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Articles de philosophie

Miscellanées

Il ne faut ni mépriser la tradition comme nous le faisons aujourd’hui ni surfaire la morale. Le bien, comme le juste, doit être démontré par les conséquences, c’est la leçon d’Épicure que Nietzsche n’aurait pas désavouée, même si, cherchant une morale par-delà bien et mal, il la propose entre désir et raison. Suis-je alors fidèle à sa démarche en distinguant deux morales ? Une petite, produite par la nécessité, c’est-à-dire par la pacification des rapports de force, et l’autre, la grande, qui n’est que l’objectivation normée d’un désir autant anthropologique que subjectif. Car toute volonté est bien volonté de jouir, ce n’est même que cela. L’altruisme est aussi un égoïsme. Mais le désir n’est-il pas aussi un principe cosmogonique ?

De l’intime

Si le christianisme me fascine autant qu’il me révulse, c’est qu’il forme l’un des piliers de notre tripalium civilisationnel, et que je suis définitivement, indécrottablement occidental, et que je vois dans la religion de mon enfance, dans l’expression de sa haute spiritualité, toutes les contradictions qui sont les miennes. Je ne saurais, en fait, mieux dire qu’en utilisant la formule de Raoul Vaneigem qui, évoquant le syncrétisme du christianisme, écrit dans son ouvrage sur « Le mouvement du libre-esprit » : « Le christianisme ingurgitera la pensée grecque, mais sans parvenir à la digérer, et jusqu’à sa fin l’Église en aura la colique ». Le christianisme est bien la synthèse, jamais dépassée, du paganisme de l’empire gréco-latin, et du judaïsme. Lucien Jerphagnon explique, en titre d’une petite fantaisie romanesque qu’il situe au troisième siècle de notre ère, que « l’agneau a dévoré la louve »[1], mais c’est bien plutôt le judaïsme qui a subverti le monde antique. Anatole France, philosophe peu cité comme tel, le rappelle en ces termes : « Ce que l’on appelle le triomphe du christianisme est plus exactement le triomphe du judaïsme, et c’est Israël à qui échut le singulier privilège de donner un dieu au monde ».

Trop proche de la philosophie grecque, trop païen, je suis, moi aussi, malade de mon éducation catholique, des bondieuseries puériles de mon enfance, du catéchisme hebdomadaire et de la communion dominicale ; en fait, malade de l’ambivalence essentielle de ce culte mortifère. Citons F. Lenoir, esprit pourtant œcuménique et peu porté à l’excès : « La réalité de l’histoire du christianisme : une inversion radicale des valeurs évangéliques ». Comment ne pas avoir mal au cœur de cette fascination morbide pour la croix et le cilice, de ce dolorisme pathologique, de ce masochisme pénitentiel, de cette haine du corps ? Mais, pour évoquer mon malaise spirituel, je prendrai un autre exemple, en opposant les figures, au combien tutélaires, d’Augustin et de Paul.

L’évêque d’Hippone, qu’Hannah Arendt – qui connaissait bien sa pensée pour l’avoir étudiée de près pendant ses années de formation – considérait comme le seul philosophe romain, invente la suggestivité, ou du moins préfigure le cogito cartésien sous la forme du « je suis devenu question pour moi-même (quaestio mihi factus sum) ». Il découvre et promeut la dimension singulière de l’individu et développe cette idée que l’intime est le lieu du questionnement existentiel (Les confessions n’ont pas d’autre objet que d’en rendre compte), questionnement face à Dieu qu’il conçoit ici comme un miroir inversé, l’homme n‘étant plus l’image de Dieu, son avatar, mais c’est bien le Dieu-Tout qui devient le reflet élargi de l’homme-singulier questionnant sa vérité propre, et cherchant ainsi, du point de fuite de sa singularité à connaître un tout qui lui échappe nécessairement.

Cette reconnaissance de l’intime qui rompt avec la tradition grecque, d’une intériorité protégée de la vie, mais qui devient la vraie vie, spirituelle, est essentielle. Je veux dire qu’elle touche bien à l’essentiel, et Augustin est, de ce point de vue, précurseur, d’une forme d’humanisme existentialiste, un humanisme qui n’est pas celui des Lumières. Augustin n’est pas un philosophe, c’est un être de la pensée, pas de l’idée. Et je ne vois chez lui, et pour le dire avec les mots de Vaneigem[2], « aucune masturbation intellectuelle ».

