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Arts plastiques et poésie.

L’actualité de l’art contemporain, à l’heure où la FIAC vient de fermer ses portes et où Sotheby’s et Christie’s préparent une grande manifestation à New York mi-novembre, me ramène à ces questions bateau que la philosophie a largement traitées sans néanmoins les épuiser : Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? A quoi cela sert-il ? Qui peut se prétendre artiste ? Comment distinguer le travail de l’artiste de celui de l’artisan ?

Pour ma modeste part, continuant à penser que c’est l’œuvre qui fait l’artiste – même si certains pensent, au contraire, qu’une œuvre d’art n’est « qu’une » œuvre d’artiste – je crois que la question déterminante est bien celle de la production artistique comme objet et non comme processus. Qu’est-ce donc qu’une œuvre d’art ? – et aussi parce que le processus est un Mystère, au sens religieux du terme.

Il me semble que c’est déjà une œuvre, c’est-à-dire une création, originale par nature, et en second lieu, particulière, puisqu’elle possède une dimension « artistique ».

Nous voilà bien avancés… Rappelons la distinction qu’Hannah Arendt fait, et c’est l’un des thèmes centraux de son essai Condition de l’homme moderne, entre le travail et l’œuvre (et l’action). Le travail y est défini comme le produit du corps qui répond à des besoins, en général élémentaires, mais aussi un produit destiné au Marché qui le valorise comme bien d’échange. Et Raoul Vaneigem, qui parle de travail mécanisé, inscrit son propos radical dans cette filiation (comme plus généralement les situationnistes) : « il y a travail dès qu’une partie de la vie est mise au service de l’économie, tandis que l’autre est niée et refoulée »[1].

A contrario – peut-on écrire a distinguo sans froisser les puristes de notre langue ? –, l’œuvre est ce par quoi l’homme s’accomplit, et s’accomplit en créant. D’ailleurs, la philosophe américaine distingue bien dans l’essai cité, l’homme « aristocratique », immortel par ses œuvres, et l’humain « animal » qui travaille mais vit et meurt comme une bête. Où je retrouve d’une part l’opposition chère à Vaneigem « vivre ou survivre » – que je traduis ici par œuvrer ou travailler –, et la proposition nietzschéenne du surhumain – l’humain n’étant qu’une corde tendue entre l’animal et le dieu[2].  Mais reconnaissons que le marché de l’art brouille les cartes conceptuelles, car, alors que l’œuvre devrait échapper à la dialectique mercantile de la valeur d’usage et de la valeur d’échange, le Marché, c’est-à-dire l’économie globalisée, économie de masse, d’exploitation, ou de gaspillage – c’est comme on veut bien la définir –, et qui ne reconnait que le travail marchandisable a aboli la frontière entre œuvre et travail, comme elle a aboli toutes les frontières qui étaient autant d’obstacles à son appétit, sans limites, de profits ; et les œuvres d’art contemporain – au moins s’agissant des arts plastiques – sont aujourd’hui valorisés, par le jeu des galeries, et de quelques collectionneurs pour leur valeur d’échange. Pour le dire simplement, ce sont devenus des placements, et les artistes sont aujourd’hui cotés sur le Marché. La sculpture de Ai Weiwei,  « L’Arbre de fer », vient d’être vendue plus d’un million d’euros à la FIAC, et si j’ai personnellement renoncé à l’acheter, c’est qu’elle mesure plus de sept mètres de haut et que j’aurais eu quelque mal à la mettre dans mon salon.

Ces œuvres ont donc par ailleurs – et c’est le second point, le plus essentiel – une spécificité, une dimension « artistique ». Elles se caractérisent par leur esthétique, et leur puissance émotionnelle. Mais justifier l’œuvre d’art par son caractère esthétique, n’est-ce pas un simple glissement sémantique ? Sans doute, mais cela me rapproche néanmoins d’une réponse possible. Car l’esthétique est une perspective, une approche sensible, une optique, un type particulier de regard que l’on porte sur l’œuvre, et donne lieu à un jugement critique singulier qui s’élabore sur le registre émotionnel, et plus particulièrement de la sympathie – dont je rappelle l’étymologie grecque : sun (avec) et patheim (ressentir). Et cette dimension particulière du regard est un acquis culturel et correspond à une sensibilité à dimension morale, où le beau rejoint le bien – ce qui nous renvoie à toute une philosophie antique, platonicienne et néoplatonicienne (La triade des valeurs que l’on trouve dans les dialogues de Platon correspond au bien, au beau, et au juste ; et Plotin, par exemple, le dit de manière simple « Il faut poser d‘abord que la beauté est aussi le bien », mais on pourrait aussi inverser la proposition du cynique Antisthène : Ce qui est bien est beau, ce qui est mal est laid. Mais néanmoins, nul n’est obligé de penser selon l’école platonicienne que le beau existe en soi, indépendamment de l’objet qui l’incarne.

Et si le beau se confond avec le bien, c’est-à-dire si l’on considère l’esthétique comme une morale, alors, l’art rejoint la philosophie, ce que Schopenhauer défend dans sa « Métaphysique du beau » (Voir Science et philosophie). Et, évoquant l’esthétique comme un regard singulier porté sur l’objet,  je pense aussi à une formule de Levinas, que j’apprécie peu, mais qui apporte ici de l’eau à mon moulin. Il écrit dans Totalité et infinie que « L’éthique, déjà par elle-même, est une « optique » et que « c’est l’optique spirituelle ». Parce que l’esthétique est une optique, elle revendique implicitement ou explicitement une éthique qui induit une morale (Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud).  

Et si l’art est une esthétique qui doit tout au regard de l’amateur d’art – et cela vaut, évidemment, en premier lieu, pour les arts plastiques, mais aussi pour la poésie, car le poème est une plastique des mots, ou pour la musique, même si cela fait appel à un autre langage – cet esthétisme qui se construit sur le registre de l’émotion, qui élabore et utilise un langage, doit tout à la culture de l’amateur, et des conventions sociales d’autant plus riches qu’elles sont implicites, d’autant plus réelles qu’elles sont transgressives. C’est pourquoi, il n’y a d’art qu’institutionnel, et de culture qu’artistique.

