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Articles de philosophie

Le monde comme il est

Je ne suis pas le seul à avoir défendu cette idée : la philosophie est une optique, et cette optique est spirituelle. Dans « Totalité et infini », Levinas le dit d’ailleurs en ces termes – qui sont donc les siens. Et si j’ai de longue date adopté la formule, c’est que je crois à cette dimension essentielle de la philosophie : philosopher, c’est poser un certain regard sur les choses, comme au travers de la lunette d’un géomètre, avec quelques exigences : lucidité, mesure et droiture. Pas facile, et quelque peu présomptueux !

Pas facile de trouver les justes mots pour tenir un langage de vérité ; et c’est pourquoi je m’en prends si souvent à la démagogie de notre époque, car le propos du philosophe n’est pas de vendre, mais de redresser. En effet, Il n’a ou ne devrait avoir rien à vendre, ni idées ni concepts, ni la moindre idéologie ; mais il se doit d’éclairer, de donner à voir ou à entendre des édifiants, qui ne sont souvent que des faits choisis parce qu’ils font sens, même s’ils passent inaperçus du commun ; et de construire des concepts signifiants et méthodologiquement opérants. C’est ainsi que j’ai proposé, ici et dans d’autres textes, un cadre théorique des jeux de pouvoir et des dynamiques de captation à l’œuvre : au premier rang des forces au travail, le Marché, derrière lui la Bureaucratie, puis l’Opinion, ce que je nomme le Politique et enfin les Médias. Schéma simplifié, j’en conviens volontiers, mais qui m’aide à penser la société occidentale. Simplifié, car s’il est difficile de dénouer les Médias et le Marché – où classer Facebook ou Tweeter ? – il est tout aussi complexe de séparer vraiment, d’un côté l’Opinion et de l’autre les Médias qui la fond et la mesurent. Mais tout cela reste à méditer, et je voulais justement illustrer ce propos.

Il y a peu, suivant un bus, je lisais sur l’affiche à son derrière le titre et l’accroche du film : « Peppermint ». Cette accroche, en sous-titre de la photo d’une jeune femme belle, mais inquiétante, est celle-ci : « la justice a échoué, elle fera la sienne ». Je ne sais si la formule sera vraiment lue, ou si seule l’image dans les tons noir et sang retiendra l’attention, mais je crains que personne n’y voie le moindre mal.

 

Il s’agit évidemment d’un nouveau film américain, de genre, et que l’on peut classer dans la série des « Revenge stories », un genre déjà très ancien. Et si, curieusement, c’est le visage de Clint Eastwood qui s’impose à l’instant dans le rôle de l’Inspecteur Harry Callahan, un héros qui ne faisait pas dans la dentelle, beaucoup de films et de romans ont exploité la veine sanguinolente de la vengeance.

Ce nouveau film qui s’affiche aujourd’hui dans nos villes, comme une affiche de campagne électorale, véhicule une idéologie simple, sur laquelle je ne donnerai aucun avis : à savoir, si la justice ne donne pas raison à une victime, alors elle a le droit moral de se venger, et d’exercer une violence, voire une cruauté, moralement justifiée. Vieille idée qui se conçoit, et qui est le ressort de tant de tragédies où l’hubris de la vengeance est mise au rang des valeurs. Je pense aussi au Cid dont le récit épique prospère sur la même thématique. C’est quand même un peu l’Amérique de Trump, celle qui a la gâchette facile. Et on sait comment l’idéologie américaine, portée brillamment par Hollywood et les GAFAs infuse nos esprits. C’est en fait une idéologie préchrétienne, à la fois païenne, la colère d’Achille qui vient de perdre Patrocle, et juive, œil pour œil, dent pour dent. Tout le contraire du message des évangiles : tendre l’autre joue ; mais tout aussi contraire aux vertus républicaines : l’État étant censé détenir le monopole de la violence légalisée.

 

Et il faut bien remarquer que cette affirmation éthique qu’arborent les fesses des bus passe la censure française sans soucis, alors qu’une scène de sexe un peu trop crue serait interdite ou seulement tolérée, mais pas sans conséquence sur le classement du film. La Bureaucratie liberticide accepte donc que le Marché fasse la promotion d’une certaine éthique, objectivement antinomique aux valeurs républicaines, précisément françaises et jacobines, mais n’accepterait pas une outrance pornographique. Elle donne donc beaucoup plus d’importance à une question de mœurs sociétales que d’éthique politique. Et où se fonde ce puritanisme sexuel si ce n’est dans la religion chrétienne ? On ne peut donc que constater que la Bureaucratie, comme le Politique, plie, à la fois devant le Marché et ses choix idéologiques, et devant l’Église et son énorme difficulté à gérer sa libido. Oui, l’Église, comme ses prêtres, a une libido, et chacun a bien pris conscience de l’énorme difficulté de l’Église à aborder sainement les choses du corps et le désir des créatures de son dieu.

