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Articles de philosophie

Massacre à Tunis

Comment faire silence, le temps du recueillement ? En guise et pour l’occasion, j’ai relu le plaidoyer pour la liberté religieuse que Sébastien Castellion écrit en 1554, en réponse à la mise à mort sur le bûcher à Genève de Servet. Ce texte, rédigé par un calviniste en rupture un siècle avant le herem de Spinoza, est fondateur de la laïcité.

« Il y a deux sortes de pasteurs […] les uns sont violents, fiers, durs, dépiteux, impatients, qui condamnent toutes choses, exceptées les leurs, et veulent que tous ceux qui ne s’accordent avec eux, soient mis à mort. Les autres sont doux, humains, cléments, tardifs à courroux, patients, qui souffrent tout, et soutiennent tout, et espèrent tout. Ceux-ci ne veulent pas que la Religion soit contrainte. »

« De là vient qu’il n’est rien de si monstrueux qui ne soit inculqué au peuple, quand il n’est pas licite d’en douter : vu que si tu doutes, ou que tu ne le crois pas, il te faut mourir. »

« Finalement de procéder par force, même en causes civiles, cela vient d’un homme qui se sent coupable, et qui se méfie de l’équité et droiture de sa cause. Christ dit « Bouche et sapience vous sera donnée, à laquelle personne ne saura contre-dire ». Ceux qui sont armés de cette sapience, ne désirent autres glaives. Ils ne craignent point de batailler ouvertement, et s’opposer contre tous les hommes, moyennant que la juste et légitime disputation ait lieu : car ils savent bien  que la vérité est un glaive inexpugnable, et invincible, et savent bien ce que la lumière peut à l’encontre des ténèbres. Les autres, au contraire, craignant cette lumière, cherchent des cachettes, et démènent cette affaire par glaive, à la manière de ce monde, et parachèvent par ferrement la dispute commencée par paroles : car ils voient bien, que s’ils étaient sans ce glaive, ils seraient nus et désarmés, et ne pourraient résister aux adversaires. Et ainsi le loup frappe des dents, le bœuf des cornes, le mulet des pieds : bref toute bête combat atout ses armures. »

« Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. Quand les Genevois ont fait périr Servet, ils ne défendaient pas une doctrine, ils tuaient un être humain : on ne prouve pas sa foi en brûlant un homme mais en se faisant brûler pour elle ».

la crise, toujours la crise …

On prétend quelquefois que tout écrivain est l’écrivain d’un seul livre qu’il réécrit en permanence sous des formes diverses. A défaut de l’être toujours, c’est au moins vrai pour les philosophes et sans doute plus encore pour les chroniqueurs qui sont les épistoliers d’une obsession, d’une idée fixe qu’ils ressassent de manière quasi pathologique. Pour ma part, je veux bien concéder – pauvreté ou cohérence du propos  – que je dis toujours un peu la même chose et que mon point de fixation est bien la faillite de notre modernité et son incapacité à désaliéner l’homme. J’y reviens donc encore, et avec d’autant plus de facilité – ou de plaisir –  que cette idée c’est un peu un sac de nœuds, une pelote emmêlée, avec laquelle on peut jouer comme avec une balle ou que l’on peut essayer de dénouer, du moins ce qui peut l’être en attrapant pour le tirer, tantôt un fil tantôt un autre.