Car une œuvre d’art ne peut être considérée comme telle, que dès lors qu’existe une institution (Musée, Galerie, Collection, Amateurs, Marché, FIAC) disposant d’une autorité suffisante pour conférer à l’œuvre d’art son statut (le chèque, ou l’ordre de virement réglant le coût d’acquisition de « l’Arbre de fer », vaut attestation de la qualité de l’œuvre et emporte celle de la reconnaissance du statut singulier de l’artiste). Il n’y a  donc pas d’œuvre d’art dans l’absolu, déconnectée d’une esthétique toujours datée et ancrée dans une société. Et l’on pourrait se demander si l’œuvre d’art conserve son statut pour peu qu’on la déplace dans un contexte historique et social différent. Les œuvres exposées Quai Branly sont-elles encore des œuvres d’art, et le resteraient-elle sur Mars, proposées à la critique d’une population de petits hommes verts ?  Elles le restent sans doute, tant que notre culture, grâce à notre intérêt pour l’histoire de l’art, pour les civilisations du passé et ce qu’elles ont produit, grâce au mode même de construction de notre culture (par stratification et concrétion), nous permet de comprendre, d’apprécier, de regarder ces œuvres, dans une perspective historico-artistique.

Pour qu’une œuvre d’art le devienne, il faut donc qu’elle soit reconnue comme telle, que l’esthétique qu’elle propose ou défende soit acceptée par son public, ce qui donne à penser que le Chef d’œuvre est une proposition que l’on peut qualifier de Manifeste, et qui ouvre une ère nouvelle : Guernica, le Manifeste du surréalisme, Gravity  (il parait qu’il y a un cinéma d’avant Gravity et un d’après). Et l’artiste fait toujours écho au monde qui l’accepte et le reçoit. Il croit changer le monde mais il est toujours le produit d’un monde qui le produit ou qui l’attend, car le processus qui qualifie l’œuvre est affaire de reconnaissance, d’adoption, de communion, d’identification, de sympathie. Et de ce point de vue, on peut citer Andy Warhol (produit d’une époque à laquelle il consent) et Friedrich Nietzsche (produit d’une époque – l’après-guerre de 1870 – qu’il rejette). Sur le phénomène Warhol, on a tant dit que je ne vois pas quoi rajouter de vaguement pertinent, si ce n’est pour constater que la frontière est ténue entre un tableau digne d’échouer dans un musée et une icône publicitaire, ou entre une sculpture et un aménagement urbain (les anneaux de Buren à Nantes). Pour Nietzsche, qui est un artiste contemporain – on peut encore le dire, même s’il est mort en 1900 – majeur, je veux insister et sur sa démarche et sur son importante, infiniment plus déterminante que celle de Warhol. Tout le travail du philosophe allemand a consisté à chercher une nouvelle esthétique, construite au-delà du bien et du mal, donc à retrouver de nouvelles valeurs, une nouvelle morale. Et ce travail de déconstruction – il se disait « démolisseur », « à la dynamite » –,  et de reconstruction – il parlait de « transvaluation » – porte aujourd’hui, quoi qu’on en dise, ses fruits. Nietzsche est un prophète qui se revendique d’abord comme un artiste, et je pense qu’il est l’archétype même de l’artiste radical. Dans Par-delà bien et mal, il revendique « le sens aristocratique[3], la volonté de ne dépendre que de soi, le pouvoir d’être différent, seul et réduit à soi-même,… ». Il aspire à l’idéal philosophique d’être « le plus solitaire, le plus impénétrable, le plus à l’écart, l’homme par-delà bien et mal, l’homme maître de ses vertus, en qui surabonde l’énergie du vouloir ». Y-a-t-il une meilleure définition de l’artiste ?

Je m’interroge aussi, et conclurais sur ce point, sur la notion de performance, qui me pose problème, mais qui, sans doute – restons cohérent avec ce qui vient d’être dit –, peut être artistique, si l’intention – puisque l’œuvre ici se réduit souvent à une intention, un projet performantiel éphémère – répond à une esthétique particulière et reconnue comme telle. André Breton, qui avec Aragon ou Soupault, et d’autres, a porté l’esthétique surréaliste, écrivait que « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule »[4]. Et cet acte serait donc artistique… la révolution peut-elle être vécu comme un engagement artistique ? Voilà qui ouvre d’autres perspectives, qui ne se traitent évidemment pas dans un blog.

Concluons donc la conclusion, vite, avant d’avoir le désir de rebondir, de prolonger encore, par une citation de Vaneigem, extraite d’un petit livre qui n’est jamais loin de moi[5] : « La création est une jouissance, elle se donne et ne s’échange pas. Même emprisonnée dans la forme marchande dont la revêtait l’art, l’artisanat ou la recherche scientifique, elle a su se garder vivante ; à l’endroit même où nous émeut la beauté nous décèlerons quelque jour quelle humanité y a, dans sa puissance, déjoué l’inhumanité dominante ».



[1]. Le mouvement du libre–esprit.

[2]. Et il rajoute « une corde tendue au-dessus d’un abime ».

[3]. On peut rapprocher cette forme de celle d’Arendt citée plus haut. D’ailleurs, Arendt philosophe de culture allemande était une grande lectrice de Nietzsche.

[4]. Formule écrite par Breton en 1929, mais qu’il faudrait remettre dans son contexte.

[5]. Nous qui désirons sans fin.

Profession d’optimisme politique.