Paul me semble être, lui, grand masturbateur, sur une autre trajectoire, celle de l’Église institutionnelle. Il développe cette autre idée que l’intime n’est pas le lieu quiet du retrait, de l’attente, du dialogue avec Dieu, le lieu d’une possible épiphanie de l’amour, ou de l’amitié, mais celui de la honte ; considérant que ce qui est caché, le serait, non par souci de protection, comme dans un écrin (ou un tabernacle), mais par honte. L’homme aurait honte, et serait, par une perverse inversion des choses, déjà fautif d’être honteux. Et notre principe de transparence – contre-valeur s’il en est – ne vient pas d’ailleurs. Il procède de cette idée religieuse que ce qui est caché est suspect. Il fait, toujours a priori, le choix, choix éthique, de la laideur sur la beauté, de la faute sur l’innocence. Pour Paul, l’intime ne peut être que le lieu du remord, le sépulcre ou git le cadavre puant d’une faute première.

Pourquoi l’image de cet isoloir de bois sombre que l’on appelle, dans nos églises, confessionnal s’impose-t-elle à moi à l’instant matutinal où j’écris ces lignes ? Dans ses définitions lexicales, l’église est à la fois la communauté des croyants, le tout des fidèles, et le lieu où ils se réunissent et communient en rejouant l’eucharistie. L’église est donc la construction symbolique du Tout, et le confessionnal le lieu de l’intime ; un lieu qui n’existe, en fait et symboliquement, que relativement à une extériorité. L’intime est ce lieu du retrait, d’une solitude disponible, l’espace de la rencontre possible, d’une possible épiphanie de l’autre. C’est le lieu existentiel, singulier par nature, dans lequel le moi se replie, se recroqueville, se fait « point » pour interroger le tout transcendantal. C’est le point ou le « je » se tient, nu, en attente, en regard du mystère de de l’infini. C’est donc le lieu sacré de la nudité de l’Être, donc de sa vulnérabilité. Et il faut la sensibilité d’Augustin pour nous le faire sentir. Mais l’Église de Paul a inventé le confessionnal, boite de Pandore diabolique ; cette boite de bois sombre où l’intime est violé. L’intime est mis en boite par l’église, et la boite ouverte par les inquisiteurs en noir qui violent les âmes prétendument peccamineuses. Comment pourrais-je ne pas en avoir mal aux tripes ?

Mais, tout cela, ce n’est que du symbole…

[1]. Le titre exact est : La louve et l’agneau.

[2]. Je reprends ici la terminologie du « Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations » qui évoque « les masturbations collectives : idéologies, illusion d’être ensemble, éthique du troupeau, opium du peuple ».

 

Massacre à Tunis

Comment faire silence, le temps du recueillement ? En guise et pour l’occasion, j’ai relu le plaidoyer pour la liberté religieuse que Sébastien Castellion écrit en 1554, en réponse à la mise à mort sur le bûcher à Genève de Servet. Ce texte, rédigé par un calviniste en rupture un siècle avant le herem de Spinoza, est fondateur de la laïcité.

« Il y a deux sortes de pasteurs […] les uns sont violents, fiers, durs, dépiteux, impatients, qui condamnent toutes choses, exceptées les leurs, et veulent que tous ceux qui ne s’accordent avec eux, soient mis à mort. Les autres sont doux, humains, cléments, tardifs à courroux, patients, qui souffrent tout, et soutiennent tout, et espèrent tout. Ceux-ci ne veulent pas que la Religion soit contrainte. »

« De là vient qu’il n’est rien de si monstrueux qui ne soit inculqué au peuple, quand il n’est pas licite d’en douter : vu que si tu doutes, ou que tu ne le crois pas, il te faut mourir. »