Je vois dans cette crise de notre modernité – une crise qui prend aujourd’hui la forme d’une faillite avérée avec toutes les conséquences, tous les dégâts collatéraux d’un tel échec –  une crise de la médiation ; et que l’on pourrait assimiler, de manière un peu simpliste, à une perte de repères. Et parler de crise de la médiation équivaut à évoquer une crise de l’autorité qu’Hannah Arendt analysait déjà dans les années soixante-dix. Car notre relation au monde, qui est autant relation existentielle à nous-même (à la fois comme être à connaitre, et être à réaliser : « Devient qui tu es »), qu’à l’autre (relation dont la complexité tient beaucoup à son ambiguïté, entre altérité et égoïté, ou entre peur et désir), mais aussi au Tout-Un (à l’infinitude supposée du temps), suppose toujours un consentement à l’autorité de paradigmes qui médiatent ce rapport au monde. Car il est en effet impossible de vivre désaliéné, sans liens[1], de vivre ontologiquement ou psychologiquement libre, c’est-à-dire de « se libérer du connu »[2].  Et nos médiateurs, du fait de leur autorité, créent un ordre et une axiologie. Et si je dois m’expliquer cette idée fixe, analyser cette monomanie que je viens d’évoquer, c’est en remarquant que la philosophie qui m’intéresse est moins métaphysique que sémiotique, et que les philosophes qui me parlent sont souvent d’abord psychologues ou sociologues (Nietzsche, Arendt, Freud, Morin…).

Arendt, parlant de la crise de l’autorité, mettait en évidence, dans l’antiquité païenne (plus précisément gréco-latine), l’autorité de la nature et de la tradition. Après la chute de l’Empire, le Pape ayant hérité de César ses pouvoirs spirituels et temporels, l’église chrétienne est devenue, au moins en Europe, le Grand Médiateur, et a imposé partout ses normes, sa morale ; et l’autorité de l’écriture a longtemps été peu contestée, au moins avant Spinoza[3]. Pendant un millénaire, l’empire chrétien a été très cohérent, et aussi puissant que celui de Rome le fut. Il l’a d’ailleurs prolongé et ressuscité sous d’autres formes. Mais cet empire n’est plus ; contesté d’abord par Luther, puis un siècle plus tard par Descartes, sa lente décomposition a vu le remplacement de l’autorité des clercs par celle de la raison, de celle de l’église par les sciences, et ce processus de laïcisation qui n’était pas vécu comme tel doit beaucoup à Copernic, puis à Newton et à Darwin. Depuis les Lumières, nous vivions un nouvel ordre où le Grand Médiateur n’était plus l’église de Rome, mais l’Etat-nation. Car sur le plan moral la démocratie parlementaire s’est substituée à l’Evangile du Christ. Et comme nous devons reconnaitre qu’après Constantin l’Eglise de Rome a hérité de l’Empire de Rome, on peut déclarer en utilisant la formule nietzschéenne que « le mouvement démocratique est l’héritier du mouvement chrétien ».[4]

Mais chaque fois, ce passage d’un témoin plus ou moins volé, ce transfert d’autorité se sera fait sur un temps long, de manière compulsive, et sans que le nouveau n’abolisse l’ancien : Crise, schisme, révolution, ….

Aujourd’hui, avec encore trop peu de recul, il est possible de commencer à discerner ce qui se joue, et à donner du contenu à ce concept trop générique de crise. Je remarque qu’aujourd’hui la politique est morte – au moins sous ses formes traditionnelles –, la raison relativisée, la science, qui nous donne à voir un monde trop éloigné de ce que nos sens nous en disent, suspectée de dogmatisme. Et le nihilisme de notre époque qui a ruiné toute morale, exprime le transfert inavoué de l’autorité au Marché. En occident chrétien, le Grand Médiateur n’est plus l’église, même si les églises continuent à exister et à défendre leur morale, ni l’Etat qui tourne à vide et a été dissous par (et dans) l’administration, bien que sa classe dirigeante prétende encore son autorité légitimée par des élections dont les taux d’abstention ou de rejet par des votes extrêmes ne cesse d’augmenter. La seule autorité reconnue est celle de l’économie, dont les grands prêtres, qui nous promettent par ailleurs le vrai bonheur, pour peu qu’on écoute leurs conseils pourtant si contradictoires, défendent les dogmes les plus contre-nature – mais guère plus que ceux de l’immaculée conception ou de l’infaillibilité épiscopale. La seule valeur est l’argent, mais guère plus fiduciaire que l’amour. Et le Grand Médiateur est le Marché, devant lequel, comme hier devant le pape, les rois et les empereurs plient le genoux[5]. Le profit pour morale, la compétition pour éthique, l’argent pour valeur, le Marché comme seul juge, et un monde réifié à voler, polluer, violer, consommer… L’économie s’est donc faite religion et quand le marché devient empereur et dieu, nul ne peut plus se payer le luxe d’une hétérodoxie qui refuserait son autorité ou contesterait la valeur « travail ».

