-on ? Partout l’idée démocratique perd du terrain. Au plan international, et j’y reviendrais, la philosophie de la Déclaration Universelle des Droits Humains de 1948 n’est plus à l’ordre du jour. Cette charte prévoyait implicitement – le cinquième des droits fondamentaux – le droit à la démocratie. Mais ce texte prévoyait aussi le droit à la vie, à la liberté et à la sécurité des personnes, le droit au respect de la vie privée et familiale (aujourd’hui bafoué par le Marché et l’Administration), la liberté d’expression (si questionnée aujourd’hui), la liberté de pensée, de conscience et de religion (niée par les réseaux sociaux). Et si ce texte reste une vague référence en Occident, le reste du monde s’en est complètement affranchi (la Chine, la Russie, La Turquie, l’Iran). La démocratie recule donc partout, et, en Occident, il est de mieux en mieux admis que d’autres civilisations puissent vivre très légitimement suivant d’autres principes. On le dit, mais sans en tirer toutes les conséquences géopolitiques, à savoir l‘abandon du droit international. Quant à la SDN, elle n’a jamais existé autrement que formellement. De même l’ONU, du fait de l’absence d’union des nations. On peut donc comprendre que l’administration américaine souhaite s’affranchir de ce « machin ». Et en Europe ? Le projet de l’UE est objectivement technocratique, profondément antidémocratique. Et l’abandon, en France, de la pratique référendaire, est une preuve supplémentaire de ce regrès.

Reste la justice et le droit. Même sur ce plan, un processus de déconstruction est à l’œuvre. J’ai parlé de la déconstruction du droit international ; il n’existe plus. L’organisation du monde est à nouveau impériale, et, si rien d’extérieur à l’Empire ne peut lui être imposé légalement, son droit propre doit s’appliquer à ses vassaux et états liges. Les États-Unis, qui se sont affranchis de quasiment tous les traités et organisations internationales, ne se gênent pas pour extraterritorialiser leur droit. C’est dans cette optique que la police américaine a pu arrêter le Président Maduro au Venezuela.

En Europe, la chose est plus compliquée encore. Le droit français, de construction latine, est subverti par celui de l’UE, plutôt germanique, parfois anglo-saxon. À terme, il ne sera plus en mesure de gérer notre pays. Et la justice y est devenue politique, tiraillée entre plusieurs idéologies de gauche mal digérées : de la repentance, de l’irresponsabilité, rousseauiste, wokiste.

Nos valeurs ? Elles aussi ont été déconstruites, notamment la laïcité que plus personne ne comprend ni n’applique. Faute d’être actualisées, refondées et ressourcées, elles disparaissent sous les coups de boutoirs des nouvelles religions nationales : l’islamisme, et le wokisme. Et si elles survivent encore, c’est, instrumentalisées à des fins peu vertueuses. Cela dans une société que les plus âgés ne reconnaissent plus. On est passé de l’idéologie libertaire soixante-huitarde – « il est interdit d’interdire » – qui trouvait des vertus à la pédophilie, à une idéologie réactionnaire et puritaine – « le mouvement #MeToo qui ne permet plus à un homme de se trouver seul avec une femme dans un ascenseur. Comme en Islam où une femme non mariée ne peut se retrouver dans une pièce, seule avec un homme. Spectaculaire renvoi du balancier de l’horloge historique.   

Nous allons à rebours, régressons chaque jour, moralement, vers l’animalité ; le statut de l’animal de rente dans son usine alimentaire. C’est bien cette question du progrès qui mériterait d’être posée et qui ne l’est pas. Les États-Unis et la Chine, cohérents dans leurs approches impériales, sont en train de matricer le monde de demain. L’islam, quoi qu’on en dise, est en recul, même si la démographie le sauve. L’Europe est sur le déclin, incapable de réagir, et l’Afrique, le grand impensé de notre époque va devoir trouver sa voie. Une époque de renoncement au progrès.

Racisme, racialisation, racisés : quand la gauche préfère les cases aux visages

Dans une chronique récente, La politique ou l’art d’euthanasier la democratie, je tentais, par un exercice dialectique, de mettre en regard philosophie et politique en montrant comment l’une et l’autre sont sensibles à l’usage des mots. Et si je devais résumer ce développement sans y revenir, je dirais que la philosophie joue sur les mots, alors que la politique se joue des mots – quitte à en inventer de nouveaux, par nature mal définis, ou à tordre le sens des anciens. On ne répétera jamais assez la formule que l’on prête au philosophe Camus – mais que je n’ai jamais retrouvée dans son œuvre –, « Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde ».