« Finalement de procéder par force, même en causes civiles, cela vient d’un homme qui se sent coupable, et qui se méfie de l’équité et droiture de sa cause. Christ dit « Bouche et sapience vous sera donnée, à laquelle personne ne saura contre-dire ». Ceux qui sont armés de cette sapience, ne désirent autres glaives. Ils ne craignent point de batailler ouvertement, et s’opposer contre tous les hommes, moyennant que la juste et légitime disputation ait lieu : car ils savent bien  que la vérité est un glaive inexpugnable, et invincible, et savent bien ce que la lumière peut à l’encontre des ténèbres. Les autres, au contraire, craignant cette lumière, cherchent des cachettes, et démènent cette affaire par glaive, à la manière de ce monde, et parachèvent par ferrement la dispute commencée par paroles : car ils voient bien, que s’ils étaient sans ce glaive, ils seraient nus et désarmés, et ne pourraient résister aux adversaires. Et ainsi le loup frappe des dents, le bœuf des cornes, le mulet des pieds : bref toute bête combat atout ses armures. »

« Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. Quand les Genevois ont fait périr Servet, ils ne défendaient pas une doctrine, ils tuaient un être humain : on ne prouve pas sa foi en brûlant un homme mais en se faisant brûler pour elle ».

la crise, toujours la crise …

On prétend quelquefois que tout écrivain est l’écrivain d’un seul livre qu’il réécrit en permanence sous des formes diverses. A défaut de l’être toujours, c’est au moins vrai pour les philosophes et sans doute plus encore pour les chroniqueurs qui sont les épistoliers d’une obsession, d’une idée fixe qu’ils ressassent de manière quasi pathologique. Pour ma part, je veux bien concéder – pauvreté ou cohérence du propos  – que je dis toujours un peu la même chose et que mon point de fixation est bien la faillite de notre modernité et son incapacité à désaliéner l’homme. J’y reviens donc encore, et avec d’autant plus de facilité – ou de plaisir –  que cette idée c’est un peu un sac de nœuds, une pelote emmêlée, avec laquelle on peut jouer comme avec une balle ou que l’on peut essayer de dénouer, du moins ce qui peut l’être en attrapant pour le tirer, tantôt un fil tantôt un autre.

Je vois dans cette crise de notre modernité – une crise qui prend aujourd’hui la forme d’une faillite avérée avec toutes les conséquences, tous les dégâts collatéraux d’un tel échec –  une crise de la médiation ; et que l’on pourrait assimiler, de manière un peu simpliste, à une perte de repères. Et parler de crise de la médiation équivaut à évoquer une crise de l’autorité qu’Hannah Arendt analysait déjà dans les années soixante-dix. Car notre relation au monde, qui est autant relation existentielle à nous-même (à la fois comme être à connaitre, et être à réaliser : « Devient qui tu es »), qu’à l’autre (relation dont la complexité tient beaucoup à son ambiguïté, entre altérité et égoïté, ou entre peur et désir), mais aussi au Tout-Un (à l’infinitude supposée du temps), suppose toujours un consentement à l’autorité de paradigmes qui médiatent ce rapport au monde. Car il est en effet impossible de vivre désaliéné, sans liens[1], de vivre ontologiquement ou psychologiquement libre, c’est-à-dire de « se libérer du connu »[2].  Et nos médiateurs, du fait de leur autorité, créent un ordre et une axiologie. Et si je dois m’expliquer cette idée fixe, analyser cette monomanie que je viens d’évoquer, c’est en remarquant que la philosophie qui m’intéresse est moins métaphysique que sémiotique, et que les philosophes qui me parlent sont souvent d’abord psychologues ou sociologues (Nietzsche, Arendt, Freud, Morin…).

