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Démocratie égalitaire et tripartition des fonctions

N’ayons pas peur des mots qui gênent et, pour parler politique, parlons d’amour ; pour commencer et pour clore cette réflexion d’une nuit, sans crainte ici de l’artifice.

Je me souviens, même si ce souvenir est aujourd’hui ancien, et peut-être incertain, que dans le film de Truffaut « l’homme qui aimait les femmes », un  médecin qu’il  consultait faisait remarquer au personnage incarné par Charles Denner : « On ne peut passer tout son temps à faire l’amour ; c’est pour ça qu’on a inventé le travail ».

J’y repensais en me faisant cette autre remarque « On ne peut malheureusement passer tout son temps à faire de la politique, c’est pour ça qu’on a inventé le travail ». Mais la chose dite ainsi, l’est mal, ou du moins décrit mal mon état d’esprit. Disons plutôt que je m’agace que le travail ait ceci de gênant, ou de pratique, qu’il nous prend notre énergie et notre temps, plus alors disponibles pour la politique, la philosophie, la méditation, l’amour. Et cela fait bien l’affaire des élites qui préfèrent s’adonner à la politique et laisser le travail à d’autres, et qui tendent toujours de manière naturelle à privilégier cette organisation, vieille comme le monde, de nos sociétés indo-européennes, que Gorges Dumézil évoquait sous la forme d’une tripartition des fonctions sociales : Les guerriers, les producteurs, les prêtres. Je préfère d’ailleurs dire les maîtres, les esclaves, les prêtres, qui assument les trois fonctions de base qui permettent au système de tenir debout : gouverner, travailler, justifier.

Ce schéma observé partout est évidemment très inégalitaire et associe le sabre et le goupillon, le monarque et l’église, dans une commune entreprise d’aliénation des bras-nus plébéiens. Le maître fait le droit, qui est toujours celui du plus fort, et le prêtre le justifie sur le plan moral. Et le travailleur, nom moderne et bourgeois de l’esclave, offre son corps au Système comme producteur et rempart : de la chair à Système, de la pâtée pour Léviathan.

Et ce système est naturel, on pourrait dire darwinien, même si Darwin, à défaut de l’inventer, se contente de le décrire. Il est basé sur le principe de la sélection des meilleurs et de l’élimination des plus faibles par leurs prédateurs. Système simple, efficace, naturel, fonctionnel ; dynamique des forces qui ignore la morale humaine. Et de ce point de vue aussi, on peut dire que l’homme est un animal surnaturel et opposer nature et artifice. L’homme ne peut se satisfaire de la nature ; il est sans limites. Mais alors qu’il devrait la dépasser en la conservant[1], il la nie, la détruit, lui substitue ses pauvres artifices.

Comme l’écrit Hugo « Dieu n’avait fait que l’eau, mais l’homme a fait le vin ». Rajoutons à notre sauce : « Dieu a créé l’homme, mais l’homme a inventé Dieu », ou encore, « si Dieu a fait les lois de la nature, l’homme a inventé et l’état de droit et la démocratie ». Et la démocratie est la réponse humaine, politique, aux rapports des forces naturelles, à la loi du plus fort, du mieux adapté ; comme le droit est la réponse humaine au problème de la Morale.

La démocratie ne peut donc avoir d’autre objet que de supprimer, ou du moins de corriger, limiter, les rapports de force de l’Etat de nature, ce que je nomme les rapports naturels dominants/dominés.

Et elle ne peut être que laïque, car l’église est toujours justificatrice de ce rapport de force naturel.

La vraie démocratie, dont le travail est toujours l’ennemi – travail que je condamne comme fausse valeur morale et comme facteur d’aliénation, captation d’une énergie qui ne peut plus s’investir dans les rapports humains (la politique ou l’amour)[2] –, la démocratie authentique doit être tentative de dépasser les rapports dominants/dominés. Et ses principes constituants doivent donc être, en premier lieu, le refus des hiérarchies, ce que d’aucuns, et de manière maladroite et radicale, ont pu énoncer par la formule « Ni dieu, ni maître » et que je conceptualise par l’idée du refus du sacré, ou par l’esprit de laïcité.