Dans cette même chronique précédente, j’évoquais mon agacement devant la façon dont une certaine gauche mésuse d’un concept de racisme qu’elle banalise par un usage inconsidéré. Le racisme est ainsi devenu le couteau suisse de la gauche morale : un outil polyvalent, mais qui ne tranche plus ni franchement ni droit. Prenons un exemple de cette arnaque lexicale. Jean-Michel Apathie, figure éminente de cette gauche et expert en manipulation, déclare ainsi, « C’est l’Occident qui a inventé le racisme ». C’est évidemment tordre la vérité. Même si c’est bien en Occident qu’a été développée, au XVIIIe siècle, la notion de race. Et plus encore la théorie racialiste. De même que le mot « racisme » y apparait au tout début du siècle dernier, d’abord en France et en Angleterre. Et on peut donc dire que l’Occident a su nommer les choses. Mais le racisme est vieux comme le monde. Dire que « l’Occident a inventé le racisme », c’est comme dire que les Grecs ont inventé la pédophilie. La nouveauté c’était peut-être de l’avoir justifié et banalisé.

Autre exemple, autre contexte, autre média. Un prétendu journalise télévisuel déclare que « Les scientifiques ont démontré que les races n’existaient pas ». Encore faux ! Mais cela procède d’une méthode de communication politique, propre aux totalitarismes et que Hanna Arendt, dans les pas d’Orwell, a bien étudiée dans Du mensonge à la violence : dire un mensonge et le répéter suffisamment pour qu’il pénètre les cerveaux au point de devenir une vérité admise. Pourtant, cela reste un mensonge. Les scientifiques n’ont pas nié les races : ils ont démontré que le racialisme (la croyance en une hiérarchie biologique) était une escroquerie. Si par exemple, on retrouve de l’ADN sur la scène d’un crime, son analyse ne permettra pas d’identifier racialement le suspect. Mais dire que « la race n’existe pas » est aussi stupide que de nier les couleurs – ou les privilèges qui y sont parfois attachés.

Le racialisme n’est donc qu’une escroquerie intellectuelle. Reste que les caractères physiques existent et que l’on peut toujours classer les individus par leur taille, la couleur de leurs cheveux ou de leur peau, leur type ethnique ou racial — et que les classer, c’est déjà racialiser. Ce qui pose un problème : que faire de ceux qui échappent aux cases ? Les roux ? Les métis ? Raillant un autre exemple, Coluche déclarait d’une célèbre pop star qu’il n’était ni noir ni blanc, mais gris.

J’ai donc écrit « racialisé ». Aurais-je dû dire « racisé » ? Ce sont des termes récents, le premier, inventé dans les années soixante-dix par des chercheurs en sciences sociales – je lis, sans pouvoir le vérifier, que la sociologue Colette Guillaumin l’aurait une première fois utilisé en 72. Le wokisme en a fait un totem et un fonds de commerce juteux. Après tout, rien ne rapporte autant que la culpabilité, surtout quand on la vend en kit clé en main (formations, audits, manuels de repentance…). Mais, comme le note Jean-François Braunstein, le wokisme est une religion, avec ses tabous, ses rituels (les « formations à la diversité ») et ses inquisiteurs, grands et petits. Sauf qu’elle se prétend laïque. Et on ne peut que constater un parallèle entre le genre et la race qui sont deux constructions sociales, renvoyant à une réalité identitaire, et qui s’appuient toutes deux sur des réalités physiques : le sexe, la couleur des yeux, des cheveux, de la peau. Reprise aussi par une certaine gauche qui en a fait un terme à charge, à ranger dans le carquois militant, avec toutes ces flèches trempées dans le poison du sophisme : racisme, colonialisme, sexisme, intersectionnalité, etc. Tous ces termes étant fabriqués par des sociologues, avec une relative rigueur, et pour un usage spécifique et pédagogique. Mais la sociologie est une science molle qui accouche de concepts élastiques — des mots-valises qui s’étirent à l’infini, comme « racisé » ou « intersectionnel », pratiques pour justifier n’importe quoi. Ils peuvent donc être repris et manipulés à d’autres fins. Et on pourrait – autre débat, autre chronique restant à écrire – regretter qu’un des naufrages de notre époque soit l’abandon de la philosophie au profit de la sociologue comme cadre de la réflexion politique. Affaire de paresse intellectuelle ? Reste qu’il y a un flou sémantique créé par tous ces néologismes, qui peuvent devenir des concepts piégés. Et à trop vouloir désigner, c’est-à-dire généraliser et vulgariser des réalités complexes, on en vient à s’y perdre et à perdre chacun à dessein.