Et tout, politique, culture, est sommé de céder devant les intérêts du grand marché mondialisé, un marché planétaire, total, totalisant, totalitaire… Toutes nos relations humaines, nos liens, sont naturellement devenus, dans cet ordre nouveau, des rapports marchants. Et comme hier La Boétie pouvait écrire « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libre », je dis de manière tout aussi radicale qu’il nous suffirait de donner pour faire tomber cet ordre-là. Mais le don est aujourd’hui seulement toléré, dans la suspicion. Demain, il sera condamné car il échappe aux médiations.



[1]. Ces liens sont bien ceux de cette pelote que j’évoquais, ce sac de nœuds qu’on ne sait plus comment prendre, ces liens dont  Bruno fit un livre pour expliquer qu’ «Un unique amour, un unique lien fait toutes choses une ; mais il prend divers visages en diverses choses, de sorte que le même lie différemment ce qui est différent ».

[2]. Pour reprendre la formule de Krishnamurti.

[3]. « Tractatrus theologicopoliticus » (mais c’est peut-être faire trop peu de cas des mouvements du libre esprit et ne pas rendre hommage à ceux que l’église brûla (comme Bruno justement, ou Marguerite Porête).

[4]. « Par-delà bien et mal ».

[5] Traditionnellement le pape était représenté le chef ceint d’une triple couronne ; l’empereur n’en ayant lui qu’une double, pour s’élever symboliquement au-dessus du roi coiffé « simplement » d’un anneau d’or. Le Marché coiffe aujourd’hui tout cela.

Parlez-moi d’amour…

S’il est si difficile de parler de l’amour, et si l’on en parle tant, c’est que ce mot générique ne recouvre pas un sentiment aux contours clairs mais traduit des termes qui disent des réalités polymorphes et variées ; et que la polysémie de ce mot vide-poche – disons plutôt mot-portefeuille puisqu’on le porte sur le cœur – le rend source de confusions et de malentendus. Pourtant, notre langue possède suffisamment de nuances, de termes appropriés pour dire les sentiments qui se cachent et se mêlent, comme sous des draps, sous la banalité du mot. Alors lycéen, mon professeur de philosophie m’expliquait, et sans grand soucis philologique, que les grecs anciens avaient au moins deux façons de parler d’amour, utilisant suivant le contexte les mots éros ou philia ; et de rajouter alors, comme pour faire bonne mesure, le terme d’agapè utilisé par les évangélistes et Paul, le grand épistolier de la nouvelle religion. Mais si, pour faire court et rester scolaire, on en revient aux concepts d’éros, de philia, voire de pornéïa, et à celui chrétien d’agapè, je note qu’il n’est  nul besoin d’utiliser le concept vague d’amour pour parler d’éros – le désir –, de philia – l’affection –, de pornéïa – la sexualité –, et de la compassion chrétienne qui est d’une autre nature. Reste l’amour au sens contemporain du terme, qui est une affection singulière et proprement irrationnelle. Car cet amour dont je parle ici n’est pas réductible à un sentiment dont l’économie serait basée sur éros et philia, et qui ferait sa place à une sexualité marquée au coin de la vitalité des corps. C’est aussi une passion funeste, mais toute passion ne l’est-elle pas ? Il n’y a d’ailleurs de vraie passion qu’amoureuse, tous les mystiques le savent bien – et je ne convoquerai pas ici le souvenir de Sainte Thérèse d’Avila qui confessait qu’en extase christique elle mouillait sa petite culotte.