Il nous faut dépasser ce vieux système, ce tripalium[3], dont les trois pieux, les trois pieds, sont : gouverner, justifier, travailler. Que l’on donne un grand coup de pied dans le « justifier » et l’on verra le tabouret du diable, ayant perdu son soutien métaphysique, basculer. C’est ce que la révolution française a essayé de faire, notamment avec les Hébertistes, mais Robespierre qui fut le mauvais génie de la révolution, petit bourgeois inconsistant et fossoyeur d’une révolution congénitalement non viable, porta, le 7 mai 1794, un coup de grâce à l’idée révolutionnaire, en imposant à La Convention qu’elle décrète une nouvelle religion[4] dont il se voyait bien devenir le grand prêtre. L’église, celle que Robespierre voulait réinstituer, comme toutes les autres, sera toujours au service d’un ordre politique, image d’un ordre divin, au service des maîtres. Elle sera donc toujours l’ennemi de la démocratie, car la démocratie authentique, donc laïque, refuse par principe l’ordre supérieur, et refuse d’inscrire dans ce cadre hiérarchique les relations de l’homme et de Dieu, du citoyen et de l’Etat, du corps et de l’Ame, de la perception et de la Pensée.

Il nous faut donc changer radicalement notre système de pensée et substituer à l’idée d’opposition, celle d’amour. L’homme est une partie de Dieu, comme le singulier du Tout. Il n’y a pas de nation et d’état sans citoyens et sans volonté des citoyens. Il n’y  a pas de groupe sans individus. Pourquoi opposer la vague et l’océan. Ce n’est pas l’océan qui impose son rythme à la vague. Toute hiérarchie est opposition, toute opposition génère l’oppression et l’aliénation. Il faut substituer à « l’un contre l’autre », « l’un avec l’autre », aux rapports naturels de forces, la solidarité humaine, qui devrait être l’unique source du droit.

La solidarité, n’est-ce pas la meilleure façon de parler d’amour en politique ? Il y en a une autre : l’humilité.

Je sais que dénoncer les hiérarchies ne peut être ni compris ni entendu. Il y a des hiérarchies données. Ce sont d’ailleurs les seuls que je reconnaisse. Hiérarchies données, hiérarchies de dons, autrement dit : autorité naturelle. Certains ont effectivement des dons qui les mettent au-dessus. L’économiste Keynes, mettait ainsi tout en haut les artistes, et puis, juste en dessous, les entrepreneurs, qui étaient pour lui des artistes ratés, des frustrés. J’aime bien cette idée…

L’humilité consiste à refuser cette hiérarchie, même si s’abaissant ainsi, on s’élève encore. Le saint, le vrai, le maître de justice, est celui qui se sentant supérieur, ou se craignant trop parfait, pèche, se souille pour se rabaisser au niveau du commun, et se fait brigand par son refus de s’élever[5].

Terminons par d’autres paradoxes. L’église est l’ennemi de la démocratie, de la vraie, mais la démocratie, la nôtre, celle que nous avons construire est une idée chrétienne, c’est à-dire une idée qui perverti le message du prophète juif Josué/Jésus.

Dieu doit cesser d’être pour nous une idée, abstraite, une chose que l’on regarde comme extérieur à nous, supérieure à nous. Nous devons cesser d’en parler, cesser d’y penser, cesser de le prier ; nous devons combattre les religions, abandonner toute spiritualité qui ne serait pas celle d’un corps vivant, assumé tel qu’il est, petit, prétendument peccamineux, condamné, une pourriture en devenir morbide. Nous devons revenir à l’homme, à sa nature ; et à la nature ; et la dépasser. Nous devons construire enfin la démocratie.

Pourquoi conclure par Spinoza ? Peut-être parce que son traité théologico-politique est l’un des quelques grands textes fondateurs de la laïcité. Peut-être parce qu’écrivant « Deus sive natura », il ouvre la porte à qui voudrait écrire « Deus sive vita »



[1]. Ce conservation/dépassement correspond, de mon point de vue, au concept même de surhumain, celui du prophète de Zarathoustra. Et puisque j’évoque ici la philosophie allemande, comment ne pas convoquer aussi le concept d’Aufhebung.

[2]. Et qu’on ne me parle pas de réalisation de soi. Si l’homme a besoin du travail pour se réaliser, c’est qu’il est déjà bien aliéné.