Arendt, parlant de la crise de l’autorité, mettait en évidence, dans l’antiquité païenne (plus précisément gréco-latine), l’autorité de la nature et de la tradition. Après la chute de l’Empire, le Pape ayant hérité de César ses pouvoirs spirituels et temporels, l’église chrétienne est devenue, au moins en Europe, le Grand Médiateur, et a imposé partout ses normes, sa morale ; et l’autorité de l’écriture a longtemps été peu contestée, au moins avant Spinoza[3]. Pendant un millénaire, l’empire chrétien a été très cohérent, et aussi puissant que celui de Rome le fut. Il l’a d’ailleurs prolongé et ressuscité sous d’autres formes. Mais cet empire n’est plus ; contesté d’abord par Luther, puis un siècle plus tard par Descartes, sa lente décomposition a vu le remplacement de l’autorité des clercs par celle de la raison, de celle de l’église par les sciences, et ce processus de laïcisation qui n’était pas vécu comme tel doit beaucoup à Copernic, puis à Newton et à Darwin. Depuis les Lumières, nous vivions un nouvel ordre où le Grand Médiateur n’était plus l’église de Rome, mais l’Etat-nation. Car sur le plan moral la démocratie parlementaire s’est substituée à l’Evangile du Christ. Et comme nous devons reconnaitre qu’après Constantin l’Eglise de Rome a hérité de l’Empire de Rome, on peut déclarer en utilisant la formule nietzschéenne que « le mouvement démocratique est l’héritier du mouvement chrétien ».[4]

Mais chaque fois, ce passage d’un témoin plus ou moins volé, ce transfert d’autorité se sera fait sur un temps long, de manière compulsive, et sans que le nouveau n’abolisse l’ancien : Crise, schisme, révolution, ….

Aujourd’hui, avec encore trop peu de recul, il est possible de commencer à discerner ce qui se joue, et à donner du contenu à ce concept trop générique de crise. Je remarque qu’aujourd’hui la politique est morte – au moins sous ses formes traditionnelles –, la raison relativisée, la science, qui nous donne à voir un monde trop éloigné de ce que nos sens nous en disent, suspectée de dogmatisme. Et le nihilisme de notre époque qui a ruiné toute morale, exprime le transfert inavoué de l’autorité au Marché. En occident chrétien, le Grand Médiateur n’est plus l’église, même si les églises continuent à exister et à défendre leur morale, ni l’Etat qui tourne à vide et a été dissous par (et dans) l’administration, bien que sa classe dirigeante prétende encore son autorité légitimée par des élections dont les taux d’abstention ou de rejet par des votes extrêmes ne cesse d’augmenter. La seule autorité reconnue est celle de l’économie, dont les grands prêtres, qui nous promettent par ailleurs le vrai bonheur, pour peu qu’on écoute leurs conseils pourtant si contradictoires, défendent les dogmes les plus contre-nature – mais guère plus que ceux de l’immaculée conception ou de l’infaillibilité épiscopale. La seule valeur est l’argent, mais guère plus fiduciaire que l’amour. Et le Grand Médiateur est le Marché, devant lequel, comme hier devant le pape, les rois et les empereurs plient le genoux[5]. Le profit pour morale, la compétition pour éthique, l’argent pour valeur, le Marché comme seul juge, et un monde réifié à voler, polluer, violer, consommer… L’économie s’est donc faite religion et quand le marché devient empereur et dieu, nul ne peut plus se payer le luxe d’une hétérodoxie qui refuserait son autorité ou contesterait la valeur « travail ».

Et tout, politique, culture, est sommé de céder devant les intérêts du grand marché mondialisé, un marché planétaire, total, totalisant, totalitaire… Toutes nos relations humaines, nos liens, sont naturellement devenus, dans cet ordre nouveau, des rapports marchants. Et comme hier La Boétie pouvait écrire « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libre », je dis de manière tout aussi radicale qu’il nous suffirait de donner pour faire tomber cet ordre-là. Mais le don est aujourd’hui seulement toléré, dans la suspicion. Demain, il sera condamné car il échappe aux médiations.



[1]. Ces liens sont bien ceux de cette pelote que j’évoquais, ce sac de nœuds qu’on ne sait plus comment prendre, ces liens dont  Bruno fit un livre pour expliquer qu’ «Un unique amour, un unique lien fait toutes choses une ; mais il prend divers visages en diverses choses, de sorte que le même lie différemment ce qui est différent ».

[2]. Pour reprendre la formule de Krishnamurti.

[3]. « Tractatrus theologicopoliticus » (mais c’est peut-être faire trop peu de cas des mouvements du libre esprit et ne pas rendre hommage à ceux que l’église brûla (comme Bruno justement, ou Marguerite Porête).