Si le sens du terme de racisme ne fait pas débat (un mépris de l’autre pour des raisons liées à son altérité raciale), si je crois avoir clarifié celui de racialiste (une théorie contredite par la biologie), reste encore les termes de racialisé et de racisé.

Être racialisé, c’est être considéré du fait de sa race ; sans qu’il y ait nécessairement de racisme au sens qui vient d’être rappelé. La discrimination positive résulte ainsi d’une démarche non pas raciste, mais s’inscrivant dans une vision racialisée de la société : La discrimination positive, c’est du racialisme en costume de charité : on essentialise les races pour « aider » les unes… en supposant qu’elles en sont incapables sans coup de pouce. Une charité qui humilie, en somme. Ce que l’on peut comprendre pour un pays comme les États-Unis où l’histoire a creusé des fossés raciaux. J’y puise un exemple concret : Un Noir américain est racialisé dès qu’il met le pied aux États-Unis (son identité est réduite à la couleur de son épiderme). Il devient racisé quand on lui refuse un logement à cause d’elle. En France, la gauche médiatique racialise tout le monde – y compris les Blancs, qu’elle transforme en « oppresseurs » par défaut.

Si les nations ont l’histoire de leur géographie, elles ont les valeurs de leur histoire. Racialiser est donc une approche sociale ou politique qui essentialise la race. Et cette racialisation est contraire à nos valeurs françaises. Et ne confondons pasle racialisme qui est une erreur dénoncée par la science et la racialisation qui est une stratégie politique – bien plus dangereuse, car elle se pare de vertus.

Être racisé, c’est donc autre chose. C’est être susceptible d’être discriminé (négativement) du fait de sa race. Mais, à bien les écouter, ce que personne ne fait en politique, pour certains, être racisé, c’est être discriminé, pour les autres seulement être susceptible de l’être.

Ce qui pourrait alors laisser entendre qu’étant tous « susceptible de », nous serions tous « de fait » racisés. Et de fait, le débat actuel, notamment porté par la gauche médiatisée, nous racialise tous, bourreaux supposés comme victimes déclarées. Et prétendre « qu’une partie de la société est racisée » racialise, de fait, cette société. Rajouter à cela l’extension du concept hors du champ du racisme, à tous les néoracismes de type « anti », on en vient à cliver la société, à la fragmenter, l’émietter, l’éclater façon puzzle. Et toujours la communautariser. Une tendance socialement mortifère – l’enterrement de la politique et du vivre ensemble – qui est le fonds de commerce des réseaux sociaux, où chaque communauté trouve son influenceur.

Jouer du concept de race (comme du concept de genre), l’instrumentaliser à des fins politiques en le sortant du champ de la sociologie, ou avec les meilleures intentions du monde (discrimination positive), conduit à racialiser notre vision de la société et le débat politique. Ce qui est un reniement de l’universalisme français — celui qui, de 1789 à 1905, a tenté de dissoudre les identités dans la citoyenneté. Un héritage encombrant, visiblement. Cet universalisme qui doit tant au christianisme, dont le liquide amniotique qui l’a nourri dans sa période prénatale était impérial et romain. Donc contraire à tout le patrimoine intellectuel français et à toutes nos valeurs. Et cet « abandon » à la sociologie est une première faute politique majeure sur laquelle on doit insister. La sociologie est devenue la théologie des temps modernes : elle produit des dogmes (l’intersectionnalité), des hérétiques (les individus insuffisamment repentants) et des excommunications (le « canceling »). Le pire ? Elle se prend pour une science.

Et on ne peut racialiser la société et les rapports humains, sans les raciser, et donner alors des justifications rationnelles au racisme. Comment les uns pourraient-ils être racisés si n’existaient pas des racistes pour le faire. Il n’y a pas de victimes sans bourreaux, d’esclaves sans maîtres, d’inférieurs sans supérieurs. Et c’est de ce point de vue qu’on peut considérer que toute politique s’engageant dans cette voie fait fausse route en attisant les haines – seconde faute.