[3]. Faut-il rappeler que l’étymologie latine de travail est tripalium (les trois pieux plantés dans le sol) qui désignait un instrument de torture, mais aussi d’immobilisation (des chevaux par exemple pour les ferrer). Le « travail » est donc étymologiquement synonyme de torture et de souffrance.

[4]. Robespierre, souhait donc maintenir la plèbe immobilisée dans ce tripalium. Ce décret arrêtait que : « Le peuple français reconnaît l’existence de l’Être suprême et l’immortalité de l’âme. — Il reconnaît que le culte de l’Être suprême est la pratique des devoirs de l’homme. Il sera institué des fêtes pour rappeler l’homme à la pensée de la divinité et à la dignité de son être ». On peut s’étonner ici que la Convention puisse parler au nom du peuple, et affirmer ainsi, de manière performative que « les gens » reconnaissent l’existence de Dieu. Qu’en savaient-ils ?

[5]. Cette idée, choquante s’il en est, me vient moins du côté de chez Nietzsche que du côté de Marguerite Porete ; et je la trouve ludique et iconoclaste, donc existante.

La place des assistés.

J’entendais récemment déclarer que, par la grâce de l’État providence, les assistés vivaient au crochet de la société. C’est sans doute vrai, mais peut-être un peu court. Et si je réagis ici, c’est que cette remarque entendue est moins du domaine du constat que de celui du jugement moral, et donc parfaitement contestable.

Admettons que la remarque soit, en tant que telle, relativement fondée ; il n’empêche … ; l’assisté serait alors à la société ce que le mendiant est au bourgeois, et le pauvre au riche. Et je ne suis pas sûr que dans cette dialectique des relations de dépendance mutuelle entre le pauvre et le riche, dialectique opposant les situations matérielles de l’un et de l’autre, constructives du concept de pauvreté relativement à celui de richesse, et inversement, chacun ait vraiment pu choisir sa place ou ne se serait pas satisfait d’une inversion des rôles, même temporaire.

Bien que ce ne soit pas mon objet, je pourrais tirer ici un premier fil pour distinguer une problématique de solidarité et une autre de justice. Mais, comme ce n’est pas aujourd’hui mon objet, je ne m’y étendrai pas. C’est pourtant une question d’actualité relativement chaude. Pourquoi les flamants devraient-il rester belges, les catalans espagnols, les écossais britanniques. Pourquoi partager avec des plus pauvres, des peuples frères moins industrieux, disposant de moindres ressources économiques ? Pour respecter l’indivisibilité constitutionnelle de ces Pays ? Oui, mais quid de la liberté des peuples à décider d’eux-mêmes ? Pour pratiquer une solidarité historique, ou encore refuser de prendre le risque du changement ; par peur de sauter dans le vide, de partir à l’aventure, de larguer quelques amarres … vogue l’Écosse … ?

Mais plus fondamentalement, plus individuellement, portons-nous assistance aux plus démunis par solidarité – sentiment vécu psychologiquement sur le registre au combien positif de la compassion ? Ou le faisons-nous dans un souci de justice, mu par l’évidence d’une nécessaire redistribution, considérant que les uns ont trop, et les autres insuffisamment ? Le faisons-nous pour d’autre raisons moins avouables : se dédouaner, contenir l’injustice dans des proportions supportables par simple prudence ou calcul … ? Les assistés vivent-ils de l’aumône du système ou prennent-ils leur dû en correction d’une distribution naturelle ou historique non équitable ? Charité, correction ? Solidarité, redressement, compassion, justice ? Qu’importe, me dira-t-on. Mais, pour une accro des questions éthiques, il importe, justement. Faire une chose par compassion, par calcul ou par soucis de justice, c’est différent. Ces sentiments sont différemment orientés. La compassion est un sentiment tourné vers l’autre, le sentiment de justice, vers soi, le calcul, lui, est toujours raisonnable. Le sentiment de compassion est une faiblesse alors que l’exigence de justice est une force.  J’imagine que l’affirmer ainsi, c’est se confesser en Nietzsche.

Revenons, pour éviter la prétérition, à mon objet.

Nous avons construit, au fil des décennies d’après-guerre, un système rationnel de gestion de la richesse nationale, et nous assumons tous collectivement la responsabilité de l’avoir créé ainsi, puis maintenu en l’état avec tous ses défauts congénitaux. Évidemment, cette responsabilité est dissoute au prorata démographique ; et par ailleurs celle de créer et celle de maintenir n’est pas tout à fait du même ordre ; et enfin, celle, en la matière, du président de la république ou des députés est plus lourde que celle du cantonnier de mon village ou du jeune stagiaire de mon entreprise.

