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La haine ou l’amour de l’autre.

Parlons d’abord d’antisémitisme avant de parler bientôt d’amour, comme s’il fallait répondre d’abord à des injonctions politiques et laisser la question de l’amour pour un travail sans fin, et qui peut donc attendre encore un peu. Je fais ici écho à une enquête du think tank FONDAPOL sur « l’antisémitisme et le racisme dans l’opinion », enquête que je n’ai pas lu, mais que Dominique Reynie, Directeur de FONDAPOL commentait un matin dernier sur France Culture. J’avoue avoir vite zappé, peu convaincu par ce que j’entendais, et toujours un peu circonspect face aux interventions d’un think tank en partie financé sur fonds publics et qui, trop souvent, défend les thèses de l’UMPS[1]. Et si je garde néanmoins un peu de sympathie pour ces lobbyistes-là, c’est qu’ils défendent, même s’ils le font avec plus de tiédeur que de prudence, l’usage d’une part de tirage au sort dans les élections (au moins municipales).

Je ne commenterai donc pas ici une étude que je n’ai pas lue, un débat qui n’a pas eu lieu, une intervention que j’ai coupée, mais je voulais partager mes interrogations sur la permanence de l’antisémitisme en France, mais aussi sur le racisme, histoire d’être encore un peu Charlie, au moins pour quelques heures.

Il y a bien évidemment des raisons historiques, voire très anciennes à cette forme de racisme. D’abord la tradition chrétienne. Pour que le christianisme, tel que nous le connaissons, se développe, il a fallu que l’église de Paul l’emporte sur celle des proches de Jésus, celle de Jacques, de Pierre et de Jean, que l’image du Christ efface totalement le souvenir du visage et de la voix de Jésus, et que le judéo-christianisme se déjudaïse. Paul de Tarse, dont certains, sans doute à tort, ont pu contester la judaïté, a été, en étant le premier père de la religion chrétienne, un promoteur zélé de l’antisémitisme,  à une époque – après la seconde destruction du Temple par Titus et l’extermination des juifs de Jérusalem – où il ne faisait pas bon se prétendre juif dans l’empire de Rome[2]. Mais à cet antisémitisme historique, religieux, s’en est rajouté un second, beaucoup plus contemporain, et aussi politique, né du divorce entre la France et l’Algérie. Cette rupture consommée dans une violence où la part d’atrocité a marqué les esprits, l’impossibilité de séparer les peuples compte-tenu de l’immigration algérienne massive sur notre territoire ont créé un sentiment anti algérien, anti magrébin, anti arabe, antisémite. En effet les arabes sont aussi des sémites[3] ? Et il existe donc un antisémitisme arabe, non pas seulement chez les arabes et tourné vers les juifs, mais chez les non sémites et tourné vers les arabes.

Mais, cet antisémitisme fondé en religion par Paul de Tarse, sentiment qui n’a jamais faibli et a pris une dimension particulière au XIX et XXe siècle – relire l’ouvrage d’Arendt « Les origines du totalitarisme » et ses réflexions sur la coïncidence entre l’effondrement de l’Etat-Nation et l’émergence de l’antisémitisme – a pris une dimension particulière avec la guerre israélo-palestinienne qui a littéralement pris en otage l’ensemble des pays occidentaux. Car, dans ce conflit territorial, chaque état européen et chaque population est sommé de prendre parti et assigné dans un rôle d’accusateur ou de défenseur. Les palestiniens en appellent au droit des peuples à disposer d’un état nation et d’une terre, et les sionistes jouent de la mauvaise conscience des européens qui ont permis que l’impensable advienne sous le nom de Shoa. Nous sommes donc condamnés par les uns et les autres  à prendre position, donc à nous situer dans ce conflit pour ou contre – surtout contre –, et pour prendre un raccourci si peu rigoureux à développer un sentiment anti juif ou anti arabe, c’est-à-dire dans un cas comme dans l’autre à se comporter comme un antisémite.