Et puis, en manipulant le concept de racisme, surtout avec des mains sales, on fait perdre au racisme sa clarté, sa force (de destruction). On finirait par en faire une chose comme une autre, un fait avec lequel il faudrait faire. Comment peut-on parler d’antisémitisme d’atmosphère quand on garde à l’esprit et au ventre le souvenir de la Shoah ? Et c’est encore une faute.

Compte tenu de son histoire, notamment coloniale, et de ses valeurs universalistes, la France va accélérer son évolution, sans qu’il y ait de grand remplacement ethnique. Qui peut prétendre que la France de Montaigne soit la même que celle de Louis XIV ou que celle d’un Français, né en Algérie, nommé Camus. Mais la France reste la France, et tous les Français d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, gardent en partage cette histoire et ces racines : des racines celtes, la colonisation franque, l’intégration dans un empire romain très marqué par la culture grecque, le christianisme, la Réforme, la Révolution, l’Empire, etc. Autant de ruptures surpassées.

Et je vous ferai un aveu, moi qui suis amoureux de la beauté. Je trouve que ces jeunes gens, ni blancs ni noirs que notre histoire récente produit, sont souvent extrêmement beaux. La race est un leurre et j’espère que la France, malgré ses crises, et gardant ses valeurs, restera un laboratoire de l’universel, et surtout une singularité précieuse et laïque.

Regardons les choses en face : la racialisation est-elle le remède au racisme… ou son meilleur allié ?

Urnes funéraires : Comment la politique a tué la citoyenneté

Je ne vote plus. Et cela depuis de nombreuses années. Pas par paresse, mais parce que la politique est devenue un spectacle où les électeurs ne sont plus que des figurants. Voyez le drame des paysans : un suicide toutes les 36 heures. Je ne parle pas des agro-industriels qui n’ont que rarement des problèmes de fin de mois, mais des petits exploitants, étouffés par des traités comme le Mercosur, imposés malgré les promesses et les mobilisations. Rien n’y fait. Malgré tous les engagements pris par les politiques, ils vont devoir se laisser enfoncer ce traité dans la gorge, bien profond. Et tant pis s’ils en meurent, étouffés.

Je n’aime pas la politique. Pourtant je reste passionné par la philosophie politique, ouvert aux débats d’idées, très intéressé par la géopolitique. Et si je continue à suivre les campagnes électorales, c’est comme d’autres suivent la Coupe des Nations, ou l’élection de Miss France. Mais je n’aime pas la façon dont elle se pratique aujourd’hui, un mélange de The Voice et de Télé-achat, où les candidats vendent des rêves à des électeurs qui zappent entre les discours bonimenteurs. Les médias transformant chaque élection en compétition people télévisuelle : la Roue de la Fortune, version pouvoir. La fortune, bien sûr, n’est pas pour les infortunés électeurs, mais pour une minorité qui gagne toujours – tandis que la majorité paie, encore et toujours. Car c’est une loi économique simple : dans un processus qui ne produit aucune richesse, il faut que les beaucoup perdent pour que peu gagent. Les affiches et les tracts électoraux finiront donc invariablement comme les promesses imprimées dessus, à la poubelle.

Mais la raison profonde de cette désaffection des urnes, c’est l’éducation. Ou plutôt, son détournement. Nous sommes tous et depuis toujours formatés par notre éducation.

Dans l’antiquité, l’éducation était le fait des familles et de la cité. Elle était sensée produire, ici, de bons Grecs, là de bons Romains, ailleurs des Perses, des Hindous, des Gaulois, etc. Puis, avec la prise du pouvoir par le christianisme, c’est l’Église de Rome qui, en Europe, a fait l’école à nos enfants, avec ce nouvel objectif d’en faire de bons Chrétiens. Après la révolution, avec la séparation de l’Église et de l’État, le Concordat, puis le développement de la laïcité, l’éducation a été transférée à l’État. Et le magistère des maîtres a consisté, non pas à fabriquer des Chrétiens, mais des Citoyens de la République. Autre époque, où l’école républicaine prétendait fabriquer des Citoyens. Elle est close. Dorénavant, c’est le Marché qui forme les gens dans l’idée d’en faire non plus des Citoyens mais des consommateurs, si possible, addicts. Les médias privatisés, l’intelligence artificielle en soutien, et une technocratie méprisante ont remplacé la Marseillaise par des jingles publicitaires. Et, au fronton de nos écoles, notre devise nationale n’est plus qu’une réclame désuète et inopérante. Les « droits » ne sont plus des conquêtes collectives, mais des produits marketing à consommer : un droit à l’avortement constitutionnalisé, un mariage pour tous… Des acquis vendus comme des promotions, à grand renfort de pub, pour masquer l’incapacité du politique à améliorer la vie des gens.