Même si bloguer peut s’apparenter à un prêche dans le désert, je persiste avec conscience et constance à défendre des convictions qui induisent une posture politique singulière mais sincère que j’essaie, au fil de mes propos hebdomadaires, d’expliquer ; car ces convictions qui tiennent à mon histoire personnelle, mais aussi à mes intuitions métaphysiques et à ma conformation psychologique, me marquent aussi loin de la sociale démocratie – partout au pouvoir en Europe de l’Ouest, et représentée en France par le PSUMP – que des fronts totalitaires qui occupent l’espace contestataire médiatisé. Car ici, droite et gauche ne sont que deux faces de deux médailles, celle de la sociale démocratie et celle du national populisme. Et pourtant, je revendique une vision sociale et humaniste, défends la démocratie de manière radicale, le populisme s’il est assimilable au choix du peuple contre les élites, et l’idée de nation qui semble toujours d’actualité. Et j’ai pris le parti inconfortable d’aborder ces sujets avec les outils de la philosophie, et en rendant hommage à quelques maîtres à penser : La Boétie, Montaigne, Nietzsche, Arendt, Fromm, mais aussi Edgar Morin ou Raoul Vaneigem, et bien d’autres encore. Que dire d’autre en guise de justification ? Qu’une hyper sensibilité aux questions morales, à la laïcité, à la liberté, me conduit plus souvent qu’il n’est raisonnable à sombrer dans l’outrance dont j’aime les vertus pédagogiques dans une société bloquée où il devient mal céans de penser par soi-même, et fautif d’exprimer une pensée hétérodoxe ou décalée. C’est ainsi, par exemple, que je fais le choix de ne pas voter, car c’est, de mon point de vue, le choix le plus judicieux pour qui milite quotidiennement pour la démocratie. Et je suis prêt à utiliser toutes les formes d’expression pour défendre et promouvoir mes positions : l’essai, le manifeste, la diatribe ou l’apologie, la chronique, la prophétie. Et aujourd’hui, m’inspirant du grand Nietzsche penseur de la singularité radicale, c’est avec la voix de Zarathoustra que j’aimerais partager mon utopie, évoquer un New-Age que Fromm appelait de ses vœux sous la forme d’un nouvel humanisme.

Et ma prophétie est celle de l’émergence en politique de la société civile, d’une part, et celle d’une conscience politique populaire d’autre part. Hannah Arendt écrivait dans les années 60[1] que « la masse ne peut avoir d’opinions, elle n’a que des humeurs. Il n’y a donc pas d’opinion publique ». Je prophétise que demain la masse aura une conscience politique et cessera de se faire manipuler par des médias qui ne sont que des promoteurs, des manipulateurs et des metteurs en scène de l’émotion populaire, de ses humeurs. Et ce temps nouveau sera celui d’une démocratie populaire – pardon pour le pléonasme ; et si la formule renvoie trop à une terminologie datée et usée par une certaine gauche, je pourrais parler d’une démocratie généralisée qui ne sera ni représentative, ni simplement participative. Disons-le plus simplement en citant la formule de Lincoln, reprise sans grands complexes en préambule de notre constitution : « le gouvernement du peuple par le peuple, pour le peuple ». Et précisons un point de vocabulaire essentiel : le peuple ne peut se réduire aux masses populaires, n’en déplaise à M. Mélanchon. « Le peuple, c’est les gens », madame Michue comme madame Bettencourt. Et restons optimiste, ou campons sur une utopie assumée : ce retournement révolutionnaire de l’histoire adviendra sans révolution, sans têtes coupés, sans règlements de comptes, sans drapeaux, sans idéologies, sans leader maximo, sans père de la révolution (ou du peuple à nouveau rassemblé) ; et ce sera, non pas la fin de l’Histoire, mais celle d’une histoire, et le début d’une autre.

Partout le système craque, se fissure et sa ruine est inéluctable ; et toute tentative de le sauver, quitte à le réformer, est vaine.

 Notre système économique est à bout de souffle, car il a été bâti sur un modèle aujourd’hui caduc, construit sur un équilibre brisé, et qui a trouvé ses limites indépassables. Il était basé sur la constante croissance quantitative du flux de production/vente/consommation/destruction de biens de consommations – nos armoires, nos garages, nos décharges en sont pleins ; et cette dynamique que les économistes appellent croissance, fonctionnait sur les deux valeurs bourgeoises par excellence, qui ne sont en fait que des contrevaleurs morales et qui ont fini parfois par se confondre : l’argent et le travail.  Je ne reconnais d’ailleurs aucune de ces deux valeurs. La croissance a conduit à une production/consommation de plus en plus abondante qui permettait d’offrir aux consommateurs de plus en plus de biens de confort ou de luxe à faible coût, et à ces mêmes consommateurs du travail ; car il fallait bien une main d’œuvre pour les produire, elle aussi de moindre coût, mais aussi des consommateurs solvables, donc salariés. Cela ne marche plus, et cette machine infernale s’est fracassée sur au moins trois écueils : cette dynamique qui a sorti beaucoup de gens de la misère et que certains continuent à considérer comme vertueuse, épuise les ressources et bousille la planète. Par ailleurs nous produisons de plus en plus mais avec de moins en moins de travailleurs, obligeant les états à s’endetter pour compenser le manque de ressources de consommateurs sans revenus de leur travail, mais pourtant nécessaires pour écouler les stocks et tirer le marché (politique keynésienne). Enfin, un certain nombre de citoyens commencent à comprendre que le travail est une aliénation et  aspirent à autre chose. Et je complèterai ce dernier point par deux ou trois remarques. En premier lieu, quand j’entends des chômeurs réclamer du travail, je me demande si c’est vraiment ce qu’ils demandent, ou s’ils ne demandent pas plutôt des revenus garantis, une reconnaissance sociétale et la possibilité de se réaliser – gravir tous les paliers de la pyramide de Maslow, et si possible au pas de course pour la génération Y. En second lieu, je renvoie aux analyses d’Hannah Arendt (Condition de l’homme moderne) et à sa distinction du travail et de l’œuvre. Enfin, je remarque un piège d’une perversité diabolique : le travail salarié est une aliénation, et les gens, pour survivre, en sont, non seulement à souhaiter que perdure cette aliénation, mais à construire, en tant que consommateurs addictes, les conditions mêmes de leur aliénation comme travailleurs.