Pourquoi ce développement et ce rappel d’évidences ? Parce que je ne vois pas dans toutes ces haines banales de racisme au sens où je peux l’entendre, où je peux concevoir par exemple que l’on maltraite un noir au prétexte de la couleur de sa peau, ou un immigré parfaitement intégré lui reprochant son ethnie d’origine. Et parce que nous acceptons trop souvent que l’on ne distingue rien, préférant par paresse utiliser des mots qui ne correspondent pas aux choses qu’elles doivent designer et que l’on trahisse ainsi le dialogue[4] en instrumentalisant subjectivement les mots. Et qu’est-ce que la politique si ce n’est le dialogue. C’est une leçon de la philosophie grecque, depuis Platon et Aristote, que nous aurions dû retenir. L’essence de la politique, c’est le dialogue, l’argumentation, l’échange d’opinions ; et je dirais en incise que la politique comme art de la communication opérante est antithétique de la publicité – non pas que cette dernière n’opère pas, mais parce que « la réclame c’est de la non communication ».

Je ne suis pas sûr que l’antisémitisme à l’encontre des juifs existe réellement aujourd’hui en France, car les juifs sont totalement intégrés dans notre société. Existe par contre un antisionisme fort, particulièrement exacerbé chez les français arabes. Mais pourrait-on imaginer qu’un tibétain vivant en France ou ailleurs ne haïsse pas les chinois ? Est-ce du racisme ? Il existe aussi sur notre sol un sentiment anti arabe qui, pour des raisons qu’il n’est pas nécessaire d’expliquer tant elles sont évidentes, est aussi anti musulman. Mais ce sentiment n’est pas raciste. Il est celui d’un peuple qui se sent – à tort ou à raison – bousculé, débordé par une communauté de culture différente. C’est le problème des bouddhistes tibétains « chez eux », des allemands qui défilent à Dresde sous l’étendard de Pegida, des irlandais catholiques en Irlande du Nord, quelque fois de certains corses, ou de certains natifs de la côte qui voient les parigots débarquer en juillet. Ce sentiment de rejet, ce refus de l’autre n’est ni du racisme, ni même de la xénophobie. C’est un sentiment profond de peur de voir son territoire physique, culturel, psychologique, affectif envahi, une peur primaire de s’en voir expulser par celui que l’on considère comme un prédateur. Et comment ne pas comprendre que ces français « de souche »[5] se sentent agresser quand ils voient, en banlieue d’une grande ville française, des femmes toutes de noir vêtues faire la queue devant un bureau d’aide sociale, et dont le regard fardé derrière le Niqab semble leur dire « je vous emmerde ».

Il nous faudra bien sortir de ces haines primaires, surmonter ces sentiments de rejet, mais il faudra d’abord dire la chose pour la problématiser correctement, et la dire avec les mots justes, ceux qui rendent justement compte, non pas d’un racisme ou d’une xénophobie, mais d’un sentiment d’agression ; agression dans ce que les gens ont de plus précieux, surtout dans la période chahutée que nous connaissons, le confort des habitudes, la stabilité affective, l’autorité de la tradition que l’on peut aussi voir comme le respect ou l’amour qu’ils portent à leurs parents, leurs ancêtres, à leur façon de vivre, à ce qu’ils leurs ont enseigné et qui parle encore fortement à leur inconscient, à une époque où c’est la seule autorité qui reste.



[1]. FONDAPOLE a été créé en même temps que l’UMP, mais n’affiche pas ce tutorat.

[2]. Je ne sais si c’est Paul ou Augustin qui est le premier père de l’Eglise, mais l’évêque d’Hippone, dont Hanna Arendt dit qu’il fût le seul philosophe romain, était lui-aussi antisémite.

[3]. Si l’on s’en tient à la Genèse, Sem était fils de Noé et frère de Japhet et de Cham. Tous les humains, par Noé et Adam seraient donc descendants de ces trois garçons qui ont peuplé les trois continents connus à l’époque, et donc Hamites (les africains noirs), Sémites (les asiatiques d’Orient et du Moyen-Orient), ou Japhétites eurasiens.

[4]. Citons Arendt dans un texte de 1961 : « Il existe pourtant un accord tacite dans la plupart des  discussions entre spécialistes en science sociales et politiques qui autorise chacun à passer outre aux distinctions et à procéder en présupposant que n’importe quoi peut en fin de compte prendre le nom de n’importe quoi d’autre, et que les distinctions ne sont significatives que dans la mesure où chacun a le droit de « définir ses termes » ».

[5]. Non seulement j’accepte les guillemets, mais je les mets par soucis d’honnêteté.

Je suis toujours Charlie.