 

Et s’il faut encore rajouter quelques mots pour couper court à la remarque de mes lecteurs les plus vigilants, ou les plus exigeants, précisons ! Cette proposition qui est ici niée de refuser la vengeance est évidemment « christique », puisqu’elle constitue un enseignement fondamental du prophète juif. Elle n’a jamais constitué pour l’Église de Rome une quelconque valeur. Autre point qui ne sera pas ici développé, la chronique ayant ses règles de concision : l’idée qu’une victime acquière, de ce fait, un droit moral, ou se trouve élevée moralement du seul fait de sa souffrance, est bien chrétienne, même si je ne la trouve nulle part dans les évangiles qui professe exactement le contraire : la parabole des ouvriers de la onzième heure peut d’ailleurs être comprise ainsi.

Chronique urbaine

Comme le temps en cette fin août est beau et chaud et invite à la flânerie, je me suis interrogé sur ce que pourrait être, ici, en Europe, la vie bonne. Vieille rengaine philosophique… Mais quand on a du temps à perdre …

Ce serait déjà de vivre dans un environnement dont la nature n’aurait pas été éradiquée, stérilisée, et qui, par ailleurs, serait pour nous suffisamment confortable. Car nous avons pris des habitudes, probablement mauvaises ; et habiter un chez-soi douillet comme un nid est légitime.

Il conviendrait donc à ceux qui chercheraient cette vie bonne – vie douce serait peut-être moins ambitieux –, désintoxiqués des produits du Marché, guéris de leurs addictions modernistes, d’habiter des villes à tailles humaines. C’est du moins mon point de vue, car je trouve, dans tous les domaines, ce concept de taille ou de mesure humaine, pertinent. Un bouddhiste parlerait de juste mesure, pour cette idée de regarder les choses à son niveau, sans se hausser du col. Et cette idée était très présente – je pense à Platon et à Aristote – dans la philosophie grecque, comme dans sa littérature – L’Iliade n’est-il pas aussi un plaidoyer contre l’hubris ? Et cette exigence est centrale chez Montaigne qui nous invite « à vivre à propos », c’est-à-dire à chercher les réponses justes, c’est-à-dire adéquates, mais aussi mesurées. L’excès, la démesure, est toujours dangereux et cette course, « humaine, trop humaine », au super, à l’hyper est notre talon d’Achille. Achille étant précisément la figure homérique de l’hubris.

Mais concrètement, qu’appeler alors, une ville à taille humaine ? C’est une ville ou chaque famille pourrait avoir sa maison, même modeste, avec un jardin, même petit, où faire possiblement courir ses enfants et son chien, où pouvoir planter un arbre, cultiver quelques fleurs, passer un après-midi d’été dans une chaise longue à relire « Les Essais » ; une ville où les vieux pourraient rester «  à la maison », et de chez eux, marcher paisiblement vers la poste, un vendeur de nouvelles, une épicerie de proximité, un café ou ancrer ses habitudes, y être reconnu et discuter avec le patron de la vie du quartier.

Force est de constater que le nombre de villes à taille humaine décroit, au moins en France, et que ce que notre modernité nous propose, c’est de vivre dans des villes qu’il faut bien qualifier d’inhumaines. Mais l’homme s’habitue, progressivement, aujourd’hui à vivre dans des clapiers, demain je ne sais comment – notons que c’est la progressivité qui rend l’insupportable supportable. Et il s’habitue à croire que blanc c’est noir, qu’une contrevaleur est une valeur, et que l’inhumain est l’humain, et un jour s’il vit sur Mars, il finira par considérer que la planète rouge est acceptable, voire désirable. Quand on n’a plus que ça, on finit par aimer son malheur et à y tenir. Et la démagogie est là pour nous faire prendre un regrès pour un progrès, prétendre que, contestant une certaine modernité, les empêcheurs de tourner en rond souhaiteraient le retour aux cavernes, alors qu’ils en appellent simplement à une tout autre modernité, un tout autre progrès, un bon en avant décisif – ce qu’il convient de nommer un sursaut –, mais dans une tout autre direction. Et n’écoutez pas les experts qui vous diront qu’on ne peut prendre une autre voie, comme si notre effondrement était inévitable et qu’il convenait d’accepter cette perspective comme une juste fin des choses. Les experts défendent un certain système où les promoteurs, les bétonneurs en tous genres parlent fort.

 

Le luxe, ce serait tout simplement de pouvoir vivre, pas de survivre, c’est-à-dire de disposer d’espace et de temps, l’un et l’autre à soi, pour soi, pour y déployer son corps et en jouir librement. Ces choses qui nous ont été données par la nature et que le marché nous a volées. Un luxe, car une chose aussi primaire, première, aussi fondamentale à la réalisation de nos vies, nous est aujourd’hui chichement comptée. Quel paradoxe que de parler de progrès pour la perte de ces choses qui nous avaient été offertes. Alors que nous aurions dû consacrer toute notre énergie, toute notre inventivité à trouver, puis à parfaire les moyens de jouir de nos espaces naturels et de notre temps de vie, c’est-à-dire à perfectionner la vie, à en faire un art, nous avons tout gâché, et fait en sorte que l’espace devienne une rareté et le temps de même. Nous avons fait de la vie, j’entends de la vraie vie, distinguant ici comme le philosophe Raoul Vaneigem, vie et survie, un luxe que seuls quelques privilégiés peuvent connaître. Nous avons donc globalement régressé, et refusons de changer de cap.