Parallèlement, notre système politique ne fonctionne plus : notre démocratie représentative a cessé d’être démocratique pour devenir oligarchique à partir du moment où les politiques sont devenus des professionnels de la politique et où les députés ont cessé d’être les représentants de leurs électeurs pour devenir les mandataires de leur parti.

Il nous faut donc tourner la page pour que le monde que je prophétise – avec quelques imprudences assumées – garde une chance d’advenir avant la fin des temps. Beaucoup de signes nous encouragent à rêver. La prise de conscience écologique ; le mouvement apolitique des indignés qui se propage à son rythme partout en occident, celui des veilleurs ou des sentinelles ; l’usage des moyens de communication dans le cadre des réseaux sociaux ; les révolutions arabes ; l’émergence d’une classe moyenne et d’une société civile en Russie ou en Chine ; le développement de l’économie participative (crowdfunding,…) ; la désaffection des citoyens pour le spectacle politique … On peut donc rêver – et c’est un devoir éthique – à cette utopie d’un monde plus raisonnable, plus vertueux, pus démocratique, un monde ou modernité serait synonyme de progrès et non de regrès, un monde plus humain. Il nous faudra sans doute, pour y arriver, déplacer des montagnes ; personne ne sait comment, et chacun s’en effraye. On prétend que Confucius que l’on appelle à la cause chaque fois que l’on manque d’arguments disait que si l’on veut déplacer des montagnes, il faut commencer par les petites pierres. Edgar Morin dit exactement la même chose quand il écrit qu’il faut commencer partout et probablement par de petites choses[2]. Michel Serres est sur la même ligne quand il dit que quand les choses deviennent trop compliquées, il faut changer de paradigme[3]. Prenons un seul exemple, celui de la démographie.

Tous les pays d’Europe mènent des politiques natalistes. Je pense que c’est une bêtise, mais que personne (même pas les écologistes) ne veut remettre en cause une fausse bonne idée – une idée au-demeurant très chrétienne, comme le principe d’égalité, ou la laïcité –, et se contente de faire comme son voisin. Avons-nous toujours besoin de produire de la chair à canon, ou à baïonnette ? Je sais bien que Napoléon n’aurait pu mener ses campagnes victorieuses sans la Grande Armée, qui était alors la plus importante d’Europe (elle atteignit plus d’un million hommes), et que cela a été rendu possible par la durée de conscription, mais surtout par la démographie de la nation. Je sais que si la défaite de 1870 a été un traumatisme pour la France[4], elle a permis, comme victoire allemande, la naissance du Reich et que nous sommes entrés alors dans une course démographique avec l’Allemagne. Je sais qu’après-guerre, la massification de l’économie a justifié une immigration irresponsable et non maitrisée. La population française était restée relativement stable dans la première moitié du XXe siècle et a augmenté de 50 % dans la seconde[5]. Cette course aux bébés a-t-elle encore un sens ? Je sais que la démographie est une arme politique : Boumediene déclarait en 1974 à la tribune de l’ONU « que les ventres des femmes musulmanes remplaceront les fusils et les canons pour conquérir l’Europe »[6]. Aujourd’hui, on prétend que la richesse d’un pays (son PIB) croîtrait avec sa population, ce qui ne tient pas. Par contre, ses besoins sont bien proportionnels au nombre d’habitants qui se partagent ses richesses et ses revenus et qui profitent de ses services et de ses infrastructures. On nous explique aussi que les actifs payent les retraites des inactifs, et qu’il faut donc maintenir un équilibre, faute de voir notre système de répartition faillir. Est-on sûr que lorsqu’un enfant nait, c’est un futur actif (et non pas un futur chômeur) et qu’il produira plus de richesse qu’il n’en consommera ? Et si le système ne fonctionne plus, faute d’équilibre, ne faut-il pas en changer ? Changeons de paradigme – de système –, asseyons le financement des retraites sur d’autres ressources, et le problème posé différemment, se résoudra différemment. Où veut-on aller pour le bien des citoyens et de la planète ? : une population française de 70, 100 ou 200 millions ? ; une population planétaire de 7[7], 10, 20 ou 100 milliards ? Quelle place souhaitons-nous réserver à la nature, à sa flore et à sa faune ? Quelle population de chevaux, de chevreuils, de renards, de chouettes et de cafards souhaitons-nous conserver sur notre sol ?

Concluons pour aujourd’hui. Nos systèmes politique et économique sont à bout de souffle, et ne sont plus réformables. Il faut reconstruire, mais reconstruire morceau par morceau, pierre à pierre, sans imaginer qu’un « grand soir » soit la meilleure garantie de « lendemains qui chantent ». Il faut donc reconstruire, radicalement, mais avec modestie et humilité, c’est-à-dire sans dogmes. Faut-il changer les hommes pour changer le monde, ou changer le monde pour que changent les hommes ? Tout à la fois et progressivement…  Il n’y a aucune solution de court terme ; la crise ne va pas s’arrêter l’année prochaine, mais ne pas engager de changements au prétexte que cela ne règlera rien dans l’immédiat serait irresponsable vis-à-vis des générations futures. Il faut travailler local ET global, travailler pour le court terme ET pour le moyen terme ET aussi pour le long terme. Il faut être ambitieux ET humble, prendre des risques ET rester prudent, accepter des sacrifices ET se battre pour conserver notre confort. En d’autres termes, en sortir par le haut ; et imaginer que l’on puisse sortir de la crise sans refonder notre système économique, ou prétendre changer le système économique sans toucher à la technostructure, et sans refonder le politique est une dangereuse illusion, ou un mensonge fautif, pour ne pas dire criminel – car certains en meurent, affamés sur la terre de leur ancêtres, enfermés dans leurs ghettos, ou noyés lors d’hasardeuses migrations.