Résultat ? Le grand remplacement : celui des citoyens par des consommateurs : de biens, de services, de droits, d’allocations, de modestes privilèges – laisser passer, j’ai une carte « handicapé » ! Une inflation de biens, souvent inutiles, toujours rapidement obsolescents, et dont la fabrication pollue l’environnement, épuise la planète, aliène nos libertés. Tout cela dans un monde réifié ; réifié, car marchand. Avec une seule idéologie « business is business ».

À terme donc, il faudra ranger les urnes de vote, quitte à les recycler pour en faire des urnes funéraires pour recueillir les cendres de la démocratie étouffée par le Marché.

En attendant, on peut toujours regarder ce cirque de loin – non par indifférence, mais par respect pour ce que la politique aurait pu être et pour les engagements militants de nos aînés.

La mort n’est pas un droit, mais une nécessité humaine : pour une loi sur le suicide assisté

Pas plus que la vie, la mort n’est un droit.

Ces choses relèvent d’autre chose, d’un ordre qui nous dépasse. Je dirais, pour le plaisir de jouer sur les mots, « de l’ordre naturel des choses », d’un ordre, encore immuable et insondable, qui justifie et la philosophie et la foi religieuse – Le christianisme, d’ailleurs, reste la seule religion dont le prophète soit né de manière miraculeuse, mort d’une mort vulgaire et ignominieuse, puis ressuscité pour témoigner de l’inconcevable. Et parler d’ordre n’est qu’une autre façon de parler d’une loi universelle. Marc Aurèle, dans ses Pensées pour moi-même, le formule avec une clarté consolante : « La mort n’est rien que la dissolution des éléments dont tout être vivant se compose ; mais s’il n’y a rien de redoutable pour les éléments à se transformer continuellement, pourquoi craindrait-on le changement et la dissolution totale ? ». La mort, une décomposition qui obéit à une nécessité qui nous dépasse ; la vie, une recomposition naturelle, elle aussi nécessaire – au moins à la survie de l’espèce. « Il est dans la nature de toute chose de changer, de se modifier, de se corrompre, pour que d’autres naissent ensuite ». L’empereur-philosophe, nous offre par ailleurs une vision très « romantique » de ce qui préside à la vie « un frottement de ventre et l’éjaculation d’un liquide gluant accompagné d’un spasme ». Peut-on être plus matérialiste ?

On ne naît pas pour exprimer sa liberté, son droit ou sa « volonté d’être », afin d’en faire l’expérience jouissive. On naît parfois par hasard, comme peut germer un fruit tombé de l’arbre ; ou par la volonté d’autrui – ainsi ces poulets ou ses veaux produits industriellement. Ou encore par des naissances in vitro qui deviendront un jour la norme dans une dystopie construite par nos hauts fonctionnaires, main dans la main avec les industriels de la vie et les promoteurs du transhumanisme. Ces derniers, grisés par l’IA – une intelligence sans émotions ni conscience –, oubliant que la vie, aussi triviale soit sa production, ne se réduit pas à un processus technico-biologique. Et aucun plaisir de l’IA à concevoir ni éjaculation ni spasme.

On meurt parfois de mort accidentelle, fauché dans son élan ; ou plus naturellement, au terme d’un processus douloureux de décomposition – Cioran, dans De l’inconvénient d’être né, en parlait comme d’une « démission des organes ». Et comme je ne trouve pas de meilleure formule et de témoignage plus touchant, je le cite plus largement : « Quand mon corps me fausse compagnie, je me demande comment, avec une charogne pareille, lutter contre la démission des organes… ».

Reste alors le suicide, qui n’est qu’une option éthique pour celui qui voulait « la Vie » (avec un grand V), et qui ne se satisfait plus d’une existence réduite à la « survie », à la présence au malheur d’un corps en simple état de fonctionner. Comment, dans nos statistiques sur la durée de vie, peut-on considérer que les personnes en EHPAD sont encore en vie ?   