Mais ce qui me parait le plus déterminant, c’est que nous ne laissons évidemment pas le choix aux gens de vivre dans le Système ou non. Car ce système est totalisant – pour reprendre la formule d’Edgar Morin –, et sans doute aussi, totalitaire dans cette façon de vouloir tout administrer, et les corps et les consciences. Il nous prescrit comment vivre, quoi penser, quelle morale adopter. Et si certains vivent en marge du système, ils n’y échappent pas ; car les marges sont hors texte – c’est-à-dire hétérodoxes – mais néanmoins sur la page. Par exemple, ils utilisent la monnaie d’échange du système qui détermine la valeur des choses. On ne peut de toute façon vivre hors de la société, car la société a tout pris, tout privatisé, tout régulé. Comment survivre sans se vêtir – des vêtements fabriqués par le Système –, sans se nourrir – des fruits d’une nature privatisée par le Système –, sans se désaltérer – d’une eau captée, traitée, distribuée, et polluée par le Système ? Comment survivre sans s’abriter dans une maison, une cabane, une grotte – toujours sous l’autorité ou avec l’autorisation du Système ? On ne peut survivre hors la nature, or la nature, toute la nature, est devenue la propriété privée d’individus ou d’organisations – qu’on ne me parle pas de propriété collective, car je conteste la pertinence même de ce concept, car « tous » c’est « personne », donc c’est le Système[1], le grand médiateur. L’individu vit donc par le système, dans le système, pour le système, et il en est un des rouages, consentant ou non, conscient ou pas. Et il n’a pas le choix, et on ne lui demande pas d’y adhérer, car son avis ne pèse pas. Pourtant, sans choix, il n’y a pas d’éthique possible. L’individu, le pauvre comme le riche, n’a donc ni réellement le choix de vivre dans ou hors la société, ni le choix de la place qu’il occupe dans le système social – je ne nie pas la capacité de certains à s’extraire de leur milieu, je remarque simplement que nous sommes déterminés par notre naissance à être riche ou pauvre, et que rares sont ceux qui peuvent échapper à ce déterminisme social. Il vit donc, pauvre ou riche, sans que l’on puisse le juger moralement au crochet de la société, et le riche en tire toujours un plus grand profit que le pauvre, a plus besoin du système pour y faire ses affaires, y est encore plus crocheté. L’individu, surtout s’il est pauvre, peu engagé dans le Système, n’a pas choisi les règles du jeu. Il n’a pas choisi la nature ou le montant des allocations qu’il peut percevoir. Elles existent, il en profite. Mais si le pauvre profite « honteusement »[2] du Système, le riche en profite mille fois plus. Chercher la honte, questionner la morale ! Et je vois bien que celle du Système se situe quelque part entre usage et abus. D’ailleurs, les juristes parlent souvent d’abus de droit, ce qui n’a jamais été sans m’interpeller, et qui m’a toujours semblé totalitaire, comme si respecter le droit ne suffisait même pas, qu’il fallait en plus ne pas en abuser. N’abusez pas des bontés du système … Peut-on reprocher aux plus malins, pauvres ou riches, de mieux utiliser un système, une situation, et de s’enrichir indument ?

Notre société actuelle est structurée en quatre classes, clairement identifiables mais pas totalement, et à peu près étanches, mais pas totalement, et je vois bien le parallèle possible avec l’Ancien-Régime : une noblesse, un clergé, un tiers-état bourgeois, un quart-état plébéien. Après avoir plus ou moins étêté l’ancienne – comme on coupe des mèches de cheveux qui dépassent –, nous avons reconstruit une noblesse républicaine. Elle vit dans les palais de la république, fait la loi, et se sent peu concernée par la loi commune qu’elle regarde d’en haut, comme une chose étrangère. Notre clergé, lui, a changé de visage, mais que l’on considère les âmes ou les corps,  la haute ou la basse administration, l’église ou la fonction publique, c’est un peu la même chose : gardiens du dogme républicain, administrateurs et directeurs de conscience du peuple, outil de formatage de la masse au service de la noblesse dont elle patine les parquets cirés des antichambres. Le tiers-état, comme avant 1789, constitue la partie industrieuse et marchande qui fait tout tenir debout, et permet au Système d’exister et de perdurer. Car il faut bien que certains produisent, pour que chacun mange. Quant au quart, il est constitué aujourd’hui comme hier de ces hommes et de ces femmes qui survivent dans le Système ou dans ses marges, qui n’étaient pas représentés dans les Etats-Généraux de 89, qui néanmoins offrirent leurs bras-nus[3]à la révolution bourgeoise, qui créèrent les communes de 89 (à Paris, puis dans les villes de province), celle insurrectionnelle de 92, ou encore celle de 1871 (1870 à Lyon, …), mais qui furent toujours les laissés-pour-compte, voire les fusillés des révolutions bourgeoises.