[4]. « Par-delà bien et mal ».

[5] Traditionnellement le pape était représenté le chef ceint d’une triple couronne ; l’empereur n’en ayant lui qu’une double, pour s’élever symboliquement au-dessus du roi coiffé « simplement » d’un anneau d’or. Le Marché coiffe aujourd’hui tout cela.

Parlez-moi d’amour…

S’il est si difficile de parler de l’amour, et si l’on en parle tant, c’est que ce mot générique ne recouvre pas un sentiment aux contours clairs mais traduit des termes qui disent des réalités polymorphes et variées ; et que la polysémie de ce mot vide-poche – disons plutôt mot-portefeuille puisqu’on le porte sur le cœur – le rend source de confusions et de malentendus. Pourtant, notre langue possède suffisamment de nuances, de termes appropriés pour dire les sentiments qui se cachent et se mêlent, comme sous des draps, sous la banalité du mot. Alors lycéen, mon professeur de philosophie m’expliquait, et sans grand soucis philologique, que les grecs anciens avaient au moins deux façons de parler d’amour, utilisant suivant le contexte les mots éros ou philia ; et de rajouter alors, comme pour faire bonne mesure, le terme d’agapè utilisé par les évangélistes et Paul, le grand épistolier de la nouvelle religion. Mais si, pour faire court et rester scolaire, on en revient aux concepts d’éros, de philia, voire de pornéïa, et à celui chrétien d’agapè, je note qu’il n’est  nul besoin d’utiliser le concept vague d’amour pour parler d’éros – le désir –, de philia – l’affection –, de pornéïa – la sexualité –, et de la compassion chrétienne qui est d’une autre nature. Reste l’amour au sens contemporain du terme, qui est une affection singulière et proprement irrationnelle. Car cet amour dont je parle ici n’est pas réductible à un sentiment dont l’économie serait basée sur éros et philia, et qui ferait sa place à une sexualité marquée au coin de la vitalité des corps. C’est aussi une passion funeste, mais toute passion ne l’est-elle pas ? Il n’y a d’ailleurs de vraie passion qu’amoureuse, tous les mystiques le savent bien – et je ne convoquerai pas ici le souvenir de Sainte Thérèse d’Avila qui confessait qu’en extase christique elle mouillait sa petite culotte.

Ne confondons donc pas le désir et l’amour, un désir qui n’est pas, comme je le lis trop souvent, du domaine du manque[1], mais procède d’une aimantation au sens propre du terme. Et cette attraction des aimants/amants crée une tension, un champ de forces magnétiques que tous les collégiens ont appris à dessiner sur une feuille à l’aide de deux aimants inversement polarisés et de la limaille de fer. Cette tension peut se résoudre par le collage des aimants, la fusion des êtres, l’encastrement des sexes. Elle peut aussi, faute d’être résolue dans une décharge qui peut prendre la forme paroxysmique de l’éclair, faire vibrer les êtres et l’air qu’ils respirent, les érotiser. Et cette érotisation peut rester brute, en son état de nature, ou être raffinée par des formes de courtoisie, devenir un art en soi, art de la conversation des corps et de la sympathie des âmes. Et semblant m’interroger sur cette idée que l’amour érotisé serait une poésie, je fais évidemment écho à la voix d’Octavio Paz[2]. Mais je veux aller plus loin : je crois, confessant par cette conviction  ma proximité avec les mouvements du libre-esprit[3], que ce peut être aussi une éthique, et si je peux construire un mot-valise, pour ainsi faire voyager mon lecteur, et peut-être lui promettre un embarquement pour Cythère, je parlerai de poéthique.

Sur un tout autre registre, je me demande si l’amour, celui de nos chansons populaires, l’amour romantique qui unit fatalement Tristan et Yseult, et dont on nous rebat tant les oreilles, n’est pas un concept moderne, et historiquement datable, pour un sentiment qui le serait tout autant. Les grecs d’avant le christ, peuple païen par excellence, ne le concevaient pas comme tel, et faute de l’avoir conceptualisé ainsi, n’éprouvaient pas le besoin d’un mot pour le dire, et en firent donc l’économie. Mais est-ce si sûr ?