Les stoïciens sont les plus clairs sur cette option morale d’abréger ses souffrances. On se souvient, dans ses Entretiens, de la formule d’Épictète, un des maîtres de Marc Aurèle : « Quitter la pièce enfumée… La porte est toujours ouverte. ». Bien sûr, il faut pondérer le propos, car le stoïcisme est une doctrine nuancée qui ne se réduit pas à quelques images destinées à marquer les esprits des disciples, et Sénèque, dans ses Lettres à Lucilius, nuance longuement la question du suicide. Mais l’idée reste : le choix ultime, c’est celui de sa sortie – et c’est moins une affaire de liberté que de responsabilité.

Mais pourquoi donc parler de la mort, précisément à l’heure où chacun se souhaite, avec plus ou moins de convictions, une bonne année ? Comme si chaque premier janvier, le dieu Fatum brassait et redistribuait les cartes, nous donnant un bref instant, et entre deux verres de Champagne, l’illusion d’avoir une nouvelle main, avec quelques gros atouts. Parce que notre président, s’acquittant une fois de plus de l’exercice obligé des vœux, n’a su nous parler que de la proposition de loi n°1100/661[1] sur la fin de vie. Un sujet discuté notamment lors de la Convention citoyenne de 2022-2023, et ayant donné lieu à un texte législatif déposé à l’Assemblée, puis au Sénat. Il vise à permettre, sous conditions strictes, l’accès à une aide à mourir pour les personnes majeures, atteintes d’une affection grave et incurable, en phase avancée ou terminale, et exprimant une volonté libre et éclairée.

Et la question est trop philosophique pour que je m’abstienne d’en parler ici. D’autant plus que j’entends certains parler d’une loi sur le suicide assisté. Alors qu’il ne s’agit pas de cela. Bien malheureusement, car je continuerai à espérer une loi en ce sens, et qui permettrait à des gens en fin de vie (mais pas seulement), peut-être bien portants, de quitter dignement et proprement un monde où ils savent n’avoir plus rien à faire.

Tout est en fait dans une définition de « fin de vie » que le législateur crée à son usage, instrumentalise, afin de décréter qu’on est en fin de vie, non seulement quand on se trouve en phase avancée ou terminale d’une affection grave et incurable, mais aussi, lorsque notre pronostic vital est engagé à court terme et que notre souffrance est réfractaire aux traitements. Cette définition, sur le plan du bon sens, est très contestable.

On ne peut donc pas parler de suicide assisté, mais bien d’euthanasie. Je suis par exemple désespéré de constater qu’un agriculteur se suicide en France tous les jours (ou les deux jours), que tout le monde s’en fiche. Et qu’ils n’ont même pas droit à un suicide assisté. On préfère les laisser mourir dans l’indignité et la solitude. La vraie solution serait évidemment qu’ils ne se suicident pas, ayant trouvé des oreilles étatiques attentives à leur détresse et des intelligences étatiques efficaces et déterminées à régler leurs problèmes existentiels.  

Quant à l’euthanasie (du grec ancien euthanasía : eû, pour « bonne » et thánatos, pour « mort » –, une mort douce), il faut donc en redonner la définition : Il s’agit bien d’un acte (actif ou passif) d’un médecin qui provoque la mort d’un malade incurable et souffrant. Et je ne vois pas bien le problème si le malade est de plus conscient, éclairé et consentant. Je pense même que le refus du médecin pourrait être considéré comme une « non-assistance à personne en grande souffrance ». Les mêmes refuseraient-ils l’injection à leur chien mourant et souffrant. Reste la « clause de conscience » du médecin. Et cette seule question justifie aussi cette réflexion.

Car, en droit français, un fonctionnaire ne peut justifier, pour refuser d’appliquer la loi, d’un cas de conscience politique, donc idéologique ou religieux. La jurisprudence et les textes ne reconnaissent comme facteurs de désobéissance légitime que lorsque l’ordre est manifestement illégal ou que son exécution compromet gravement un intérêt public. C’est ce qu’on appelle la désobéissance légale. Et je ne traiterais pas là de savoir si certains juges qui n’appliquent pas la loi pour des raisons idéologiques en ont bien le droit. Mais j’ai compris que les médecins, eux, bénéficieraient d’une clause de conscience partielle leur permettant de ne pas pratiquer l’euthanasie à condition d’orienter leur patient vers un autre praticien plus respectueux du patient, de sa volonté, et acceptant de faire passer le patient écrasé par sa douleur, avant son confort moral de médecin. Mais les médecins sont souvent moins au service de leur malade, qu’à l’idée académique et catégorielle qu’ils se font de leur métier. L’euthanasie ne pose donc aucun problème moral, sauf à ce que la mort du patient soit décidée par un tiers. Mais il ne s’agirait plus alors d’euthanasie. Et j’en prendrais un exemple volontairement outrancier et assumé comme tel. L’outrance, comme l’humour moins corrosif, pouvant avoir des vertus pédagogiques.