Je relève dans mon quotidien de ce jour « Une bombe fixée sur le corps d’une fillette âgée d’une dizaine d’années a explosé samedi sur un marché très fréquenté de la ville de Maiduguri, dans le nord-est du Nigéria ». Je cherche un peu et sur le net, je lis ce témoignage : « L’explosion a coupé le corps de la kamikaze en deux, projetant une partie de l’autre côté de la rue ». J’ai envie de vomir. L’attentat n’a pas été revendiqué, mais il y a peu de doutes que la secte islamique Boko Haram n’en soit pas responsable.

Nous avons tous dans nos proches une gamine de cette âge (fille, petite fille, nièce, cousine, voisine, fille d’amis). Fixons ce visage connu dans notre esprit avant de relire cette annonce, pour donner corps à l’information et en prendre toute la mesure.

Je suis Charlie.

Le 7 janvier 2015, en fin de matinée, deux islamistes radicaux ont attaqué les locaux de Charlie Hebdo et ont tué ou blessé une vingtaine de personnes. C’est un acte de guerre commis par deux djihadistes français recrutés et formés par des fondamentalistes qui ont probablement programmé et organisé cette opération. Il y aura d’autres actes de cette nature en France et pas seulement à Paris et nous devons psychologiquement et matériellement nous y préparer.

Nous sommes en guerre ; et cette guerre est une guerre de civilisation qui oppose une mouvance qui essaye de se constituer en État et l’Occident. Ces djihadistes contestent et combattent en effet les trois piliers de notre civilisation : la démocratie parlementaire, l’économie capitaliste et la morale judéo-chrétienne ; et s’attaquent aux symboles de ces trois piliers.

Nous n’avons malheureusement qu’une réponse globale possible : Défendre notre civilisation qui est pourtant décadente et contestable par bien des côtés ; réformer notre modèle pour qu’il prête de moins en moins à la critique ; faire vivre nos valeurs : liberté, laïcité, solidarité ; se serrer tous les coudes ; ne pas se laisser instrumentaliser par l’État qui, en temps de guerre, a toujours tendance à renforcer son pouvoir sur les individus, notamment par des lois d’exception.

Dans une allocation télévisée solennelle, Le Président de la République a décrété une journée de deuil national (le 8), et a appelé à l’union nationale. En réponse à une énorme émotion, un nombre considérable de nos concitoyens se sont spontanément regroupés pour communier avec dignité dans leur douleur et partager leur effroi. Et puis, très vite, les politiques ont repris la main mettant un terme à ce moment de grâce douloureuse.

Notre ancien président avait tout fait pour être le premier à exprimer des propos convenus dans une mise en scène et une posture et qui était celle d’un président en exercice. Tous les installés du système ont rappelé leur amour pour ce journal et leur admiration pour ces journalistes qui pourtant combattaient le système. Le parti socialiste s’est chargé de l’organisation d’une « marche républicaine[1] », en invitant presque tous les partis à y participer, ostracisant un parti soutenu aux élections républicaines par une minorité de plus en plus importante des citoyens. Les syndicats ont joué des coudes pour en être, et si possible en tête de cortège.

Tout rendre donc dans l’ordre républicain. Et le FN pourra se réjouir de gagner encore quelques points ; quant à Houellebecq, quel sens de l’à-propos et de l’anticipation. Tout cela me laisse un gout amer.



[1]. Sans nous en expliquer le concept. Rappelons que l’Iran est une république islamique parfaitement légitime, sur la plan du droit, à se prévaloir du qualificatif de république.

L’égalité des chances

S’il y a légitimement débat sur la hiérarchie des valeurs, j’observe aussi trop souvent leur mésusage. Mais je n’en évoquerai que deux exemples suffisant à l’étayage de ma remarque.