[1]. En effet, on ne saurait confondre l’État, et la nation. Essayez un peu de vous promener un week-end d’été à la fraicheur ombragée des parcs de votre préfecture. Vous comprendrez très vite que ces parcs ne vous appartiennent pas, ni individuellement, ni collectivement.

[2]. Ce mot mériterait ici, dans ce contexte d’être interrogé.

[3]. Je fais évidement référence au livre de Daniel Guerin : Bourgeois et bras-nus ; qui lui-même reprenait la formule de Michelet (Histoire de la révolution française)

Il faut faire de la politique.

Sans doute suis-je d’un naturel pessimiste ; sans doute suis-je coutumier de certaines outrances, car je crois à la vertu pédagogique de la force du trait, et il faut parfois élever la voix ou durcir le ton pour être entendu dans une société marchande où nous sommes dressés à vivre distraits par des bruits de fond qui empêchent notre concentration et émoussent notre sensibilité aux phénomènes de la vie. Quand même !

Nous avons eu la preuve par Auschwitz et Hiroshima que l’intuition d’Héraclite était juste quand il pensait l’unité des contraires : le jour et la nuit, ou la lumière et l’obscurité ne sont pas des concepts opposés et dissociables ; le jour est inconcevable sans la nuit et l’un et l’autre constituent la même unité sémantique, et c’est le jour-nuit qui est donc, plus justement, concept dual mais indissociable – unité des contraires. C’est pourquoi tout progrès est aussi regrès, et que la question métaphysique de l’existence du mal peut se résoudre mêmement de manière Spinoziste ou Kantienne, par la négation du Mal comme réalité morale, ou bien par l’hypothèse de l’existence de Dieu. Car dans cette seconde approche, la question ne peut être alors que celle de l’existence du concept dual du bien-mal, autrement nommé morale transcendantale, c’est-à-dire résolue par l’existence d’une intelligence téléologique, un téléologos, ce qu’il est convenu d’appeler Dieu. Pure tautologie.

L’Histoire au sens où les marxistes l’entendent, n’existe pas, si ce n’est dans la nécessaire corruption des choses, dans la nécessaire décadence des civilisations ; et le temps historique n’est, dans sa structure, ni continu ni régulier, ni par ailleurs dans sa trajectoire, linéaire ou circulaire. Il n’y a pas de sens historique mais des volontés humaines qui se heurtent et s’opposent à des phénomènes dont il est vain de chercher à distinguer les dimensions naturelles ou artificielles – car l’homme fait partie de la nature et je me demande parfois pourquoi l’action de l’homme n’est pas considérée comme naturelle alors que celle de l’abeille ou du castor le serait ;  il n’y a pas de fatum, mais des concaténations trop complexes pour être prédites ou comprises autrement qu’après coup. Il n’y a que de la vie et de la mort – concepts indissociables –, du désir et de l’entropie. Il n’y a ni passé, ni présent, ni futur, autrement que sur le registre de l’invention. Le passé n’existe que sous la forme d’un souvenir mensonger, le présent n’a ni épaisseur ni existence, le futur est un fantasme.

Et notre monde occidental est décadent ; et qu’est-ce qu’est que la décadence si ce n’est la pourriture d’une civilisation.