 

Beaucoup partagent ce sentiment que notre temps subjectif s’accélère, et qu’il nous est en quelque sorte de plus en plus compté. En fait, ce sont les blancs qui font la durée subjective du temps, ces moments de disponibilité dont chacun peut jouir, soit en les remplissant au gré de son désir, soit en les laissant vacants : du temps laissé libre à la contemplation, à l’écoute, à l’attente de l’imprévu, à l’espoir d’une rencontre. Et si notre temps nous semble si rabougri, c’est que le Marché, considérant que ce temps est un temps de consommation possible, le réifiant en quelque sorte, nous mobilise en permanence, capte notre présence, pour ne plus nous laisser respirer, vivre, entre deux spasmes de consommation. On est par exemple frappé du temps que les jeunes passent les yeux sur un écran, consommant de manière télévisuelle leur vie. Et qui a encore une pleine conscience de l’omniprésence de la pub dans notre réalité sensible ? Une étude reste à mener pour savoir combien d’heures par jours un individu est exposé à la pub. Y a-t-il un seuil d’exposition critique, une dose maximale au-delà de laquelle, comme pour l’alcool, les neurones meurent ? Mais la publicité n’est pas seule responsable : notre temps est ruiné, car nous sommes, comme le rappelle le philosophe Giorgio Agamben en reprenant pour le développer ce concept à Foucault, prisonniers de « dispositifs » aliénants.

Il définit ainsi ce concept : « J’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants » ; et remarque comme moi : « Aujourd’hui il n’y a plus un seul instant de la vie des individus qui ne soit modelé, contaminé ou contrôlé par un dispositif ». Donc très loin des débats stériles entre la gauche ou la droite, entre les partisans de telle ou telle idéologie, à l’inverse de ce que les écologistes nous proposent – d’autres dispositifs de normes et de contrôles pour toujours plus de surveillance – c’est un combat pour récupérer ce temps et cet espace qui nous ait nécessaire pour vivre dignement qu’il faut mener. Sans liberté de vivre, pas de dignité.

 

L’homme survit et s’en accommode, dans un environnement de plus en plus étroit, borné, sans horizon, dans des villes inhumaines. Il accepte de donner son temps, sa vie au Marché et au Système qui le surveille et le contrôle en permanence. Il accepte, par la force des choses, que ce qui lui a été donné, gratis, l’espace, le temps, c’est-à-dire la vie, lui soit volé, qu’il doive donc la gagner, la regagner, et qu’elle devienne un luxe qu’il devra racheter très cher, pour en jouir de manière parcimonieuse, sauf à être bien né. Nous appelons cela la modernité, nous en sommes fiers – c’est dire notre état de formatage et de dépendance ; et, sans craindre la démagogie, nous appelons progrès ce long chemin qui nous a conduit au fond sordide de cette impasse. Vivement le grand collapse. Après, les animaux survivants pourront, dans leur langage à eux, reprendre cet aphorisme de Sylvain Tesson : « L’homme ne sera plus un jour qu’un souvenir terrifiant ».

Humain, trop humain

Il y a peu, j’entendais sur les ondes que les conventions internationales humanitaires – on y débattait des conventions dites « de Genève » sur la protection des civils en cas de guerre, notamment celles d’août 1949 – avaient rendu la guerre plus humaine (sic).

Quelle curieuse façon de s’exprimer ! comme s’il y avait quelque chose de plus humain que la guerre ? Comme si l’on pouvait être plus humain qu’humain en faisant une guerre propre, en quelque sorte en lavant plus blanc que blanc ? Les animaux ne font pas la guerre, et moins la guerre est mesurée, plus elle est moche, et plus elle est humaine, tristement humaine. L’animal ne commet ni crimes de guerre ni génocides ; il n’extermine pas les mécréants, les opposants politiques et les hétérodoxes. Peut-être un manque d’imagination ?  Il n’invente pas de tortures raffinées : la roue, le bûcher, la chambre à gaz, le bain forcé, pierre au cou, le pal. Peut-être l’animal n’est-il pas assez bestial ? sans doute n’est-il pas assez humain ? Je sais qu’une espèce animale peut en éliminer une autre, mais par le « jeu » de la concurrence naturelle, sans plaisir particulier, et cette guerre n’en est pas une, et surtout pas un jeu, un sport, et elle répond toujours à une forme de nécessité qui dépasse les individus.

Quelle « meilleure » ou pire façon de dominer le monde, de l’humaniser, d’imprimer notre redoutable empreinte que de faire la guerre. Je l’ai écrit souvent, le propre de l’homme c’est l’orgueil. Et de l’orgueil à l’hubris…

Regrès et inconséquences humaines

La démagogie c’est l’art de travestir les vessies en lanternes, la pratique de la transvaluation promue en valeur de modernité, le mésusage des mots à fin d’enfumage. S’il y a une sagesse, c’est bien celle de voir les choses comme elles sont, de les prendre comme tels et d’en user au mieux. Et j’entends bien que cette voie est étroite et mal commode : c’est pourquoi les bouddhistes parlent d’un sentier plus que d’un chemin, un sentier du milieu, noble et octuple. Et dont les premières stations seraient : vision juste, pensée juste, parole juste, action juste, si l’on me permet de le dire ainsi en simplifiant et en substituant une quadrature du cercle, symbole très occidental puisqu’il renvoie à l’antiquité pythagoricienne, à un chemin octuple, plus oriental et si poétique ; et que je prends ainsi, au plus court, en brulant quelques étapes.