Ne confondons donc pas le désir et l’amour, un désir qui n’est pas, comme je le lis trop souvent, du domaine du manque[1], mais procède d’une aimantation au sens propre du terme. Et cette attraction des aimants/amants crée une tension, un champ de forces magnétiques que tous les collégiens ont appris à dessiner sur une feuille à l’aide de deux aimants inversement polarisés et de la limaille de fer. Cette tension peut se résoudre par le collage des aimants, la fusion des êtres, l’encastrement des sexes. Elle peut aussi, faute d’être résolue dans une décharge qui peut prendre la forme paroxysmique de l’éclair, faire vibrer les êtres et l’air qu’ils respirent, les érotiser. Et cette érotisation peut rester brute, en son état de nature, ou être raffinée par des formes de courtoisie, devenir un art en soi, art de la conversation des corps et de la sympathie des âmes. Et semblant m’interroger sur cette idée que l’amour érotisé serait une poésie, je fais évidemment écho à la voix d’Octavio Paz[2]. Mais je veux aller plus loin : je crois, confessant par cette conviction  ma proximité avec les mouvements du libre-esprit[3], que ce peut être aussi une éthique, et si je peux construire un mot-valise, pour ainsi faire voyager mon lecteur, et peut-être lui promettre un embarquement pour Cythère, je parlerai de poéthique.

Sur un tout autre registre, je me demande si l’amour, celui de nos chansons populaires, l’amour romantique qui unit fatalement Tristan et Yseult, et dont on nous rebat tant les oreilles, n’est pas un concept moderne, et historiquement datable, pour un sentiment qui le serait tout autant. Les grecs d’avant le christ, peuple païen par excellence, ne le concevaient pas comme tel, et faute de l’avoir conceptualisé ainsi, n’éprouvaient pas le besoin d’un mot pour le dire, et en firent donc l’économie. Mais est-ce si sûr ?

La société grecque, et plus largement, au moins avant Constantin, gréco-latine, était polythéiste et pratiquant les cultes aux dieux – il ne s’agissait d’ailleurs pas d’un culte odieux[4]–, ignorait aussi le concept moderne de religion, ce qui en faisait un peuple profondément laïc, c’est-à-dire ignorant mêmement et la religion comme idée et la laïcité comme telle. S’agissant des sentiments, et capables de raisonner même sur leurs folies, ils s’en tenaient au désir et à l’affection. Précisons que d’ailleurs l’objet de l’éros, ou ses objets, ne se limitent pas au cadre des relations intersubjectives, au désir de l’autre, au frottement des épidermes, pour le dire avec les mots de Marc Aurèle[5]. Si ce désir se résolvait dans l’étreinte des corps, ils désignaient par pornéïa cette passion, ou simplement ce plaisir et cette pratique du corps de l’autre, ou le désir se consume et s’évapore. Et philia qui désignait l’affection, qualifiait aussi l’amitié, l’hospitalité, une forme d’attention positive à l’autre.

Le terme d’agapè ne faisait donc pas partie ni de leur culture ni de leur vocabulaire, et ne se trouve nulle part dans leur littérature. Car cette notion appartient à la culture juive, et ce mot est inventé pour la Septante. La tradition judéo-chrétienne avait en effet inventé une idée qui ne pouvait qu’étonner un esprit grec : celle qu’entre les hommes et les dieux puisse se développer un sentiment d’amour. Évidemment, leur mythologie avait mis en scène l’éros des dieux et des déesses pour les mortels, le désir de Calypso qui retint Ulysse sept ans dans l’ile d’Ogygie[6], ou de Zeus/Jupiter pour un nombre très considérable de filles d’homme avec lesquelles il copule divinement ; Mais cette relation d’amour/haine entre dieu et son peuple est, dans l’ancien testament, d’une autre nature. Et quand il s’est agi de traduire le texte testamentaire en grec, au troisième siècle avant notre ère[7], les rédacteurs de la septante formèrent le terme d’agapè, repris par les évangélistes, et qui depuis fait partie du langage chrétien comme tous ces mots inventés pour désigner un dogme ou un concept nouveau : consubstantialité, épiphanie, assomption, parousie, amour, ….