Notre sympathique et confortable planète bleue a nourri de nombreuses civilisations : Sumer, Babylone, l’Egypte, la Perse, la Grèce, l’empire Romain, l’Europe chrétienne, l’Occident judéo-chrétien, mais aussi les civilisations précolombiennes ou amérindiennes, et bien d’autres – l’Atlantide peut-être. Toute civilisation est destinée à naître comme un feu qui couvait projette vers le ciel ses premières flammèches, puis à s’embraser, à devenir la lumière du monde, ou d’un monde. Puis cette lumière faiblie et finit par s’éteindre, quelquefois soufflée par un courant d’air violent. Ou si l’on préfère cette autre métaphore, comme les organisations biologiques elles connaissent une jeunesse, une phase de maturité, puis elles pourrissent et disparaissent pour être remplacées par d’autres civilisations qu’elles qualifient avant de mourir de barbares. La décadence, c’est cette fin de cycle, descendante, ou le souvenir d’un passé lumineux n’est plus qu’une caution, un prétexte, une excuse à l’inaction.

Et nous sommes entrés dans cette phase descendante, et le nihilisme que l’on voit partout à l’œuvre n’est que la forme morale de cette décadence. Et le vingtième siècle qui n’est plus aura été, avec les camps et la bombe, le siècle du nihilisme que Nietzsche prophète annonçait.

Pourquoi évoquer tout cela, et la question morale et cette conviction que l’histoire marche avec les hommes qui la portent sur leur dos, et aussi que nous sommes dans une période critique de décadence ? Parce que j’ai la conviction que sommes aujourd’hui au terme de quelque chose, ou possiblement, au début d’autre chose, et que nous n’avons aujourd’hui que deux voies possibles. Soit jouir en attendant que tout sombre, consommer, se gaver jusqu’au dégout, et tant pis pour ceux qui suivent ; soit travailler, sans trop d’illusion, à retarder l’inévitable, ou à laisser dans l’histoire des civilisations un souvenir fertile pour des générations futurs. Après tout, le legs grec reste pour nous un trésor inépuisable.

Il faut donc faire de la politique pour échapper au nihilisme, et essayer de tout réinventer ; c’est le pari du développement durable – et si j’utilise cette formule que je n’aime pas, c’est dans l’attente et l’espoir qu’elle soit remplacée par une autre, car je n’aime ni l’idée de développement, ni la perspective de durer. Nous devons donc réinventer le monde, ou  accepter, passifs, de le voir mourir. Et notre système ne peut être réformé. Il faut donc déjà, ici, si l’on veut survivre comme nation – mais ce concept est sans doute déjà dépassé –, comme peuple, comme partie de l’humanité, si l’on veut conserver nos valeurs, il faut donc, tout changer, radicalement. Je ne sais si Dieu est mort ou si l’histoire est arrivée à son terme ; mais je sais que nous devons  tout reprendre, tout reconsidérer, sans tabous. Si nous ne changeons pas, nous serons dans une impasse et nous subirons la loi des plus forts, des barbares, et notre monde sombrera. Et je crois que ce projet ne peut être qu’un projet politique, au premier sens du terme. Et je fais, moi, le pari que je ne justifierai pas ici – d’ailleurs tout n’est pas justifiable : comment justifier une préférence, un goût, un penchant, un choix ? – de la démocratie. Et dans tous les textes que je produis, à l’image de Spinoza écrivant « Dieu, c’est-à-dire la nature », je pourrais dire comme une antienne « la démocratie, c’est-à-dire la laïcité » comme je pourrais pareillement incanter « la démocratie, c’est-à-dire le refus du sacré, ou le refus de la relation dominants-dominés ».

Nos systèmes démocratiques occidentaux nous ont menés dans une impasse, car ces systèmes pèchent de ne pas être démocratiques et d’avoir été conçus pour éviter absolument la démocratie. Aujourd’hui, si l’on veut se donner les moyens de changer les choses, il faut rénover profondément ce système, et démocratiser le pouvoir. Je défends ici cette thèse, en gardant comme perspective de répondre aux vraies demandes des hommes et des femmes d’aujourd’hui.

Qu’est-ce que la philosophie ?

Qu’est-ce que la philosophie ?

C’est une science, c’est-à-dire, selon la façon de considérer la chose, un ensemble de techniques constitué d’approches méthodologiques, une pratique et un savoir. Et comme les autres sciences, elle fabrique et utilise des concepts permettant de mieux appréhender le monde.

Qu’est-ce qu’un philosophe ?