Deux questions se posent alors : comment pousser le système dans ses limites pour provoquer un déclic sans casser la machine, sans mettre le pays à feu et à sang, sans perdre nos acquis les plus essentiels, sans laisser des organisations totalitaires, de droite ou de gauche, prendre le pouvoir, et normaliser la situation ? Sur quelles bases politiques reconstruire un nouveau contrat social ?

Les citoyens, et plus largement l’ensemble des membres de la société civile doivent multiplier les actions, donner de la voix, occuper la sphère publique, s’organiser via internet et les réseaux sociaux pour redonner vie au dialogue social, sans compromission avec un système qui a failli. Il faut par ailleurs revenir à l’essentiel : redéfinir des valeurs nationales – la liberté individuelle et l’égalité de droit redevenant l’alpha et l’oméga de toute politique – quitte à s’inscrire en faux contre celles du passé (l’équité remplaçant l‘égalité de situation ; la reconnaissance et le respect des singularités individuelles se substituant à l’uniformité du troupeau ; la solidarité remplaçant l’assistance ; la laïcité s’opposant aux reconnaissances communautaires ; l’autorité de l’Etat reconstruite se substituant à son autoritarisme …). L’urgence est une reconstruction morale, qui doit aussi se garder d’une certaine éthique jacobine. J’en donnerai pour l’exemple cette citation de Robespierre qui n’est pas sans me poser problème : « Or, quel est le principe fondamental du gouvernement démocratique ou populaire, c’est-à-dire le ressort essentiel qui le soutient et qui le fait mouvoir ? C’est la vertu ; je parle de la vertu publique qui opéra tant de prodiges dans la Grèce et dans Rome, et qui doit en produire de bien plus étonnants dans la France républicaine; de cette vertu qui n’est autre chose que l’amour de la patrie et de ses lois ».[8]

Pour le détail des choses, tout est sur la table, et je crois que le problème n’est pas là – et il faudrait considérablement rallonger cette chronique déjà trop longue pour donner des pistes. Il est urgent de renverser les obstacles, et d’expérimenter autre chose.



[1]. Dans On revolution.

[2]. Par exemple dans Où va le monde, où il écrit : « La révolution ne dépend plus d’un opérateur principal (le parti, le prolétariat), d’une action principale (la prise de pouvoir), d’un noyau social principal (les moyens de production) ; elle nécessite une multiplicité de changements/transformations/révolutions à la fois autonomes et indépendantes dans tous les domaines (y compris nécessairement celui de la pensée).

 

[3]. Dans Petites poucettes.

[4]. Armée française mal préparée, mal équipée, mal commandée moins nombreuse.

[5]. Augmentation de 20 % entre 1900 et 1950 (évidemment, il y  a eu la saignée de 14/19), et 43 % entre 1950 et 2000, soit globalement 70 % entre 1900 et 2010.

[6]. Cité par le journaliste anglais Christopher Caldwell, et largement diffusé sur le net. Je n’ai pas vérifié l’authenticité de la citation, mais je pense qu’elle l’est.

[7]. J’ai lu sur le net que la population mondiale était de 7 168 267 142 personnes ce mercredi 23 octobre 2013 à 21 h 35 min (heure du pole Nord). Est-on sûr de n’avoir oublié personne ?

[8]. Discours à la Convention du 18 floréal An II.

Religion et culture

De même qu’il ne faut pas réduire Dieu à l’idée que les religieux s’en font, c’est-à-dire très concrètement confondre créance et religion – et c’est bien le reproche que je peux faire au traité d’athéologie de Michel Onfray –, on ne saurait, sans offenser l’honnêteté, assimiler par un raccourcis conceptuel coupable, l’homme de culture chrétienne à celui de religion chrétienne.

Personnellement, je suis sans religion, mais cette affirmation ne dit rien de mes convictions métaphysiques, pas plus que de ma foi, même si je pourrais dire, comme Protagoras, « Des dieux je ne peux dire s’ils sont ou s’ils ne sont pas »[1]. Et partant, ma relation avec l’église de Paul et la parole évangélique est claire. Je ne suis pas de religion chrétienne, mais de culture chrétienne, même si cet ancrage culturel est mâtiné de philosophie gréco-latine. Mais l’église chrétienne n’a-t-elle pas été beaucoup nourrie de ses racines judaïques, et de cette philosophie grecque que je défends modestement – et parfois maladroitement –, néoplatonicienne pour une part – la relecture de certaines ennéades de Plotin est édifiante (sa conception des âmes et du bien), et de l’éthique stoïcienne. Mais je cite aussi cet exemple frappant de l’Evangile de Jean de Patmos, écrite par un intellectuel hellénisant, et qui débute par une affirmation héraclitéenne, mais que l’on pourrait aussi imaginer trouver dans un ouvrage de Chrysippe. Le christianisme est un syncrétisme et la chose a été déjà très souvent relevée.

Je suis donc de culture chrétienne, areligieux, et je sais que ma conception de la laïcité doit tout aux évangiles. Jésus n’y affirme-t-il pas « qu’il faut rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu »[2]. Ce point n’est pas toujours suffisamment souligné. La laïcité n’a que peu de sens pour un musulman, mais moins encore pour un contemporain de l’antiquité gréco-latine. Remarquons par exemple, en distinguant foi et religion, que Socrate fût condamné à mort par ses juges pour « ne pas reconnaitre les dieux de la cité, et avoir voulu introduire de nouvelles divinités »[3]. Et cette condamnation à une faible majorité, fût politique. On ne reprochait évidemment pas au maître de Platon et de Xénophon, ses croyances ou sa religion, mais de ne pas sacrifier culturellement, civilement, aux dieux de la cité, et de mettre ainsi en péril l’identité même d’Athènes – on parlerait aujourd’hui de cohésion nationale, ou d’exemplarité, s’agissant d’un intellectuel très visible. Le cultuel était alors de dimension culturelle plus que religieuse, et chacun y sacrifiait sans état d’âme et sans problème de conscience.