Si le principe d’égalité des sexes me parait philosophiquement peu convainquant – rappelons que Leibniz, peut-être ici plus logicien que philosophe, rappelle que « l’identité de qualité fait la similitude, l’identité de quantité fait l’égalité » –, il me semble aussi qu’il ne saurait justifier qu’une femme exerce le métier de pompier ou qu’un homme officie comme sage-femme. Ce qui est d’ailleurs déjà en partie réalisé, me parait être plutôt de l’ordre de la liberté de chacun d’exercer le métier de son choix. La question de la parité est par contre bien de l’ordre de l’égalité. Second exemple : certains musulmans français réclament une place culturellement égale à celle des chrétiens au prétexte de laïcité. Il me semble qu’il y a là aussi une confusion, sans doute moins courante, entre deux valeurs, la laïcité et la liberté de culte. Noël est une fête religieuse, c’est aussi une fête républicaine puisqu’elle est institutionnalisée sur son principe d’existence par le code du travail et les conventions collectives. C’est donc une fête qui, dans sa plénitude symbolique, est chrétienne depuis plus de mille ans[1], et dans sa vacance institutionnelle laïque et offerte à chacun pour qu’il en fasse ce que bon lui semble. Et chacun est donc libre de consacrer ce jour de liberté à toute pratique spirituelle, tout rite plus ou moins orgiaque ou bachique qu’il souhaite dans les limites fixées par la loi ; les Zoroastriens pouvant, comme avant le Christ, célébrer à cette date qui est celle du solstice d’hiver : « sol invictus ». De la même façon, on peut aussi s’interroger sur ce qui justifie l’inauguration d’un édifice religieux par un premier ministre d’une république laïque. Quelle valeur défend-t-il ainsi ? La liberté de culte ? Je ne vois pas bien… La laïcité ? La méthode parait surprenante… Le retrait de l’État des débats religieux passerait-il par un engagement de ce type ?

Si l’égalité, manie française, me gêne tant, c’est qu’elle est mise à toutes les sauces pour justifier un refus de la différence qualitative, nier toute singularité et, en bout de processus nivelant, réifier l’homme comme l’animal le fut. Égalité de droits, de revenus, de condition, de situation ; refus des différences culturelles, intellectuelles, sexuelles, singulières ; refus de définir l’homme dans ses deux dimensions naturelle et historique ; vanité de vouloir échapper à sa nature et à son histoire, pour devenir un archétype idéalisé. La théorie du genre s’inscrivant clairement dans cette idéologie fatale qui, sur le plan politique, toujours substitue le besoin au désir : « il sera demandé à chacun selon ses facultés et donné à chacun selon ses besoins, et l’État sera le grand médiateur de la redistribution » ; funeste programme et programme totalitaire[2].

Nous sommes tous humainement similaires et singulièrement différents. Nous possédons tous, dans la vie, des chances inégales ; mais le formuler ainsi ne me convient pas. On se comprend, bien sûr, mais plutôt que de chances, on devrait parler d’atouts, de circonstances favorables, de bonnes cartes dans son jeu. Ces « chances » sont de différentes natures et  liées à :

– ce que nous sommes (réellement et potentiellement),

– ce que nous avons (les biens que nous possédons),

– ce que nous vivons (les dynamiques dans lesquelles nous sommes engagées, l’environnement de notre naissance, puis dans lequel nous évoluons : géographique, social, culturel),

– le moment où notre histoire se construit ;

Et poser ainsi les choses équivaut à parler sur un autre registre, logique, de concaténation donnée.

Ce que nous appelons « inégalité des chances » a donc toujours des causes, puisque ces « chances » constituent elles-mêmes des causes en devenir de cause, puis d’effets ; et le constater ainsi ne préjuge que d’une situation plus ou moins favorable à la réalisation de fins jamais clairement définies, notamment sur le registre moral. Ces causes sont pour les unes naturelles, pour les autres artificielles, mais s’agissant de la nature de ces causes et de leur valeur morale, la part des choses ne peut pas toujours être faite. Je vois par exemple que, parlant des inégalités de condition, certains sociologues parlent de biens sociaux, considérant que la famille, le milieu est un capital pour qui entre dans la vie active. Ce qu’il est – rejeton d’une lignée de médecins ou de notaires, … – pouvant donc être assimiler à un avoir qu’il peut faire fructifier.

La question morale est elle-même complexe à appréhender. Chaque situation est l’effet indémêlable d’un nombre très considérable de causes. Elle n’est donc ni juste ni injuste, seulement cohérente et inévitable, au sens où elle obéit à des lois de causalité. Par contre il est possible de porter sur ces situations, non seulement un regard moral, mais aussi compatissant, et de se poser la question de ses conséquences en matière de paix sociale. Et si je me garde bien de confondre moralité et compassion, c’est pour ne pas me piéger à assimiler trop clairement la morale à un sentiment, et à devoir ouvrir et traiter une incise qui justifierait plutôt un essai qui chercherait à démontrer que la morale n’est que l’objectivation d’une émotion humaine subsumée à l’espèce homo. Et si la situation – être riche ou pauvre, fort ou débile, beau ou laid – n’est pas qualifiable sur le registre de la moralité, les processus qui ont créé cette situation peuvent l’être. Ce n’est pas d’être riche quand d’autres sont pauvres – et on ne peut être riche que si d’autres, relativement, manquent – qui est possiblement immoral, c’est de s’être enrichi au détriment d’autrui ou par de mauvais procédés. Mais je ratiocine…