Il faut toujours distinguer, comme pour les sciences mathématiques ou l’histoire-géo par exemple, le praticien, c’est-à-dire celui qui fait de la philosophie, comme certains font des maths ou de l’histoire, celui qui l’enseigne, comme d’autres sont prof de math ou de physique, et le philosophe qui l’est comme on peut être mathématicien ou physicien. Et j’en connais beaucoup, agrégés par l’institution et promus par les médias, qui en font, où l’enseignent, mais ne sont, ni de près ni de loin, des philosophes.

A quoi sert la philosophie ?

Comme toutes les autres sciences, à médiater notre connaissance sensible du monde, avec la raison, afin de la mieux appréhender. Car, non seulement l’homme sait l’insuffisance de son appréhension directe, frontale du monde par les sens et médiatement par les sentiments, mais il sait que les sens sont trompeurs et que leurs illusions sont d’autant plus troublantes qu’elles sont immédiates et que les sentiments, eux, s’affranchissent, non pas de la raison, mais de la rationalité. D’autre part, l’homme étant doué de certaines capacités physiques et cognitives, la question de l’utilisation de ces dons ne se pose pas. L’homme, comme tous les êtres vivants, jouit de ses dons et les utilise : il est donc homo sapiens, sapiens sapiens, faber, ….

La philosophie est donc une science, avec son langage technique, ses théories, ses concepts dont le but est la connaissance de la vérité du monde.

Quel est son but final ?

Redisons-le dans ces termes : Comme toutes les sciences, comme elle est connaissance du monde, son but est de nous aider à grandir et à vieux vivre, c’est-à-dire à se rapprocher d’une forme de sagesse.

Y réussit-elle ?

L’homme a longtemps cru que le progrès était la dynamique structurante de l’histoire, sa pente naturelle. Il sait, depuis la bombe et la Shoah, que ce n’est pas le cas, et que tout progrès est aussi régrès.  Et la philosophie n’a rien empêché, car d’aucuns considèrent que le fascisme n’est qu’un hégélianisme de droite et le communisme un hégélianisme de gauche ; et Heidegger a été nazi de 1933 à 1945, et ne l’a jamais regretté.

En quoi la philosophie est-elle une science singulière ?

Reprenons la classification des objets du monde qui était celle du XVIIe siècle, celle de Descartes reprise par Spinoza : le monde est une substance qui s’appréhende génériquement suivant deux modes, l’étendue et la pensée. Les sciences dures s’intéressent à l’étendue, la philosophie à la surface pensante. Les modes qui sont des systèmes conceptuels symboliques, inscrivent leur objet dans une géométrie qui leur est propre. Les sciences de l’étendue l’inscrivent dans une géométrie qui est celle d’Aristote, d’Euclide, de Descartes, avec les apports que l’on sait par Copernic, Newton ou Einstein. Et les philosophes du XVIIe siècle, plus encore Spinoza que Descartes, ont souhaité inscrire la pensée dans cette même géométrie. Pour Spinoza, la raison en est simple : il considérait, en rupture avec l’école platonicienne, donc de la religion chrétienne, que les substances étendue et pensante n’étaient qu’une seule et même substance appréhendée suivant deux modes, et qu’elles devaient donc s’appréhender dans le même cadre géométrique. D’où la production d’une œuvre développée « in more geometrico ». Mais, disons-le simplement, d’une part cela ne marche pas, d’autre part il s’agit sans doute d’une erreur de perspective. Ce que le philosophe hollandais prétend en ces termes, c’est démontrer sa métaphysique, suivant une méthode logique, par définitions, propositions, scolies, … la même que celle utilisée pour démontrer que la somme des trois angles d’un triangle est égale à 180 °.  Mais Leibniz, grand logicien, qui discuta longuement avec Spinoza de sa philosophie, par correspondance et lors de leurs rencontres physiques (sa visite à La Haye en 1676), déclarait que les démonstrations de l’éthique montraient nombre de faiblesses.

Mais la géométrie propre de la surface pensante n’est pas la logique qui est tout autant utilisée pour comprendre la surface étendue que la pensante, c’est la morale. La morale est le cadre même de la pensée philosophique, et convenons que sur ce plan, malheureusement, la philosophie, malgré tant d’années de développement, n’a pas su changer la nature de l’homme. Bien qu’elle soit bien, parce qu’elle se résout dans la morale, amour de la sagesse.