 

En fait, je voulais moins parler de spiritualité que de philosophie politique, et me désoler à nouveau, quitte à lasser, que le système occidental soit en faillite. Mais un prophète ne dit-il pas toujours la même chose ? Pardon pour l’absence de modestie, même si je pensais moins au Christ qu’au crucifié de Turin – je pense évidemment à Nietzsche et à son effondrement de janvier 89. Je continuerai donc à l’aboyer ou à le murmurer quand mon propos sera devenu insupportable : la faillite occidentale est une réalité dans les faits et dans les chiffres. Il faut voir les choses comme elles sont, ou patauger dans la démagogie ambiante : publicité, novlangue bureaucratique, langue de bois politique. Évidemment, les nantis, ceux qui sont du bon côté du manche, tous ceux qui pensent avoir trop à perdre au changement, disons pour simplifier et jouer un peu, les marconistes qui marchent sans avancer, au pas cadencé, ne veulent ni l’entendre ni l’admettre. Il est d’ailleurs rationnel de craindre pour sa fortune et de protéger ses petits privilèges. Ceux-là m’opposent aussi que « c’est toujours mieux que si c’était pire », ce qui ne manque ni de logique ni de profondeur, et je me suis même vu répondre, quand je pointais le tropisme totalitaire du système, que nous n’en étions pas au point de la Corée du Nord. C’est pas faux ! Faut-il donc attendre que « 1984 » advienne, avec si peu de retard, que Big Brother prenne tout pour réagir ? Et en attendant, laisser l’étau se resserrer et nous étouffer progressivement ?

Il ne s’agit pas de cracher dans la soupe qui m’a nourri et qui a fait l’homme que je suis : désespérément occidental, si judéo-chrétien même dans mes combats contre le christianisme ; nietzschéen en fait. Il n’empêche : le système occidental est failli. Et qu’il nous ait apporté jadis une prospérité relative, qu’il ait produit ce que l’homme a produit de mieux, qu’il ait été pendant des siècles le moteur du progrès planétaire, qu’il fût une grande et belle civilisation n’est pas contestable et j’en donne ici acte et avoue mon amour pour ce qui fut. Mais je me demande si, à défaut de fin de l’histoire, et l’on dit que toutes les histoires d‘amour se terminent mal, l’histoire n’a pas sifflé la fin de la partie et annoncé l’imminence du grand collapse. Un peu comme dans ces courses automobiles quand, drapeau en mains, on signifie aux coureurs prisonniers de leur machine, grisés par la vitesse, qu’il ne reste que quelques tours à parcourir à tombeau ouvert, dans le vacarme des moteurs qui hurlent.

 

Regardons les choses crument ! Essayons-nous au regard juste !

Les progrès de la médecine et de l’agriculture avaient permis à l’homme occidental de vivre plus longtemps et en meilleure santé. Aujourd’hui, son espérance de vie, précisément aux États-Unis, a commencé à baisser. La condition des travailleurs s’était améliorée : baisse de la durée hebdomadaire du travail, retraite vaguement décente, protections collectives, travail pour tous. Les politiques néolibérales détricotent tout :  chômage de masse, atteintes au droit du travail, recul de l’âge de la retraite, diminution des allocations retraites. À terme, le travail sera marginal, et l’oisiveté subventionnée par des allocations de survie la règle. Ce serait le progrès ?

Les libertés, si prisées dans les discours, sont rognées chaque jour, mises à mal par un délire normatif liberticide et des médias qui acceptent pour des raisons qu’il conviendrait d’analyser de se transformer en police de la pensée.

Notre environnement est salopé, bétonné, dénaturé, et les ressources naturelles pillées, gaspillées, souillées. L’homme chie dans ses draps ! Je sais, la poésie de la formule est contestable, mais, merde alors !

 

Pardon pour ce cri, et disons le plus calmement avec les mots de Sylvain TESSON : « On se prend à penser que le passage de l’humanité sur la Terre, finalement, aura consisté en une politique permanente de la terre brûlée, et que le progrès n’est que le mouvement immobile qui aura permis à l’homme de continuer à pratiquer le brûlis tout en inventant le Canadair ».

… Et toute cette violence ! Le développement du droit international, de l’arme nucléaire, paradoxalement, la construction, pourtant sanglante, des États-nations, la fin des idéologies, semblaient pouvoir nous conduire vers un monde pacifié. Nous n’avons jamais été si près d’un nouvel embrasement planétaire qui, s’il advient, aura trois causes : la fin de la suprématie américaine, celle des états nations en Europe, les guerres de religion planétaires. Tien ! Parlons un peu des religions ! La Réforme engageait l’occident dans la voie d’une foi théiste areligieuse, en singularisant la relation à Dieu et aux textes, le panthéisme spinoziste l’engageait plus loin encore, vers le matérialisme du XIXe, l’émergence d’une spiritualité sans Dieu nous promettait une aube débarrassée des vieilles lunes. Depuis, le prosélytisme islamique nous a fait faire un grand bond en arrière et nous avons perdu le combat de la laïcité avant même de l’avoir mené. Très objectivement, on peut constater que l’Occident a renié ces valeurs. Certains parlent de décadence, on hésiterait à parler de masochisme. Et si je n’avais pas déjà écrit quelques horreurs, je parlerais d’auto émasculation.