L’inégalité n’est donc pas naturellement immorale, même si les rapports de domination qu’elle crée le sont toujours ; et par ailleurs il est difficile de garantir la paix sociale, de construire une société harmonieuse, de libertés qui ne soit pas une société d’égaux[3]. Et je ne crois pas à la simple égalité de droits quand on est un simple quidam ou le patron d’une société de presse – « Que vous soyez riches ou pauvres, … ». Mais pourquoi faudrait-il tout niveler, tout normer, tout corriger. La nature crée de la diversité. L’homme aplanit, détruit cette diversité. Pourquoi refuser l’autorité de la nature, vouloir toujours la corriger ?

S’agissant de la nature, mon éthique est d’ailleurs de m’en tenir à ses lois, et les corriger quand elle produit ce qu’objectivement on peut nommer accidents (les handicaps, la stérilité, les productions contrenatures, …), ou crée des situations civilement ingérables. Et s’agissant des artifices humains, des situations sociales, je privilégierai toujours les libertés individuelles et le respect des singularités – pour quelles raisons morales le système distordrait-il les trajectoires humaines pour les mieux orienter ? –, et si je dois militer pour corriger certains inégalités, ce sera toujours sur le principe de liberté et non de l’égalité, car je milite pour l’émergence d’une société parfaitement démocratique, c’est-à-dire d’individus autonomes et singuliers, solidaires, en reprenant à mon compte cette formule de Pierre Rosanvallon : « L’égalité des singularités, loin de reposer sur le projet de « mêmeté », implique au contraire que chaque individu se manifeste par ce qui lui est propre ».



[1]. On ne saurait dire depuis quand exactement les chrétiens fêtent Noël (le IIIe, IVe siècle de notre ère ?).

[2]. C’est prétendument le principe fondateur et du socialo-communisme et de l’anarchisme. Bonnes intentions mais principe dément. L’utopie, comme le pays d’Icarie, est ainsi pavée de bonnes intentions. Puis-je garder un fond socialiste ou attaché aux principes libertaires et contester ce programme dément, en contestant que nul ne puisse préjuger de mes besoins. C’est la position de Jules Guedes qui y voit un vieux cliché auquel il préfère la formule « De chacun et à chacun selon sa volonté », imaginant un avenir où « ni la production de chacun ne sera déterminée par ses forces, ni sa consommation par ses besoins ».

[3]. Je fais référence à l’excellent essai de Pierre Rosanvallon.

Le monde rêvé des anges

Si la philosophie n’était aussi, pour celui qui la pratique quotidiennement, une source de plaisir, si elle n’était qu’une nécessité impérieuse, injonctive, elle aurait probablement pour moi une moindre valeur morale. Heureusement, elle ouvre de larges champs à la jouissance spirituelle et je peux témoigner ici de ces moments de jubilation que procure l’exercice de cet art mescréant : qu’il s’agisse du simple décryptage d’un fait plus ou moins banal avec les outils méthodologiques du philosophe ou grâce à la découverte d’un nouveau concept qui rend plus aisée la compréhension d’un phénomène apparemment complexe ou bien ouvre comme une clé une porte sur des perspectives neuves ; qu’il s’agisse de critiquer une idée qui d’abord semble évidente et que l’on découvre à l’analyse sotte ; ou qu’il s’agisse encore du forgeage d’une opinion qui précédemment n’était fondée qu’en intuition. Mais certains rencontres avec des textes ou des auteurs ont le même effet stimulant et jubilatoire.