La société grecque, et plus largement, au moins avant Constantin, gréco-latine, était polythéiste et pratiquant les cultes aux dieux – il ne s’agissait d’ailleurs pas d’un culte odieux[4]–, ignorait aussi le concept moderne de religion, ce qui en faisait un peuple profondément laïc, c’est-à-dire ignorant mêmement et la religion comme idée et la laïcité comme telle. S’agissant des sentiments, et capables de raisonner même sur leurs folies, ils s’en tenaient au désir et à l’affection. Précisons que d’ailleurs l’objet de l’éros, ou ses objets, ne se limitent pas au cadre des relations intersubjectives, au désir de l’autre, au frottement des épidermes, pour le dire avec les mots de Marc Aurèle[5]. Si ce désir se résolvait dans l’étreinte des corps, ils désignaient par pornéïa cette passion, ou simplement ce plaisir et cette pratique du corps de l’autre, ou le désir se consume et s’évapore. Et philia qui désignait l’affection, qualifiait aussi l’amitié, l’hospitalité, une forme d’attention positive à l’autre.

Le terme d’agapè ne faisait donc pas partie ni de leur culture ni de leur vocabulaire, et ne se trouve nulle part dans leur littérature. Car cette notion appartient à la culture juive, et ce mot est inventé pour la Septante. La tradition judéo-chrétienne avait en effet inventé une idée qui ne pouvait qu’étonner un esprit grec : celle qu’entre les hommes et les dieux puisse se développer un sentiment d’amour. Évidemment, leur mythologie avait mis en scène l’éros des dieux et des déesses pour les mortels, le désir de Calypso qui retint Ulysse sept ans dans l’ile d’Ogygie[6], ou de Zeus/Jupiter pour un nombre très considérable de filles d’homme avec lesquelles il copule divinement ; Mais cette relation d’amour/haine entre dieu et son peuple est, dans l’ancien testament, d’une autre nature. Et quand il s’est agi de traduire le texte testamentaire en grec, au troisième siècle avant notre ère[7], les rédacteurs de la septante formèrent le terme d’agapè, repris par les évangélistes, et qui depuis fait partie du langage chrétien comme tous ces mots inventés pour désigner un dogme ou un concept nouveau : consubstantialité, épiphanie, assomption, parousie, amour, ….

Mais je m’égare ; mais l’essence de l’amour n’est-il pas de nous égarer toujours ?

L’amour est-il donc un concept moderne, je veux dire chrétien ? Y-a-t-il une singularité occidentale de cette passion, à l’image de la passion de Jésus qui va à la mort par amour ? Le moyen-âge qui succède et rompt, sur ce plan, avec l’antiquité païenne, n’invente-t-il pas l’amour moderne, et l’amour courtois n’en est-il qu’une forme, celle d’un sentiment à dimension culturelle, en devenir. Je pense aux vers de Villon vulgarisés par Brassens « Où est la très sage Héloïs, pour qui fut châtré et puis moine Pierre Esbaillart à Saint-Denis ? Pour son amour eut cette essoine…. », et je me demande de quelle nature était cet amour qu’Abélard[8] porta à Héloïse, son élève, et s’il ne s’agissait pas au bout du compte d’un bel éros, dressé vers le ciel de sa félicité, comme un clocher d’église quelque peu conquérant, arrogant dans sa pourpre, et que Dieu a fini par foudroyer à sa manière…

En fait, je n’en suis pas si sûr. Le dieu Eros n’aime-t-il pas, dans la fable d’Apulée[9], Psyché d’un amour « moderne » ? Mais Psyché aime-t-elle « vraiment » son amant qu’elle ne connait pas, où le plaisir de leurs étreintes nocturnes. D’ailleurs, leur fille Volupté n’est-elle pas déesse du plaisir ?