 

La croissance du marché nous a apporté un confort relatif ; son emballement, son changement de nature et son développement sans maitrise – marché sans conscience n’est que ruine de la civilisation –, nous conduisent à cet effondrement que Jared Diamond nous annonce à très court terme. On doit s’interroger, et le faire vite, sur ce qui s’est passé. Personnellement je vois la cause de ce grand gâchis, dans la façon dont le Politique, qui devrait, tirant sa légitimité de ce qu’il porte la voix du peuple, prévoir, orienter, organiser, corriger, s’est laissé subvertir par le Marché et la Bureaucratie. Et cette subversion est fatale, non seulement à la démocratie, mais plus gravement à la survie de l’humanité. Aujourd’hui, exclus de la cour des grands où les patrons des grands groupes et les représentants des bureaucraties nationales et internationales se chamaillent, renvoyés dans leur bac à sable, les politiques crient et piaillent pour faire croire qu’ils ont encore prise sur le monde. Ils me font penser, analogie troublante, aux rois fainéants dans leurs chars à bœufs, on devrait dire « rois jouisseurs » ; ces derniers mérovingiens qui régnaient, mais sans pouvoir prendre la moindre décision, car tout était décidé par l’administration du palais d’Austrasie, et précisément par le maire qui était le premier des fonctionnaires du palais. On connait la fin de l’histoire : Childeric III sera le dernier roi mérovingien. Son action se limitera à recevoir les ambassades et à répéter ce que le maire du palais lui demandait de dire, jusqu’à ce que ce que ce maire, Pépin dit le Bref, le dépose et se fasse élire roi à sa place.

 

Actualité plus récente. Je lisais hier dans un quotidien régional : « Les barrages français vont être privatisés, car la Commission européenne n’accepte pas le monopole des entreprises publiques sur l’hydroélectricité. Et c’est écrit, comme on dirait : « le ciel sera aujourd’hui nuageux et demain, un vent frais nous fera perdre un degré ». J’imagine que notre Président applaudira. C’est à pleurer !

Après le foot, retour à la politique

Parler de mondialisation, comme je l’entends quotidiennement, c’est qualifier de la manière la plus commune ce phénomène dont Fukuyama qui en a bien senti l’importance et le caractère structurant, a rendu compte, mais de manière très imparfaite, et en faisant quelques erreurs de perspective, dans ses articles puis son essai sur « La fin de l’histoire et le dernier homme ». Fausse téléologie ! Nous n’en sommes évidemment pas à la fin de l’histoire ni, je l’espère, à son crépuscule, car cette fin sera celle de l’humanité ; et elle sera dramatique et probablement accidentelle. Dramatique, sauf pour la planète bleue qui sera enfin débarrassée, comme le dit mon maître, de sa maladie de peau, de ses parasites, et pourra cesser de se gratter.

On nous dit que nous serions entrés dans l’ère de la sixième extinction massive des espèces vivantes. Il faudra bien qu’un jour, comme pour les dinosaures, nous soyons de la charrette. Et si cette histoire a une morale, il faudra qu’il en soit ainsi : une aube radieuse et sans hommes pour empêcher la terre de tourner rond.

Il n’y a donc pas de fin de l’histoire qui s’annonce, même si cette fin s’est inscrite dans l’histoire dès le début, mais sans plus. Et aux philosophies finalistes, c’est-à-dire providentialistes, je préfère cette idée nietzschéenne d’une « innocence du devenir », d’un « ciel de contingences ». Il n’y a pas de prédestination, pas de nécessité morale ou d’axiologie du progrès, mais du hasard, un hasard qui toujours fait nécessité. Et si nous allons bien quelque part, il n’y a ni feuille de route, ni plan, aucune certitude quant à notre point de chute ou à la violence de ladite chute.

Ne prédisons donc pas la fin de l’histoire, une eschatologique sociale et politique sur un modèle occidental prétendument abouti, raffiné par le christianisme et l’économie de marché. Et ne parlons pas de « mondialisation », mais plutôt de « convergence », dont la mondialisation des échanges n’est qu’un aspect parmi d’autres, une participation. Et précisons que si le développement du marché est un processus entropique autant qu’anthropologique, donc naturel, la convergence d’une espèce qui se développe sur un espace clos est de toute façon inévitable, par le simple fait du brassage, du transfert dans le patrimoine génétique de caractères culturellement acquis, et de la relative homogénéisation des individus qui s’en suit.

 

L’économie est la science des échanges, l’art de faire converger les intérêts vers une contractualisation qui marie les individus, et c’est pourquoi le commerce a toujours été le meilleur rempart à la guerre. À l’époque où j’étais adolescent, on récitait comme le plus branché des mantras : « faites l’amour, pas la guerre ! », un slogan auquel, à quinze ans, je ne demandais qu’à adhérer sans réserve ; le royaume ici et maintenant, et l’obligation morale d’en jouir. Nos ainés, moins puérils, auraient pu nous objecter « faites du commerce, pas la guerre ! », mais l’amour, la guerre, ou l’échange marchand, ne sont que des façons de commercer, et l’homme, animal social, est un commerçant dans l’âme, et la cité, plus un marché qu’un dortoir. Encore que, comme je viens de le rappeler, on peut commercer dans un lit et trouver un profit à cet échange.