Je suis donc de culture chrétienne – pour mon bonheur ou mon malheur, mon honneur ou ma honte –, laïc parce que chrétien, et incidemment démocrate comme pouvaient l’être les athéniens sous Périclès – je pense aussi à ce mouvement populaire qui renversa l’oligarchie des trente en 404 avant J.C. Et parce que je suis de culture chrétienne, et que je suis attentif à la cohésion nationale, je ne souhaite pas que l’on déconstruise nos églises ou que l’on transforme Notre Dame de Paris en parking ou en supermarché ; ni que l’on revisite notre toponymie territoriale pour supprimer, par exemple en Bretagne, les noms de communes dont le préfixe est plou (la paroisse), ou qui rendent hommage à un saint du calendrier. Je ne souhaite pas plus que l’on supprime la fête de Noël que la grande majorité des français fête civilement sous le sapin – symbole qui n’a jamais été religieux –, se moquant totalement que le 25 décembre commémore la naissance encore discuté d’un prédicateur juif et avant l’ère chrétienne, d’Apollon, sous la forme du « soleil invaincu », « sol invictus ».

Je garde aussi Pâques, fête païenne du printemps, donc de la vie renaissante (dans l’hémisphère nord), fête dionysiaque, et où les juifs peuvent aussi, de manière incidente, trouver leur compte. Faut-il encore fêter l’armistice de novembre 1918 ? Faut-il créer une nouvelle fête religieuse pour que tous les fidèles puissent célébrer leur culte, soit le début de l’Hégire ou l’Aïd, soit le sermon de Bénarès, ou la date (31 octobre 1517) où le moine Luther placardait sur la lourde porte d’une église de Wittemberg, sa dispute sur la puissance des indulgences.

Il me semble que nous disposons de tant de jours de congés de tant de RTTs, d’une telle facilité à « poser un jour » que c’est un faux problème, ou un mauvais procès.

Nous disposons d’un certain nombre de jours fériés, ainsi que de deux jours de week-end chômés, et de vacances que nous prenons, en général, et pour l‘essentiel, l’été. Les raisons en sont historiques, donc religieuses en partie, et puisent dans une histoire antérieure à l’ère chrétienne. Nous disposons aussi d’un calendrier décompté depuis la date toute théorique de naissance du Christ. Tout cela est culturel, comme notre système décimal, l’utilisation des chiffres arabes, plus pratiques que les romains, ou la division de la journée en 24 heures. Faut-il tout remettre en cause au prétexte que les religions ont façonnés les cultures ? Dans quel but ? A quelle fin ? Dans l’intérêt de quelle minorité ? Je vois dans certains demandes, non pas des revendications d’égalité religieuse, ou de laïcité – qui curieusement viendraient de communautés qui n’en acceptent pas le principe –, mais des souhaits de substituer à notre culture, une autre culture, démarche pour laquelle la démocratie athénienne condamna Socrate à boire la cigüe.



[1]. C’est l’affirmation pivot de son traité « Sur les dieux ».

[2]. Matthieu, XXII, 21 ou Luc, XX, 25.

[3]. On connait le chef d’accusation exact porté par Mélétos, grâce au témoignage de Favorinos d’Arles qui a consulté les archives publiques à Athènes au début du IIe siècle de notre ère.

Tropisme moralisateur et liberticide.

Les organisations humaines (entreprises, collectivités, états), subissent des pressions règlementaires de plus en plus fortes, irrésistibles, qui ont pour objet, non seulement de réguler les échanges et les relations, mais aussi de les moraliser, et cette tendance moralisatrice, dont on aurait pu croire qu’elle n’était qu’un marqueur des social-démocraties occidentales, gagne partout du terrain. A tel point que, tournant le dos à une forme de pragmatisme ou de realpolitik, le primat semble devoir être donné à la moralité, même si les peuples n’en tirent aucun profit effectif, ou si la vertu affichée recouvre de vieilles hypocrisies drapées pour la circonstance dans des principes sacralisés. Ainsi, on préfèrera punir, voire humilier un homme qui gagne « trop » d’argent, quitte à le faire fuir sous des cieux fiscalement plus cléments, plutôt que de valoriser son talent, même s’il crée de la richesse et contribue ainsi, positivement, à l’économie de la nation. Le principe d’égalité des conditions – que je ne confonds pas avec l’égalité des droits[1] – conduisant à un nivèlement qualitatif et à une médiocratie généralisée. On connait, pour se l’être fait servi trop souvent et à bien des sauces, cet oracle sentencieux de Malraux qui annonçait que le prochain siècle (le nôtre) serait religieux ou ne serait pas. Il est vrai qu’il aurait démenti l’avoir dit, bien que certains témoins l’aient pourtant entendu de sa bouche[2]. Je crois, en effet, que nous assistons bien en ce début de siècle, non seulement à un retour du religieux, mais plus encore à une dictature de la morale ; morale que je pourrais qualifier de moraline si je n’avais pas trop souvent abusé de cette formule nietzschéenne, et qui n’est qu’une morale chrétienne, digérée par le marché[3], et servie par notre technobureaucratie[4]. Et je pense par exemple au concept plus ou moins normé de RSE ou CSR (Corporate Social Responsibility) que l’on demande aux entreprises de mettre en œuvre, en leur rappelant le caractère volontaire de cette démarche.

Et si je m’inquiète de ces évolutions normatives, en accueillant bien évidemment de manière positive l’idée qu’une organisation puisse se déclarer prête à assumer une responsabilité sociétale globale, sur les plans économique, environnemental et social, c’est que je vois bien que ces pressions de la sphère politique, et plus largement de la société, conduiront par le media de recommandations, de guidelines, de directives, à ce que ce type de démarche « volontaire », devienne vite une contrainte incontournable qui éloignera un peu plus les organisations concernées et leurs managers, comme d’ailleurs leurs salariés, de la morale. Car la norme et la loi tuent la morale, et ne font pas d’un individu ou d’une organisation un être moral (mais un être asservi à un dogme, à une orthodoxie civile). Mais qu’appelle-t-on un être moral ? Difficile de le définir… Toute axiologie n’est-elle pas discutable, aporétique dans ses développements ?