Mais je m’égare ; mais l’essence de l’amour n’est-il pas de nous égarer toujours ?

L’amour est-il donc un concept moderne, je veux dire chrétien ? Y-a-t-il une singularité occidentale de cette passion, à l’image de la passion de Jésus qui va à la mort par amour ? Le moyen-âge qui succède et rompt, sur ce plan, avec l’antiquité païenne, n’invente-t-il pas l’amour moderne, et l’amour courtois n’en est-il qu’une forme, celle d’un sentiment à dimension culturelle, en devenir. Je pense aux vers de Villon vulgarisés par Brassens « Où est la très sage Héloïs, pour qui fut châtré et puis moine Pierre Esbaillart à Saint-Denis ? Pour son amour eut cette essoine…. », et je me demande de quelle nature était cet amour qu’Abélard[8] porta à Héloïse, son élève, et s’il ne s’agissait pas au bout du compte d’un bel éros, dressé vers le ciel de sa félicité, comme un clocher d’église quelque peu conquérant, arrogant dans sa pourpre, et que Dieu a fini par foudroyer à sa manière…

En fait, je n’en suis pas si sûr. Le dieu Eros n’aime-t-il pas, dans la fable d’Apulée[9], Psyché d’un amour « moderne » ? Mais Psyché aime-t-elle « vraiment » son amant qu’elle ne connait pas, où le plaisir de leurs étreintes nocturnes. D’ailleurs, leur fille Volupté n’est-elle pas déesse du plaisir ?

Quand même, l’amour, au sens contemporain du terme, me semble être un concept moderne et occidental, historiquement d’abord religieux, puis vulgaire ; ces deux qualificatifs ne devant pas choquer, car, comme la religion a pour fin de devenir le grand Médiateur, donc de relier aussi le vulgum pecus au vulgum pecus, les relier en dieu, la religion doit devenir vulgate, et sa réussite est dans sa vulgarisation. Je pense que l’amour « populaire » est d’abord la laïcisation d’un concept religieux, en second lieu seulement son érotisation ; c’est-à-dire un sentiment quelque peu pathologique.

Et si je disposais d’un peu plus de temps, si ce blog n’avait pas comme seul objet d’esquisser, de présenter de manière pointilliste – parfois aussi pointilleuse, mais c’est bien autre chose – une pensée, je tirerais mon fil pour le tisser en une toile plus solide ; et j’évoquerais plus longuement, au moyen-âge, période religieuse s’il en fut – une forme de l’amour chevaleresque, courtois, où le visage de la femme aimée est sanctifié dans une pureté maladive, et prend les traits de Marie. Et cet amour chrétien est mythifié dans la légende arthurienne de la Table Ronde et plus précisément dans la geste de Lancelot du Lac. Le roi Arthur symbolisant Dieu le père, Lancelot le Christ[10], et Guenièvre Marie. Leur amour consommé est donc plus encore qu’un inceste, un sacrilège, et menacera, en contestant l’autorité du père, la survie même du royaume. Mais tout cela n’est que mythe, littérature, poésie. Et je pourrai conclure ici, revenant à Octavio Paz, en me demandant : l’amour érotisé n’est-il pas poésie ? Mais pas avant d’avoir redit que notre conception moderne et romantique de l’amour est l’héritière sécularisée d’une conception religieuse de la passion amoureuse, elle-même procédant d’une vision platonicienne du monde que je conteste avec quelque constance : le primat de l’idée sur la chose, le goût un peu morbide des fantômes, l’idéalisation des sentiments qui ne peut conduire qu’à une forme de passion, d’hystérie.