Terminons par un dernier point. La philosophie n’est pas une spiritualité, et, se référant à ce que je viens d’écrire, il n’y a pas plus de proximité entre la religion et la philosophie qu’entre la religion et toute autre science. Les religions ont toujours été l’ennemie de la connaissance, donc des sciences, donc de la philosophie : « du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras point, sinon tu mourras …

Du travail en vacances.

 Le temps des vacances peut-il être le moment de l’affirmation d’une frustration particulièrement critique au soleil d’août ? Je travaille énormément, bien que je déteste cela. Et je n’apprécie pas plus, sur le plan philosophique, la fausse valeur travail. Car le travail est un empêchement ; je veux parler du travail salarié, le travail pour autrui, le travail obligé ; parler de cette invention qui nous met à disposition du système qui nous condamne à inscrire notre vie dans quelque chose qu’on ne comprend pas et qui nous dépossède de notre capacité à produire notre vie, en consommant nos forces à fabriquer des biens de faible valeur qui seront vendus pour que les uns deviennent plus riches encore et les autres plus pauvres. Le travail est un empêchement de tourner en rond, le nez au vent, l’âme toute imprégnée de la poésie du monde. Le travail nous condamne à gagner notre vie, une vie qui nous était sensément donnée, mais qui nous a donc été reprise par le système, le Léviathan bouffi que nous avons créé. C’est comme l’eau et la terre qu’il faut payer, demain l’air et le poisson qu’on ira pécher ; j’en prends le pari. Même nos corps ne nous appartiennent plus. Une vie volée, une vie à regagner, reconquérir et à perdre indéfiniment au prétexte de gagner ce qui nous était donné. Le système qui nous possède, nous dépossède de notre vie, nous condamne à survivre quand il faudrait vivre.

Je ne sais quel sens donné au mythe du péché original de l’humain, mais je conçois bien cette condamnation première de notre modernité qui nous a très progressivement dépossédés, déshabillés, déshumanisés jusqu’à ce que mort s’en suive ; car comment nommer autrement cette vie qui n’en est plus une. J’entends bien mon lecteur qui dit que j’exagère, que je dramatise, que ce n’est pas si mal, qu’on mange à notre fin, au moins en Europe. Le plus grave c’est bien cela : que, divertis par les gadgets à la mode et la confiture médiatique, on s’en arrange – panem et circenses. Notre chute se mesure à l’aune de cet arrangement.

Et pourquoi travaillons-nous ? Pour survivre  dans l’indignité, enrichir les plus riches, poluer la planète, développer des technologies qui permettront demain l’émergence d’un surhumain qui n’aura plus rien d’humain, de partir à la conquête de nouvelles étoiles à saloper, de nouveaux peuples à asservir ? De créer des chimères insultant la nature.

Terminons, pour rester sur le même registre mais en gagnant en légèreté, par la prostitution ; car la prostitution est évidemment un travail. Et c’est bien le travail par excellence ; disons plutôt, le travail réduit à son essence. Et ce qui doit être interrogé, dans nos sociétés bourgeoises dont les valeurs sont le travail et l’argent, c’est sans doute moins la prostitution comme activité salariée, que le proxénétisme. Il faut donc, ici comme ailleurs, ne pas se tromper de débat.

L’exploitation de son corps pour survivre, c’est ce qu’il convient d’appeler le travail, et si un travail peut être plus ou moins dégradant, indigne, tout travail l’est de toute façon, à un degré ou à un autre, et je ne vois aucune rupture axiologique entre la prostitution et d’autres activités salariées. Et parlant de l’exploitation du corps, je ne distingue évidemment pas le corps et l’esprit, car d’une part l’esprit n’est qu’une production du corps, et d’autre part, que peut le corps sans l’esprit ?

Pour ce qui est du proxénétisme, il en est comme de ces employeurs qui utilisent des précaires corvéables à merci, parfois sans les payer. La question posée ici est celle de l’esclavage qui est la forme extrême de l’exploitation. Et l’on pourrait dire que le proxénétisme est à l’exploitation de l’homme, ce que l’esclavage est au travail. Il faut distinguer les registres, mais sur chaque registre, tout est affaire de degré, qu’on les gravisse ou qu’on les dégringole.