C’est ainsi que je veux rendre compte de la lecture de l’essai de Bérénice Levet sur « La théorie du genre » (sous-titré : le monde rêvé des anges). Et je veux m’y attacher et sur la forme et sur fond. C’est d’abord un texte utile, car bien documenté sur une doctrine très présente dans le débat politique mais d’une manière masquée et qui, touchant à des questions éthiques, ne peut laisser indifférent et devrait donner lieu à un débat que personne ne semble vouloir porter dans l’espace médiatisé. Mais c’est aussi un pamphlet, structuré comme tel, et qui a toutes les qualités d’un essai philosophique : construit, argumenté, convainquant. C’est donc de la philosophie et la banalité de la formule, de ces quelques mots pour le dire : « c’est de la philosophie », peut surprendre. Mais il y a tant de livres écrits sur la philosophie ou les philosophes – des livres de professeurs ou de chercheurs –, tant d’études dont l’histoire des idées est l’objet, tant d’essais qui analysent telle école de pensée, telle filiation sectaire, telle novation conceptuelle chez machin, tant de textes évidemment intelligents mais qui ne sont que des manuels de philosophie, des ouvrages de vulgarisation. Bérénice Levet n’écrit pas Ici un ouvrage « sur la » ou « de » philosophie : c’est un essai philosophique. Mais il n’a pas pour objet d’inventer et d’expliquer des concepts, de proposer une nouvelle architecture métaphysique, de refonder une morale au-delà de la morale ; son objet est tout autre. On y chercherait par ailleurs en vain un mot difficile ou savant, une formule alambiquée, une difficulté conceptuelle,  une ellipse trop courte ou une idée mal éclairée : c’est un texte écrit pour les gens, dans une langue fluide, simple mais riche, précise, sans effet gratuit de style, sans jargonnage académique, sans ces digressions inutiles qui signent les propos mal tenus. En d’autres termes, c’est un texte philosophique efficace et rigoureux – sans doute efficace car rigoureux – et j’y retrouve cette volonté première de la philosophie grecque de s’adresser au peuple quitte, dans un souci de pédagogie, à théâtraliser leur leçons éthiques, comme Diogène ou Aristippe pouvaient le faire. Ce travail s’inscrit donc qualitativement très loin de l’indigence intellectuelle des ouvrages politiques de la gente partisane, évidemment très loin des productions convenues rangées sous les étiquettes « spiritualité et développement de soi », tout aussi loin de ces ouvrages universitaires savants mais stériles, textes abscons produits à destination d’une élite étroite et complice où tout ce qui pourrait être dit simplement est démesurément enflé par un style et un langage d’expert qui n’a souvent pas d’autre objet que de palier l’indigence des idées ou des concepts par la lourdeur indigeste de leur formulation. Tous ces textes prétendant, sur le registre des idées, souvent par la citation hors de propos de maîtres à penser appelés en caution, emprunter les chemins de la philosophie, ou de la philosophie politique.

Sur le fond, car je veux bien admettre que cela reste l’essentiel, ce texte a le mérite de clarifier les thèses des défenseurs de la « théorie du genre », d’en montrer et la fragilité et la portée, et ainsi de poser avec rigueur les termes d’un débat qui malheureusement n’a pas lieu – complicité des médias et du politique empêche – et, démontant l’argumentaire des sectateurs du Genre, de montrer les dangers politiques et psychologiques de cette idéologie et de lui opposer une autre posture éthique plus fidèle à la tradition, précisément française : fidélité à l’identité sexuée, défense de l’hétérosexualité et de l’érotisation des rapports humains. Et si j’ai voulu y faire écho, c‘est d’une part qu’elle prolonge mes deux dernières contributions, et d’autre part que je me suis déjà exprimé ici sur le Genre, mais que depuis cette précédente chronique mon analyse s’est enrichie sans que je me désolidarise aujourd’hui de ce que j’en disais il y a peut-être un an.

Rappelons les dogmes de cette idéologie née aux Etats-Unis dans les années cinquante dans des cercles de psychologues[1]. La théorie des promoteurs de cette idéologie à laquelle la gauche social-démocrate européenne consent, tient en quelques idées formellement fortes, radicales, mais sur le fond, notamment scientifique, très fragiles, car fondées sur rien. Rappelons les deux premières : Le masculin et le féminin ne procèdent que d’une construction sociale historisable – le « que » étant ici important. Cette construction normative qui structure nos sociétés et plus largement notre civilisation constituant un formatage liberticide. Voilà, tout est dit, et tout cela me semble à tout le moins fragile, voire très loin du sens commun.