Chacun sait que la morale est une échelle de valeur. Mais encore ? Peut-on définir la morale sans recourir au concept de valeur, et comment définir une valeur sans référence à la morale ? Ou encore, sans clarifier préalablement tous ces concepts associés : le bien, la vérité, le bon ou le beau.

La morale est donc l’échelle de valeur sur laquelle on évaluerait[5] un acte, une pratique, une intention déterminante, et par extension la personne physique ou morale – personne morale pouvant être immorale, comme un pétrolier qui vidangerait ses cuves en pleine mer – qui la produirait, et cette évaluation consisterait à qualifier le degré de proximité ou de sympathie, d’éloignement de deux pôles d’exemplarité opposés. Pour les uns, le bien et le mal, pour d’autres le beau et le laid ; pour d’autres encore le juste et l’injuste, le bon ou le mauvais, le vrai et le faux, mais pour tous, et subjectivement, transcendants. Mais ces concepts (le bien, le beau, …) sont-ils simplement objectivables ? Et où trouver une méthode sûre pour reconnaitre cette autorité supérieure ?

Avant le développement planétaire des grands monothéismes, les penseurs sophistes considéraient que « l’homme est la  mesure de toutes choses »[6] ; Prolongeant cette idée, d’autres écoles philosophiques antiques ont considéré que l’homme a une connaissance apriorique, spontanée et directe de ces notions morales (innée selon les uns, sensible selon les autres – Chrysippe et les stoïciens) ; ou une connaissance raisonnée pour Epicure qui, lui, s’en tenait au bon et au mauvais pour soi ; raisonnable pour d’autres, plus tardivement, mais sous forme de la « droite raison » ou du « bon sens » conçu comme une méthode, « cartésienne ». Rousseau, sans s’éloigner de la nature, cherche la référence morale dans sa conscience, considérant que « le meilleur de tous les casuistes est la conscience ». Les théistes s’en tiennent, soit sous la forme de la révélation soit sous celle de l’imprécation, à l’autorité de l’écriture sensée faire écho, par la prophétie, à la parole divine. Spinoza, pour qui Dieu est la nature  « Deus sive natura », confond la morale et l’harmonie de la nature, mais Nietzsche considère aussi « qu’est vice tout espèce de contre-nature ». Restons-en là sur notre incapacité à objectiver la morale, autrement que sous la forme d’une moraline de convention qui correspond à un ensemble de préjugés ; et feignons de croire à ces présupposés de connaissance et d’existence – les sophistes pour qui l’inceste ou la pédophilie ne posaient aucun problème moral, parlaient de prénotions. Admettons aussi, contre toute vraisemblance, que dans un pays laïc comme prétend l’être la France, la morale ne serait pas chrétienne, mais républicaine – je ne sais pas ce que ça veut dire – et reposons cette question : Quand le système technobureaucratique qui gère nos vie, la réduit à une survie qu’elle organise – pour le dire en rendant hommage aux thèses de Raoul Vaneigem – nous invite, avec forces recommandations, à mettre en œuvre une stratégie pour défendre une éthique que ce système politique ne pourra reconnaitre comme telle que si c’est celle du marché, fait-il progresser la qualité morale des citoyens et des organisations concernées ?  Inciter aujourd’hui si fortement, et imposer demain aux entreprises une démarche de prise en compte de la RSE peut-elle moraliser le Marché ?

Non seulement je ne le crois pas, mais je suis convaincu du contraire, car, rappelons-le, le droit tue la morale. On pourrait l’illustrer de mille manières. Donner, par exemple, est un acte d’autant plus moral qu’il ne se confond pas avec le troc : pour le dire simplement, « celui qui considère le don comme un investissement est encore loin de l’amour ». Faire preuve de compassion ou acte de charité, le pistolet sur la tempe ou l’épée dans les reins, ou parce que c’est une obligation règlementaire ou une injonction de la morale cesse d’être un acte moral. Le droit, l’obligation plus ou moins contraignante, ôtent la possibilité d’un acte spontané, authentiquement moral, et tue la morale pour lui substituer une éthique qui n’est pas celle de la personne physique ou morale, « contrainte » de faire le bien, mais de l’organisation ou de la société qui l’aliène en l’enjoignant de faire bien et d’apporter ainsi au groupe les preuves de sa moralité, donc de sa soumission à la technostructure, par définition bienpensante. Il y a quelque chose de religieux dans cette économie de la morale,  et qui me glace.

Poussons le paradoxe au bout de sa logique, comme on tend une corde à la rupture. Si la vertu est induite par la peur du gendarme, par le regard des autres ou de celui, si lourd, de Dieu, ou encore par le dessin de sauver son âme, ou même de satisfaire sa conscience – Erich Fromm, écrit dans « La peur de la liberté », « La « conscience » est une esclavagiste, mise entre les mains de l’homme par l’homme lui-même ». Elle le pousse à agir selon les souhaits et les buts qu’il croit être les siens, alors qu’ils sont en fait l’intériorisation des revendications sociales extérieures. »–, je ne pense pas qu’il s’agisse de vertu. Si l’homme est contraint par la loi, celle de sa cité ou de son dieu – et ce fût souvent la même, à tel point que toute une école de pensée continue à croire que si ce n’est pas le cas, le système politique en est considérablement fragilisé –, il ne lui est pas possible ou permis de développer une éthique personnelle et d’être vertueux.

Impossibilité d’être vertueux, et de se construire libre et moral, sauf évidemment à définir la vertu comme la simple conformité à une morale en usage, contingente et  circonstancielle, (la charia, par exemple)… Mais j’entends bien que faute de lois, certains hommes (peut-être la majorité) sombreraient dans la violence plus facilement qu’ils n’accèderaient à la vertu, et j’entends ce reproche d’irénisme que l’on peut me faire. Alors, renonçons à la morale et que la chose soit dite – ou du moins cesse d’être faussement débattue et conceptuellement biaisée.