Prenons un exemple volontairement outrancier : un patient en EHPAD, réduit à l’état de légume, mais techniquement « en vie ». Est-ce de l’euthanasie que de mettre fin à son calvaire ? Ou simplement de l’humanité ? À l’inverse, nos sociétés occidentales préfèrent entasser leurs anciens dans des « mouroirs » — pardon, des EHPAD —, où ils dépérissent dans l’indifférence. Ce n’est pas de l’euthanasie. Est-ce un crime ? À l’évidence, ce n’est pas un geste d’humanité.

En conclusion de quoi, on peut considérer que cette loi ne sera qu’une très modeste avancée de notre législation, qui, si elle passe, nous laissera pour longtemps très en retard par rapport à d’autres pays. Car la France traîne les pieds, alors que d’autres pays occidentaux ont osé franchir le pas ; et il est révélateur qu’un Président jeune, qui se prétend moderne, voire disruptif, soit à à ce point conservateur :

  • Pays-Bas : Premier pays à légaliser l’euthanasie en 2001, sous contrôle médical rigoureux.
  • Belgique : Depuis 2002, l’euthanasie est légale pour les adultes en souffrance insupportable, et depuis 2014, elle est étendue aux mineurs sous conditions strictes.
  • Canada : Depuis 2016, l’Aide médicale à mourir (AMM) est accessible aux adultes atteints de maladies graves et incurables, et depuis 2021, aux personnes dont la mort n’est pas « raisonnablement prévisible ».
  • Suisse : Le suicide assisté est toléré depuis les années 1940, via des associations comme Exit ou Dignitas, qui accompagnent les personnes en fin de vie ou souffrant de maladies incurables.

Ces pays montrent qu’une législation encadrée est possible, sans dérive. Pourtant, en France, on tergiverse. Le législateur joue sur les mots : on parle de « fin de vie » pour désigner une phase avancée ou terminale d’une maladie, ou une souffrance réfractaire aux traitements. Mais qui décide du seuil de souffrance acceptable ? Un médecin ? Un comité éthique ? L’État ?   

Ce qui se joue ici, c’est moins la question de la liberté que notre capacité à faire prévaloir des valeurs d’humanité : accepter qu’un individu qui souffre trop quitte cette « vallée de larmes » ; porter assistance à celui qui souffre ; refuser que le christianisme — ou toute autre doctrine — dicte notre droit à mettre fin à nos souffrances.

La mort n’est pas un droit. Elle est une nécessité. Et parfois, la seule issue digne.


[1]. N° 1110, projet déposé à l’Assemblée nationale ; 661, celui transmis au Sénat

Une démocratie du bon sens

Si la pédagogie repose sur l’art de la répétition, encore faut-il, à chaque fois, trouver de nouveaux moyens d’expliquer les mêmes choses. En ces temps de crise institutionnelle où l’on prend progressivement conscience de la fin de la Ve République et de la nécessité d’un changement de régime, il semble utile de revenir aux fondements de la philosophie politique. Et à une comparaison renouvelée de l’aristocratie et de la démocratie, en laissant de côté la monarchie — forme de pouvoir d’un seul, qui, sauf à s’appuyer sur une légitimité divine, risque toujours de dégénérer en tyrannie. Les exemples historiques qui ne manquent pas : Staline, Franco, Castro ou Mao — pour ne citer que ceux qui sont morts dans leur lit — illustrent comment la monarchie, même déguisée, se transforme souvent en théocratie.

L’aristocratie : le gouvernement des meilleurs ?