Pourquoi est-ce un formatage liberticide ? Deux explications principales sont ici mises en avant : D’une part cette construction sociale installe la femme dans une relation de soumission à l’homme dominant – ce qui me parait le seul argument qui tienne ; d’autre part elle fait de la relation de genre (homme/femme) la norme sexuelle et relègue et stigmatise tout autre forme de sexualité en marge de la société. Il s’en suit que ce qui a été construit pouvant être mêmement déconstruit, la libération de l’humain passe par la suppression de la partition sexuée et sexuelle de l’humanité en deux genres (masculin et féminin) et qu’il convient, après avoir relativiser le genre en affirmant qu’il est construit « sans fondement en nature »[2], de le déconstruire et de supprimer le féminin et le masculin, chaque individu étant libre de conserver ou de changer de sexe, éventuellement par des choix chirurgicaux, et de jouir de sa sexualité, seul, en couple, ou dans des combinaisons beaucoup plus complexes, et en utilisant ses organes reproducteurs ou tout autre voie ou artifice. La grande liberté, quoi !

Les théoriciens  du genre revendiquent donc comme programme idéologique d’« introduire le trouble dans le genre »[3]. Non seulement ils veulent en la déconstruisant faire disparaitre l’identité sexuelle (plus d’homme et de femme, de garçon et de fille, de monsieur et de madame, de papa et de maman) ; non seulement ils veulent abolir la sexualité comme source de plaisir érotique, au profit de la liberté de tous les plaisirs, de toutes les pratiques sans limite aucune – ce qui fait écrire à Bérénice Levet : « Il y a au cœur du Genre, un ascétisme, un puritanisme résolu à couper les ailes du désir hétérosexuel qui ne devrait pas nous laisser indifférents. Les religions en ont peut-être rêvé, le Genre lui, en extirpant le mal à la racine (la différence de sexes), escompte le réaliser » ; mais plus encore, ils veulent effacer l’altérité homme/femme, donc la mixité pour reconstruire une humanité asexuée (de son point de vue, que je partage, désérotisée). Poussant leur logique à son terme, toute catégorie doit disparaitre : le genre sexué comme artifice social, la famille traditionnelle comme norme dépassée, l’hétérosexualité comme formatage, le féminisme comme défense d’une identité féminine et permanence de la partition homme/femme, l’homosexualité comme pratique sexuelle, c’est-à-dire non libérée de l’axiologie sexuée. Il n’y a plus alors que des hommes et des animaux – mais pourquoi faire encore ce distinguo ? –, des parents et des enfants, des couples non pas hétéros ou homos, mais asexués, des combinaisons plus originales qui permettent de jouer des partitions érotiques en trio, quartet, quintette à têtes multiples, du moment qu’il ne s’agit ni de polygamie ni de polyandrie, dénoncées comme attelages sexués.

La femme doit devenir un homme comme les autres. Elle/il sera pompier, selon les vœux de l’un/l’une de nos ministres, et nous seront enfin devenus modernes. L’humanité enfin débarrassée de la nature aura fait un grand pas.

Car si j’ai souhaité chroniquer cet ouvrage, c’est qu’il met en lumière ce qui me parait être de l’ordre de la crise de la modernité. Dans cette idéologie anglo-saxonne extravagante, défendue aujourd’hui à droite comme à gauche par V. Peillon comme par N. Vallaud-Belcacem, je vois la pire forme de la crise de l’autorité, celle de la nature. Non content de bousiller la planète, l’homme moderne refuse que la nature et sa nature puissent le limiter. Orgueilleux, il veut s’en affranchir totalement, définitivement, et il en aura bientôt la possibilité. Il est déjà possible de faire un enfant sans pénis, bientôt sans utérus. Alors, si l’humain sait chimiquement se provoquer un orgasme, il n’aura plus besoin de ses organes génitaux. Si l’on y prend garde, non seulement l’homme n’aura plus de parents ni d’enfants mais il n’aura plus de compagnons. Il sera seul. Les nécessités de la nature ne pourront plus le protéger d’un solipsisme mortifère. Est-il encore capable de comprendre que ce refus de l’autorité de la nature, non seulement ne le libère pas mais l’aliène, le rendant étranger à lui-même ? Est-il capable de comprendre que nier la nature, c’est nier sa nature, donc se nier ? Et sur ce registre, on doit bien distinguer les lois de la nature (par exemple la reproduction sexuée des mammifères),  les accidents de la nature (certain hommes naissent mal formés, privés d’un membre ou d’un organe, ou déficients, ou pourvus de manière surabondante d’un membre ou possédant les deux sexes) et les artifices humains (fabrication de clone, de chimères). La reconnaissance de l’autorité de la nature me semble, comme question éthique, centrale. L’avenir de l’homme est-il contre-nature ?