Mais l’économie de marché est plus que l’économie, et son développement, sa massification, parce qu’elle multiplie et accélère les échanges, conduit à une convergence des comportements et à une uniformisation des individus, formatés par des usages et des rapports aux choses qui leur sont imposés par les concepteurs et les marketeurs de produits marchands. Et c’est là où je discerne toute cette entropie de l’humanité comme système. Des consommateurs que tout pourrait séparer, s’ils n’utilisaient les mêmes outils manufacturés de la même manière, finissant par faire les mêmes gestes et entretenir les mêmes relations aux objets standardisés du Marché, conduits à vivre dans la même réalité qui n’est qu’une réification marchande du monde. Tout converge, la forme des voitures, les modes vestimentaires, la façon de se nourrir d’un burger, le fléchage iconique des informations sur les écrans qui ne peut pas être sans conséquence à long terme sur l’asymétrie cérébrale – sujet d’étude pour les neurologues. Et le phénomène contemporain le plus remarquable qui puisse être étudié est bien la convergence entre l’Occident et la civilisation chinoise, et les prémices, notamment en Turquie, de celle avec le monde musulman. L’histoire humaine converge, non pas vers une fin particulière et désirable, comme Fukuyama après Kojève et Hegel a pu le dire ; car cette convergence n’a pas pour ressort une nécessité morale – par exemple l’idéologie droit-de-l’hommiste –, mais l’irrépressible dynamique de l’économie de marché qui soutient, dans une certaine mesure, les droits de l’homme ; car la liberté de circulation est bonne pour le Marché, et tout ce qui est bon pour le Marché est moral, dans un monde qu’il réifie.

 

Cette convergence est donc une nécessité, même si elle reste formellement indécise, et dépendante de l’imagination des concepteurs de produits et de services. Nous allons donc tous au même endroit – sans que personne n’ait pu réserver une chambre à l’arrivée ­–, embarqués sur le même bateau qui prend l’eau. Mais le ciel est bas, le brouillard dense, et si le capitaine tient fermement la barre, les courants restent forts, et de toute façon il ne dispose ni de carte, ni de boussole, ni de projet particulier. Et ceux qui savent que la terre, quelque part devant, est rocheuse, et que le navire ne pourra que s’y briser, ne sont pas pressés d’apercevoir un semblant de terre émerger du brouillard, et préfèrent attendre au bar, sur le pont supérieur, à écouter l’orchestre ou à philosopher sur la vanité du monde et la beauté des femmes.

Le ciel est bas et les mines tristes, surtout celles des passagers des ponts populaires, en bas, près des machines dont ils entendent la respiration bruyante et cadencée, heurtée, et dont ils perçoivent les odeurs de mazout et de crasse. Cette convergence, parce qu’elle replie l’éventail des possibles et nous fait sentir une fin peu désirable, provoque nécessairement le désenchantement du monde et un désarroi général. On pourrait, jouant sur les concepts, dire que si la culture déplie le monde, le Marché le replie sur quelques valeurs, dont l’argent, et partant, l’appauvrit.

 

L’Occident est décadent, on l’a beaucoup écrit, et je veux bien le croire. Et on a beaucoup commenté que les civilisations, comme les hommes, naissent, vivent et meurent. Peut-être n’avons-nous pas suffisamment compris l’analogie et insisté sur le fait qu’elles peuvent mourir de leur belle mort, dans leur grand âge, par extinction du désir, ou mourir fauchées dans leur belle jeunesse. Et on ne doit pas confondre non plus ces deux phénomènes : convergence et décadence. Évidemment, la convergence provoque des frictions, des rapports de force qui peuvent accélérer ou modifier d’autres processus et altérer ce qu’on pourrait nommer « le conatus des civilisations ». Et on peut mettre l’index sur un point révélateur de cette convergence entre, précisément, l’Occident et la civilisation asiatique : le Marché a fait converger les intérêts, englobant toute la planète, et les produits qui nous formatent sont aujourd’hui fabriqués pour l’essentiel en Asie et conçus en Occident – il faut dire « designés » quand on fait partie d’une start-up-nation ; et les femmes asiatiques, assez logiquement, se font débrider les yeux.

 

Revenir sur le passage du troc à l’économie de Marché est nécessaire pour comprendre les ruptures qui se sont opérées alors, mais progressivement, et leurs conséquences politiques. Car, pour insister sur ce point, c’est bien l’invention du Marché qui a tout bouleversé, car le troc se suffisait à lui-même. L’économie du troc est une économie de subsistance et d’échange de surplus de production. Si l’on ne peut consommer tout ce que l’on a produit pour soi, il est alors rationnel d’échanger ce surplus contre ce qui peut nous manquer, ou ce que l’on peut désirer, un plat de lentilles pour un héritage, ou un joli couteau à manche d’ivoire contre la femme de son voisin – heureuse époque d’une insouciance perdue. Et c’est un processus pacificateur de relations, car il est difficile de faire du troc avec des voisins que l’on combat ; processus redistributif, sans hiérarchie ; et ce modèle économique primaire, s’il avait pu produire à lui seul un système politique, aurait produit un système égalitaire et démocratique. D’ailleurs, qu’on fouille un peu, et on se rendra compte que l’Europe féodale du moyen âge avait une dimension démocratique très forte ; lire par exemple l’étude passionnante : « Vivre au village au Moyen Âge » de Monique Bourin et Robert Durand – la façon dont les villageois géraient leur quotidien en assemblées élues, et avaient beaucoup recours au troc.