[1]. Je ne rappellerai pas le mythe platonicien de l’androgynie tel qu’Aristophane le raconte dans le Banquet.

[2]. Lire « La flamme double ».

[3]. J’invite mon lecteur à s’informer sur ces mouvements philosophiques apparus et perdurant en Europe entre le XIIe et le XVIe siècle, éventuellement en se procurant l’indépassable ouvrage de Raoul Vaneigem « Le Mouvement du libre-esprit »

[4]. Facile je sais, mais pourquoi ne pourrais-je pas m’amuser aussi.

[5]. Il déclare effectivement que « L’amour n’est que le frottement de deux épidermes. », mais dans son livre IV, parlant de l’homme, des conditions « amoureuses » de sa fabrication et plus douloureuses de sa fin, il écrit : « hier un peu de morve ; demain une momie ou des cendres », donc frottement d’épidermes ou épanchement de morve, …

[6]. Ogygia.

[7]. Sur ordre de Ptolémée Philadelphe, pharaon grec d’Egypte et de son bibliothécaire Démétrios de Phalère.

[8]. J’ai évidemment de l’affection pour Abélard, et comme religieux philosophe et comme Breton car il est né près de Nantes en 1079 et a été abbé du Rhuys (à Saint Gildas, à deux pas de chez moi), et je compatis évidemment à ses malheurs, sa peine, son essoine ; il a payé pour trop aimer, ce qui n’a pas été le cas, heureusement, de tous les clercs.

[9]. On trouve cette fable contée par Apulée (second siècle précédant notre ère) dans ses Métamorphoses (Livres V, VI et VII).

[10]. Rappelons que Lancelot est chargé par Arthur de retrouver le Graal, et marche donc sur les traces du Christ, dans ses pas, et il est ainsi un second Christ, comme Christ était un second Adam. Car Lancelot est aussi le premier chevalier, donc le premier Homme de cette geste moyenâgeuse. Il est aussi, comme Jésus était de la lignée de David, descendant d’une lignée prestigieuse remontant notamment à Joseph d’Arimathie, le personnage qui dans les évangiles prête le tombeau de sa famille au crucifié après avoir recueilli le sang du Christ dans le Saint Graal et ayant apporté celui-ci en terre bretonne.

La haine ou l’amour de l’autre.

Parlons d’abord d’antisémitisme avant de parler bientôt d’amour, comme s’il fallait répondre d’abord à des injonctions politiques et laisser la question de l’amour pour un travail sans fin, et qui peut donc attendre encore un peu. Je fais ici écho à une enquête du think tank FONDAPOL sur « l’antisémitisme et le racisme dans l’opinion », enquête que je n’ai pas lu, mais que Dominique Reynie, Directeur de FONDAPOL commentait un matin dernier sur France Culture. J’avoue avoir vite zappé, peu convaincu par ce que j’entendais, et toujours un peu circonspect face aux interventions d’un think tank en partie financé sur fonds publics et qui, trop souvent, défend les thèses de l’UMPS[1]. Et si je garde néanmoins un peu de sympathie pour ces lobbyistes-là, c’est qu’ils défendent, même s’ils le font avec plus de tiédeur que de prudence, l’usage d’une part de tirage au sort dans les élections (au moins municipales).

Je ne commenterai donc pas ici une étude que je n’ai pas lue, un débat qui n’a pas eu lieu, une intervention que j’ai coupée, mais je voulais partager mes interrogations sur la permanence de l’antisémitisme en France, mais aussi sur le racisme, histoire d’être encore un peu Charlie, au moins pour quelques heures.