Concluons sur ce point. On associe trop souvent, et beaucoup trop facilement les dénonciateurs de la théorie du genre, donc certains opposants au mariage homosexuel, aux croyants-dieu et aux sectateurs religieux. Car derrière un même combat, des objectifs considérés comme communs, se cacheraient les mêmes idées permettant par un raccourci aisé d’assimiler les défenseurs de la famille hétérosexuée à des esprits religieux assignant aux laïcs, notamment de gauche, une position opposée à celle des curés, donc partisane d’une réforme profonde de la tradition, dont le pire des défauts serait de ne pas sembler en phase avec les exigences du progrès.

J’aimerais ici répondre sur trois registres : social, politique, moral ; et clarifier ainsi mes positions. Et je commencerai par le plus important. Je crois, sans me montrer aussi intégriste que Rousseau, que refuser l’autorité de la nature est une folie, je veux dire que c’est un facteur d’aliénation ; et je crois, pour citer Bérénice Levet, que « L’homme et la femme ne sont pas superposables anatomiquement mais non plus existentiellement, et ce, sans que l’histoire ni la science ne puisse en rendre raison ». Et je suis sensible au parallèle qu’elle construit sans vraiment le dire entre autorité de la nature et de la tradition. Et pour préciser encore les choses je citerai l’aphorisme 99 de Nietzsche : « La moralité ne vient qu’après la contrainte ; bien plus, elle est elle-même quelques temps encore une contrainte à laquelle on s’attache pour éviter le déplaisir. Plus tard, elle devient une  coutume, plus tard encore une libre obéissance, enfin presque un instinct : alors elle est, comme tout ce qui est dès longtemps habituel et naturel, lié à du plaisir – et elle prend le nom de vertu ».[4]

Que dire politiquement si ce n’est que renoncer au genre, après l’avoir délié du sexe, c’est renoncer à l’un des fondements de notre civilisation : sa structuration naturelle sexuée, sans remplacer ce fondement par quoi que ce soit d’autre. Et son argument contre le mariage homosexuel me parait devoir être médité : « La société française, après bien d’autres, n’a plus d’étayage naturel. Le mariage, jusqu’alors, consacrait l’union naturellement féconde d’un homme et d’une femme. Désormais il conjoint deux êtres dont la filiation ne peut être qu’artificielle ». Sur le plan social, celui des mœurs, il me parait essentiel que l’Etat ne légifère pas sur notre sexualité et notre envie de vivre avec un individu de notre sexe ou du sexe opposé, ou à trois ou dans des combinaisons plus originales. Mais il importe à l’Etat de fixer et de défendre, non pas dans la sphère privée où il a trop tendance à mettre les pieds (chaussés de gros godillots à semelle cloutées), mais dans l’espace public une norme qui réponde à un projet politique démocratiquement construit.

Si donc dans la rue, les tenants de l’autorité (morale) du livre, et ceux de l’autorité (politique) d’une forme de tradition peuvent se retrouver coude à coude, ce n’est donc pas nécessairement qu’ils sont prêts à se coudoyer sur tout.


[1]. Bérénice levet cite John Money et Robert Stoller.

[2]. Soyons bien clair, et l’essai de Bérénice Levet a ce mérite : la thèse des sectateurs du genre, sans malentendu possible quand on relit leurs textes, est bien qu’à partir d’une matrice humaine qui peut avoir à la naissance ses organes reproducteurs dehors ou dedans, la société peut fabriquer sans aucune difficulté particulière  un homme ou une femme, quel que soit la forme anatomique qu’il conserve par ailleurs. Une femme peut donc avoir un phallus (ce qui ne prouve rien) et un homme une lourde poitrine (ce qui ne prouve rien de plus). L’idée de transformer son corps pour le mettre à l’image de son genre (hormones ou chirurgie) n’étant qu’une concession malheureuse faite à une norme sociale insupportable que l’on veut voir disparaitre. Car être homme ou femme n’est toujours qu’une injonction sociale. On ne nait pas homme ou femme, on le deviendrait parce que la société constatant que vous en avez ou pas aurait décidé de vous faire devenir homme ou femme, dominant ou dominé.

[3]. Trouble dans le genre (Gender trouble) est le programme de Judith Butler.