L’économie de marché, par contre, a pour principe non plus de vendre ses surplus, mais de produire pour vendre ce dont on n’a pas a priori besoin, mais qu’on peut mettre sur le Marché dans le but d’amasser une richesse plus ou moins fiduciaire, donc du pouvoir. L’argent étant l’agent de la thésaurisation du pouvoir. Et ce paradigme économique ne peut produire, au plan politique, si la morale ne s’en mêle pas et ne le redresse pas un peu, qu’un monde inégalitaire et aristocratique, ploutocratique si l’on préfère, d’abord physiocrate, puis bourgeois ; un monde d’exploiteurs et de rentiers. Le modèle économique étant le premier moteur de la politique.

 

La convergence est donc un processus de subversion, par le Marché, dont l’activité produit des effets naturels, « mécaniques », pouvant être analysés et décrits par des lois. C’est en cela que l’on peut parler des lois du Marché et, plus ou moins légitimement, d’économie comme science. Le développement du Marché, en transformant le monde en monde-de-choses-à-vendre, en standardisant ces choses, et le désir de les posséder et le mode d’usage qui va avec, fait converger les modes de vie, de consommer, d’être à la vie, et formate cet homo economicus qui remplacera à terme le sapiens-sapiens. Car à quoi bon penser quand on consomme, c’est-à-dire quand on jouit ? Et pourquoi penser que l’on pense, à l’heure d’une Intelligence artificielle qui peut être de substitution, une I.S. ? À la standardisation des produits, correspondent une standardisation des comportements, une uniformisation des systèmes et un formatage des individus. Dès lors, les seuls marginaux sont ceux qui n’y consentent pas et refusent l’économie de Marché ; un choix et une liberté que le Marché et le Système qu’il formate ne peuvent accepter ou consentir. Il faudra donc bien que les marginaux rentrent dans le rang ou en crèvent – c’est toute la leçon du « Meilleur des mondes » et du suicide de John, acculé dans une impasse, car comme l’écrit Huxley : « Mieux vaut le sacrifice d’un seul que la corruption d’une quantité de gens ».

 

La convergence est donc un glissement doux, mais de plus en plus rapide vers ce qu’Edgar Morin nomme « un monde totalisant », et dont la forme politique est nécessairement technobureaucratique et totalitaire, car si un monde de travailleurs ne peut être que ploutocratique, un monde d’allocataires ne peut être que totalitaire. Insistons sur ce point : un monde de travailleurs réellement indépendants, d’artisans ou d’artistes ne peut être que politiquement libéral ; quand, à l’aliénation des travailleurs salariés, correspond l’aristocratie de rente, et à un monde d’allocataires qui reçoivent passivement sans contribuer à rien, correspond un totalitarisme bureaucratique qui maitrise les principaux flux financiers. Rappelons que l’allocation (ce qu’on appelle les revenus de transfert) ne cesse de croitre en Occident, les revenus du travail et du patrimoine décroissant dans le même temps à proportion. Et que pendant ce temps, très logiquement, l’État capte une partie toujours plus importante des richesses produites.

 