À entendre certains, notamment européistes et méprisant le populisme – les mêmes qui ne craignent pas d’user de démagogie –, une aristocratie d’experts serait mieux à même de gouverner que des élus du peuple. Leur argument ? La complexité croissante du monde rendrait nécessaire un pouvoir exercé par des spécialistes. Pourtant, cette complexité est largement le fruit de leurs propres actions : ce sont ces mêmes experts qui, en multipliant les normes et les mécanismes, ont créé un système ingérable, dont ils peinent eux-mêmes à maîtriser les conséquences. Leur fuite en avant inquiète : vers quel mur nous entraînent-ils ?

Mais l’aristocratie, si l’on s’en tient à l’étymologie, c’est toute autre chose, c’est le gouvernement des meilleurs (aristoi). Et convenons qu’en bonne logique, « ce gouvernement des meilleurs devrait être le meilleur des gouvernements ».

Mais comment le trouver ? Platon répond précisément à cette question au livre V de sa République. On sait que, pas plus que son maître Socrate ou que son plus célèbre disciple, Aristote, il n’était démocrate. Il défendait au contraire cette idée que « les philosophes doivent être rois ou les rois, philosophes ». Cette formule, souvent mal interprétée, ne signifie pas que les diplômés en philosophie devraient gouverner. Elle souligne plutôt que le pouvoir devrait revenir à ceux qui, par leur quête de la vérité et leur élévation morale, incarnent la sagesse. Ceux-là seuls pouvant être qualifiés de philosophe-φιλοσοφία-philosophía. Socrate, Diogène ou Héraclite — qui n’ont rien écrit — en sont des exemples. Mais comment distinguer un vrai philosophe d’un simple rhéteur ? Platon lui-même en a fait l’expérience : alors qu’il définissait l’homme comme un « bipède sans plumes », Diogène lui jeta un coq déplumé aux pieds, soulignant l’arbitraire de ses définitions.

Pourtant, l’idée d’une aristocratie comme « gouvernement sage du peuple par les plus sages » reste séduisante. Notre prétendue démocratie, en réalité une technoploutocratie, en est loin : la classe politique manque en effet cruellement de vertu et de sagesse. À moins d’accepter le concept paradoxal d’une « aristocratie de la médiocrité ». Et je passerai vite sur ce qu’il convient d’appeler, en utilisant l’oxymore, « démocratie illibérale ». Je pense à ces régimes hybrides, comme ceux observés en Turquie, en Russie ou en Chine qui illustrent comment une élite peut capturer les institutions démocratiques pour servir ses propres intérêts, tout en maintenant une façade électorale. Où l’on y voit que l’expertise peut devenir un outil de concentration du pouvoir, loin de l’idéal platonicien d’un gouvernement des sages. C’est d’ailleurs l’écueil dans lequel la construction de l’EU s’est encastrée.

La démocratie : le gouvernement du bon sens

Si la démocratie se définit comme le « gouvernement du peuple, par le peuple », le parlementarisme en est une version très édulcorée. Les députés, élus par délégation, n’ont pas de mandat impératif ; les partis politiques, qui contrôlent les investitures, gouvernent selon leurs intérêts. L’agora citoyenne étant trop vaste pour être réunie, la représentation est nécessaire. Mais comment garantir que les élus incarnent la volonté populaire ?

Une solution consisterait à redéfinir la démocratie non comme le pouvoir des experts ou des sages, mais comme celui du bon sens. Les citoyens, s’ils ne sont pas tous des philosophes, possèdent une expérience concrète de la vie commune. Plutôt que de chercher des sages introuvables, on pourrait leur reconnaître deux qualités : le bon sens et la connaissance des réalités qu’ils partagent. D’où cette nouvelle proposition de définition : si la monarchie est théocratique ou dictatoriale, et l’aristocratie le gouvernement des sages, la démocratie doit être celle du bon sens.

La crise des institutions appelle à repenser les fondements du pouvoir. Entre l’illusion d’une aristocratie des experts et les limites d’une démocratie représentative captive des partis, une autre voie existe : celle d’un gouvernement du bon sens, où le bon sens collectif et une forme de sagesse collective l’emporteraient sur les intérêts particuliers. Une révolution authentique consisterait alors à libérer les députés de la tutelle des partis, et à introduire une dose de bon sens à l’Assemblée — par exemple, en élisant une partie des représentants par tirage au sort. Ce qui permettrait une meilleure diversité sociale que les élections, souvent dominées par des élites politiques ou économiques. Et des citoyens tirés au sort, conscients de leur responsabilité, peuvent s’engager très sérieusement dans des débats, comme le montrent quelques retours d’expérience ici ou là.