Il y a bien évidemment des raisons historiques, voire très anciennes à cette forme de racisme. D’abord la tradition chrétienne. Pour que le christianisme, tel que nous le connaissons, se développe, il a fallu que l’église de Paul l’emporte sur celle des proches de Jésus, celle de Jacques, de Pierre et de Jean, que l’image du Christ efface totalement le souvenir du visage et de la voix de Jésus, et que le judéo-christianisme se déjudaïse. Paul de Tarse, dont certains, sans doute à tort, ont pu contester la judaïté, a été, en étant le premier père de la religion chrétienne, un promoteur zélé de l’antisémitisme,  à une époque – après la seconde destruction du Temple par Titus et l’extermination des juifs de Jérusalem – où il ne faisait pas bon se prétendre juif dans l’empire de Rome[2]. Mais à cet antisémitisme historique, religieux, s’en est rajouté un second, beaucoup plus contemporain, et aussi politique, né du divorce entre la France et l’Algérie. Cette rupture consommée dans une violence où la part d’atrocité a marqué les esprits, l’impossibilité de séparer les peuples compte-tenu de l’immigration algérienne massive sur notre territoire ont créé un sentiment anti algérien, anti magrébin, anti arabe, antisémite. En effet les arabes sont aussi des sémites[3] ? Et il existe donc un antisémitisme arabe, non pas seulement chez les arabes et tourné vers les juifs, mais chez les non sémites et tourné vers les arabes.

Mais, cet antisémitisme fondé en religion par Paul de Tarse, sentiment qui n’a jamais faibli et a pris une dimension particulière au XIX et XXe siècle – relire l’ouvrage d’Arendt « Les origines du totalitarisme » et ses réflexions sur la coïncidence entre l’effondrement de l’Etat-Nation et l’émergence de l’antisémitisme – a pris une dimension particulière avec la guerre israélo-palestinienne qui a littéralement pris en otage l’ensemble des pays occidentaux. Car, dans ce conflit territorial, chaque état européen et chaque population est sommé de prendre parti et assigné dans un rôle d’accusateur ou de défenseur. Les palestiniens en appellent au droit des peuples à disposer d’un état nation et d’une terre, et les sionistes jouent de la mauvaise conscience des européens qui ont permis que l’impensable advienne sous le nom de Shoa. Nous sommes donc condamnés par les uns et les autres  à prendre position, donc à nous situer dans ce conflit pour ou contre – surtout contre –, et pour prendre un raccourci si peu rigoureux à développer un sentiment anti juif ou anti arabe, c’est-à-dire dans un cas comme dans l’autre à se comporter comme un antisémite.

Pourquoi ce développement et ce rappel d’évidences ? Parce que je ne vois pas dans toutes ces haines banales de racisme au sens où je peux l’entendre, où je peux concevoir par exemple que l’on maltraite un noir au prétexte de la couleur de sa peau, ou un immigré parfaitement intégré lui reprochant son ethnie d’origine. Et parce que nous acceptons trop souvent que l’on ne distingue rien, préférant par paresse utiliser des mots qui ne correspondent pas aux choses qu’elles doivent designer et que l’on trahisse ainsi le dialogue[4] en instrumentalisant subjectivement les mots. Et qu’est-ce que la politique si ce n’est le dialogue. C’est une leçon de la philosophie grecque, depuis Platon et Aristote, que nous aurions dû retenir. L’essence de la politique, c’est le dialogue, l’argumentation, l’échange d’opinions ; et je dirais en incise que la politique comme art de la communication opérante est antithétique de la publicité – non pas que cette dernière n’opère pas, mais parce que « la réclame c’est de la non communication ».