Quand même, l’amour, au sens contemporain du terme, me semble être un concept moderne et occidental, historiquement d’abord religieux, puis vulgaire ; ces deux qualificatifs ne devant pas choquer, car, comme la religion a pour fin de devenir le grand Médiateur, donc de relier aussi le vulgum pecus au vulgum pecus, les relier en dieu, la religion doit devenir vulgate, et sa réussite est dans sa vulgarisation. Je pense que l’amour « populaire » est d’abord la laïcisation d’un concept religieux, en second lieu seulement son érotisation ; c’est-à-dire un sentiment quelque peu pathologique.

Et si je disposais d’un peu plus de temps, si ce blog n’avait pas comme seul objet d’esquisser, de présenter de manière pointilliste – parfois aussi pointilleuse, mais c’est bien autre chose – une pensée, je tirerais mon fil pour le tisser en une toile plus solide ; et j’évoquerais plus longuement, au moyen-âge, période religieuse s’il en fut – une forme de l’amour chevaleresque, courtois, où le visage de la femme aimée est sanctifié dans une pureté maladive, et prend les traits de Marie. Et cet amour chrétien est mythifié dans la légende arthurienne de la Table Ronde et plus précisément dans la geste de Lancelot du Lac. Le roi Arthur symbolisant Dieu le père, Lancelot le Christ[10], et Guenièvre Marie. Leur amour consommé est donc plus encore qu’un inceste, un sacrilège, et menacera, en contestant l’autorité du père, la survie même du royaume. Mais tout cela n’est que mythe, littérature, poésie. Et je pourrai conclure ici, revenant à Octavio Paz, en me demandant : l’amour érotisé n’est-il pas poésie ? Mais pas avant d’avoir redit que notre conception moderne et romantique de l’amour est l’héritière sécularisée d’une conception religieuse de la passion amoureuse, elle-même procédant d’une vision platonicienne du monde que je conteste avec quelque constance : le primat de l’idée sur la chose, le goût un peu morbide des fantômes, l’idéalisation des sentiments qui ne peut conduire qu’à une forme de passion, d’hystérie.



[1]. Je ne rappellerai pas le mythe platonicien de l’androgynie tel qu’Aristophane le raconte dans le Banquet.

[2]. Lire « La flamme double ».

[3]. J’invite mon lecteur à s’informer sur ces mouvements philosophiques apparus et perdurant en Europe entre le XIIe et le XVIe siècle, éventuellement en se procurant l’indépassable ouvrage de Raoul Vaneigem « Le Mouvement du libre-esprit »

[4]. Facile je sais, mais pourquoi ne pourrais-je pas m’amuser aussi.

[5]. Il déclare effectivement que « L’amour n’est que le frottement de deux épidermes. », mais dans son livre IV, parlant de l’homme, des conditions « amoureuses » de sa fabrication et plus douloureuses de sa fin, il écrit : « hier un peu de morve ; demain une momie ou des cendres », donc frottement d’épidermes ou épanchement de morve, …

[6]. Ogygia.

[7]. Sur ordre de Ptolémée Philadelphe, pharaon grec d’Egypte et de son bibliothécaire Démétrios de Phalère.

[8]. J’ai évidemment de l’affection pour Abélard, et comme religieux philosophe et comme Breton car il est né près de Nantes en 1079 et a été abbé du Rhuys (à Saint Gildas, à deux pas de chez moi), et je compatis évidemment à ses malheurs, sa peine, son essoine ; il a payé pour trop aimer, ce qui n’a pas été le cas, heureusement, de tous les clercs.

[9]. On trouve cette fable contée par Apulée (second siècle précédant notre ère) dans ses Métamorphoses (Livres V, VI et VII).

[10]. Rappelons que Lancelot est chargé par Arthur de retrouver le Graal, et marche donc sur les traces du Christ, dans ses pas, et il est ainsi un second Christ, comme Christ était un second Adam. Car Lancelot est aussi le premier chevalier, donc le premier Homme de cette geste moyenâgeuse. Il est aussi, comme Jésus était de la lignée de David, descendant d’une lignée prestigieuse remontant notamment à Joseph d’Arimathie, le personnage qui dans les évangiles prête le tombeau de sa famille au crucifié après avoir recueilli le sang du Christ dans le Saint Graal et ayant apporté celui-ci en terre bretonne.