Si le développement de l’économie de marché a permis le développement massif du salariat, c’est la financiarisation de l’économie qui a conduit à l’émergence d’une société d’allocataires sans travail. Mais dès 1958 Hannah Arendt pointait le risque de fabriquer « une société de travailleurs sans travail ». Le développement non maitrisé de la bourse a permis de gagner toujours plus d’argent sans créer de richesses, notamment en spéculant sur l’évolution des valeurs, des monnaies, des produits dérivés, et sans investir sur le moyen long terme. Et cette pratique qui permet au capital de s’investir sur du très court terme (parfois quelques secondes) avec des espoirs de rendement extravagants, a obligé les entreprises qui voulaient se financer à offrir aux investisseurs des perspectives comparables. Cela a conduit les managers à mener des politiques de survalorisation fatales et à exiger des gains de productivité toujours plus importants, même pour des entreprises rentables, les engageant dans une course un peu folle. La encore, il y a eu convergence des pratiques, et chacun a dû mener la même stratégie d’optimisation des coûts : baisse du coût matière, donc diminution de la qualité du produit et utilisation de matières polluantes, non dégradables ou portant atteinte à l’environnement, optimisation des produits, donc standardisation-uniformisation ; optimisation des coûts de main-d’œuvre, cost killing dans les fonctions support.  Et l’optimisation des coûts de main-d’œuvre de production a conduit à l’optimisation de l’organisation, mais aussi à exiger des hommes un rendement toujours plus important. Mais l’anthropologie fixe quelques limites à cette demande d’augmentation des cadences. Heureusement, quand l’homme touche à ses limites, il est encore possible de le remplacer par une machine, plus forte, plus adroite, plus robuste, plus fiable et plus docile, et moins chère. La machine, l’automate et le robot remplacent donc l’homme, et si le marché a encore besoin des gens, c’est bien pour consommer, pour que les allocataires rendent aux entreprises une partie de l’argent que l’État a prélevé, ici et là – en fait partout ; et que l’essentiel de la richesse produite revienne au capital. La logique financière du Marché produit donc bien un marché sans travailleurs, donc sans citoyens actifs, capables de s’investir et d’échanger ; un monde d’inactifs et d’irresponsables, passifs et nourris par un système qui ne demande que ça : gérer chacun comme un animal de rente. Et je prophétise le retour au troc – je le vois bien s’amorcer –, comme seul espoir d’un retour du désir démocratique. Mais l’Etat, « ce monstre froid », l’a bien compris, et dans le projet de supprimer l’argent liquide, l’argent libre, ne se cache aucun autre projet. Nous en reparlerons, mais l’abandon du cash sera la fin de tout espoir démocratique et la victoire, peut-être définitive, de la technobureaucratie, c’est-à-dire de l’alliance entre des groupes aux pratiques formellement mafieuses, et l’administration. Qui me lira trouvera ces mots bien outranciers. Je cite une dernière fois, Huxley, dans un article de 1946, la date est importante : en écho à son roman, évoquant l’étatisme, il déclare : « Il est probable que tous les gouvernements du monde seront plus ou moins totalitaires … Seul un mouvement populaire à grande échelle en vue de la décentralisation et de l’aide individuelle peut arrêter la tendance actuelle à l’étatisme. Il n’y a présentement aucun indice permettant de penser qu’un semblable mouvement aura lieu ». Et d’ajouter : « Il n’y a, bien entendu, aucune raison pour que les totalitarismes nouveaux ressemblent aux anciens ». Alors, disons que mon outrance fait simplement écho à celle d’Huxley

 

Convergence des modes de vie, de produire et de consommer, et de penser. Car l’économie de marché a façonné notre modernité et structuré le monde, l’a fait plier à ses exigences, et il sera difficile de le déplier. Car on a retiré à l’homme tout moyen naturel de vivre, toute possibilité de revendiquer un bout de terre et de s’y installer pour y vivre en paix, dignement, libre, mais à sa façon, pour y vivre de son travail. Il n’y a plus de droit au sol quand le système a tout pris et rien laissé à ceux qui veulent vivre autrement, une liberté que les zadistes, proches d’ici, se sont fait refuser. La convergence du monde ôte à l’homme ses libertés fondamentales le transformant en travailleur/consommateur, ou en allocataire, sauf, évidemment, à ce que l’on soit bien né. L’homme doit rentrer dans les cases-prisons que le système a construites pour lui, ou bien il devra disparaître. Il ne pourra être libre et revendiquer, comme l’écrit Huxley, reprenant une expression anglaise courante « La liberté d’être une cheville ronde dans un trou carré ».

 

Que rajouter si, pour conclure, je devais résumer mon propos à l’essentiel ? Le phénomène de convergence des sociétés humaines est irrépressible, et crée une désillusion, projetant chacun dans un monde désenchanté où sa vie lui échappe, et les opportunités de se conduire en homme libre et autonome s’évanouissent. Le rêve du « ni Dieu ni maître » a disparu. L’Etat est devenu notre Dieu et notre maître, et demain, ayant ôté à la plus grande partie de la population tout moyen de vivre, il fera dépendre ces vies de ses allocations, leur ôtant toute dignité.

Cette convergente est mécaniquement produite par l’extension du marché et ses dernières évolutions vers la financiarisation de l’économie et la numérisation du monde. Cette croissance et ces évolutions, après avoir fabriqué un monde de travailleurs, actifs ou chômeurs, fabriquent aujourd’hui, du fait justement de sa financiarisation et de sa numérisation, un monde d’allocataires fichés, et créent les conditions de l’émergence de systèmes politiques totalitaires ; et il faut bien convenir que si les entreprises sont à la manœuvre – et pas seulement les GAFA et les promoteurs de l’I.A. –, la bureaucratie suit, fascinée par son pouvoir, et la classe politique laisse faire, impuissante à penser et à agir, et totalement mobilisée par la défense de ses intérêts catégoriels et les exigences de sa réélection. Et le marché nous pousse dans une voie sans issue, un mur qu’on ne pourra s’éviter de rencontrer de la manière la plus rude qui soit. Et comme c’est l’économique qui crée les conditions du politique, il faudra bien un jour réinvestir le politique si l’on veut réorienter l’économie, c’est-à-dire la vie ; ce qui veut dire que toute réponse à un « problème » économique ne peut être trouvée qu’au plan politique : par exemple, s’il y a trop de chômeurs, alors, toute « boite à outils » de mesures économiques et préparées par des énarques sera inopérante, et n’aura d’autre objet que de gagner du temps. Il faudra bien un jour, quand tout le reste aura été essayé et aura échoué, surpasser nos peurs et reconstruire la démocratie pour rendre aux gens le pouvoir de changer leur vie, c’est-à-dire leur simple dignité, la possibilité d’être autre chose qu’un nom sur un bordereau, ou un code alphanumérique dans un système de gestion et de surveillance. Sinon, je le dis, certains s’organiseront pour échapper au Système en entrant dans une forme de clandestinité radicale.