Je ne suis pas sûr que l’antisémitisme à l’encontre des juifs existe réellement aujourd’hui en France, car les juifs sont totalement intégrés dans notre société. Existe par contre un antisionisme fort, particulièrement exacerbé chez les français arabes. Mais pourrait-on imaginer qu’un tibétain vivant en France ou ailleurs ne haïsse pas les chinois ? Est-ce du racisme ? Il existe aussi sur notre sol un sentiment anti arabe qui, pour des raisons qu’il n’est pas nécessaire d’expliquer tant elles sont évidentes, est aussi anti musulman. Mais ce sentiment n’est pas raciste. Il est celui d’un peuple qui se sent – à tort ou à raison – bousculé, débordé par une communauté de culture différente. C’est le problème des bouddhistes tibétains « chez eux », des allemands qui défilent à Dresde sous l’étendard de Pegida, des irlandais catholiques en Irlande du Nord, quelque fois de certains corses, ou de certains natifs de la côte qui voient les parigots débarquer en juillet. Ce sentiment de rejet, ce refus de l’autre n’est ni du racisme, ni même de la xénophobie. C’est un sentiment profond de peur de voir son territoire physique, culturel, psychologique, affectif envahi, une peur primaire de s’en voir expulser par celui que l’on considère comme un prédateur. Et comment ne pas comprendre que ces français « de souche »[5] se sentent agresser quand ils voient, en banlieue d’une grande ville française, des femmes toutes de noir vêtues faire la queue devant un bureau d’aide sociale, et dont le regard fardé derrière le Niqab semble leur dire « je vous emmerde ».

Il nous faudra bien sortir de ces haines primaires, surmonter ces sentiments de rejet, mais il faudra d’abord dire la chose pour la problématiser correctement, et la dire avec les mots justes, ceux qui rendent justement compte, non pas d’un racisme ou d’une xénophobie, mais d’un sentiment d’agression ; agression dans ce que les gens ont de plus précieux, surtout dans la période chahutée que nous connaissons, le confort des habitudes, la stabilité affective, l’autorité de la tradition que l’on peut aussi voir comme le respect ou l’amour qu’ils portent à leurs parents, leurs ancêtres, à leur façon de vivre, à ce qu’ils leurs ont enseigné et qui parle encore fortement à leur inconscient, à une époque où c’est la seule autorité qui reste.



[1]. FONDAPOLE a été créé en même temps que l’UMP, mais n’affiche pas ce tutorat.

[2]. Je ne sais si c’est Paul ou Augustin qui est le premier père de l’Eglise, mais l’évêque d’Hippone, dont Hanna Arendt dit qu’il fût le seul philosophe romain, était lui-aussi antisémite.

[3]. Si l’on s’en tient à la Genèse, Sem était fils de Noé et frère de Japhet et de Cham. Tous les humains, par Noé et Adam seraient donc descendants de ces trois garçons qui ont peuplé les trois continents connus à l’époque, et donc Hamites (les africains noirs), Sémites (les asiatiques d’Orient et du Moyen-Orient), ou Japhétites eurasiens.

[4]. Citons Arendt dans un texte de 1961 : « Il existe pourtant un accord tacite dans la plupart des  discussions entre spécialistes en science sociales et politiques qui autorise chacun à passer outre aux distinctions et à procéder en présupposant que n’importe quoi peut en fin de compte prendre le nom de n’importe quoi d’autre, et que les distinctions ne sont significatives que dans la mesure où chacun a le droit de « définir ses termes » ».

[5]. Non seulement j’accepte les guillemets, mais je les mets par soucis d’honnêteté.

Je suis toujours Charlie.

Je relève dans mon quotidien de ce jour « Une bombe fixée sur le corps d’une fillette âgée d’une dizaine d’années a explosé samedi sur un marché très fréquenté de la ville de Maiduguri, dans le nord-est du Nigéria ». Je cherche un peu et sur le net, je lis ce témoignage : « L’explosion a coupé le corps de la kamikaze en deux, projetant une partie de l’autre côté de la rue ». J’ai envie de vomir. L’attentat n’a pas été revendiqué, mais il y a peu de doutes que la secte islamique Boko Haram n’en soit pas responsable.

Nous avons tous dans nos proches une gamine de cette âge (fille, petite fille, nièce, cousine, voisine, fille d’amis). Fixons ce visage connu dans notre esprit avant de relire cette annonce, pour donner corps à l’information et en prendre toute la mesure.