Imposons à l’homme de faire le bien, et nous lui ôtons la possibilité d’être vertueux. S’agissant du RSE, de même que l’Evangile dit que chaque fois que notre main droite donne, il faut que la gauche l’ignore, je rêve d’un monde où les chefs d’entreprises seraient suffisamment vertueux pour vivre suivant une éthique exigeante, quitte à contredire la loi, sans faire jamais état de la moindre stratégie de RSE. Et puis, s’il faut s’engager dans le RSE, pourquoi les collectivités territoriales, l’état, ne montrent-ils pas l’exemple en développant une démarche de RSE que les citoyens pourraient confronter à quelques réalités de terrain ?



[1]. Hannah Arendt, comparant dans « On revolution », les révolutions française et américaine, pointe, dans notre pays, ce glissement de l’égalité de droit vers l’égalité de condition.

[2]. André Frossard l’a affirmé, au moins sous la forme « Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas ».

[3]. Voir les analyses et thèses de Raoul Vaneigem, par exemple dans la première partie de son livre « le mouvement du libre esprit »

[4]. Pour emprunter cette formule à Edgar Morin.

[5]. Le caractère tautologique de la formule « évaluer sur une échelle de valeur » ne m’a pas échappé.

[6]. La formule est de Protagoras.

Propos sur la laïcité.

Philosophiquement, je reste très sensible à la problématique de la morale, et politiquement au concept démocratique que je ne distingue pas de celui de laïcité.

Mais ces deux points particuliers de sensibilité tiennent à ma conformation psychologique, à ma façon trop singulière de concevoir l’autorité, à ma nature rétive et à mon besoin maladif de cultiver ma singularité.

Je suis donc amené à ressasser indéfiniment les mêmes idées (deux ou trois), mais chaque philosophe n’est-il pas dans ce cas ? Montaigne n’aura écrit qu’un livre, même si plusieurs livres sont dans celui-ci, mais le philosophe le plus prolixe – Épicure aurait écrit 300 ouvrages[1], et Chrysippe, qui plagiait beaucoup, 705 (ouvrages ou traités) – n’écrit-il pas toujours le même livre pour développer, murir et présenter, une seule pensée, celle qui le fait être ce qu’il est ? Écrire est ainsi la meilleure façon de « devenir ce que l’on est ». [2]

Et si je reviens aujourd’hui sur le thème de laïcité, c’est en écho à une chronique de Roger-Pol Droit, dans Les échos du 13 septembre. Il y évoque de manière positive la Charte de la laïcité, affichée depuis le début de la semaine dans les établissements scolaires du pays. J’avais déjà téléchargé, puis lu avec beaucoup d’attention, ce très court document. Rien à en dire, ou s’y peu… Un pinailleur pourrait sans doute contester un mot, une présentation, mais ce texte faisant consensus, acceptons-le sans réserve. Sarko qui avait initié un débat maladroit sur l’identité nationale aurait pu le faire ; c’est Hollande-Peillon qui l’a fait. On peut quand même regretter le peu d’écho de cette initiative, et s’inquiéter du suivi de sa diffusion et de sa réception. R.-P. Droit écrit que, dans un monde qui change, monde globalisé, « les évidences fondatrices de la laïcité à la française sont devenues moins audibles » et « que les principes de base semblent désormais d’application malaisée ». Je ne peux que le remercier d’insister ici sur une évidence qui n’est pas suffisamment prise en compte. Mais le problème n’est-il pas aussi que, faute de texte fondateur, notre laïcité est mal définie, et n’a pas, pour chacun d’entre nous le même sens ? J’en prendrais un parmi d’autres. Manuel Valls a inauguré en septembre 2012 la grande mosquée de Strasbourg, en présence du ministre marocain des Affaires Islamiques. François Fillon, sous un autre quinquennat, avait inauguré en juin 2010 la mosquée d’Argenteuil. Cela est, de mon point de vue, incompatible avec le principe de laïcité. Mais je vois bien que mon avis, radical et définitif, est peu partagé. On me répond que c’est une façon de rassurer les musulmans, donc de les prendre en considération, car ce sont des français à part entière. Je réponds qu’un état laïc n’a pas à considérer les musulmans, pas plus que les juifs, les chrétiens ou les bouddhistes. Il ne doit considérer que ses ressortissants, différemment selon qu’ils sont français, étrangers, ou apatrides, mais toujours avec respect. Un magistrat de la nation peut donc inaugurer un stade, une crèche, une maison de la culture, un hôpital, un institut du monde arabe s’il est ouvert à tous, mais pas une église – et cela lui laisse suffisamment d’opportunités pour se monter dans le poste et faire sa pub.

Quand on connait les traditions laïques de la gauche française, comment, au-delà d’une charte bien venue et commentée dans les écoles, et qui rappelle l’indivisibilité de la nation, un gouvernement socialiste peut-il défendre la laïcité en acceptant qu’une partie du territoire national échappe à la loi « fondatrice »[3]de séparation de l’église et de l’état ? C’est le cas en Alsace-Moselle qui bénéficie d’un statut particulier que les Bretons, les Corses, ou les Rhônalpins pourraient revendiquer : la loi de 1905 ne s’y applique pas. Comment un pays prétendument laïc, et donc prétendument démocratique, peut-il accepter que la mosquée de Strasbourg soit financée par le Maroc, l’Arabie Saoudite et le Koweït ? Imaginons un instant que la France propose à M. Abdallah ben Abdelaziz Al Saoud, monarque saoudien, que nous financions la construction d’une cathédrale catholique en terre arabe… Faute de refonder par un texte constituant notre laïcité, principe non défini dans la constitution[4], faute de la défendre rigoureusement, nous en arrivons à des incohérences dangereuses. L’inauguration d’une mosquée par un ministre français qui est aussi ministre des cultes, et qui pose sur la photo-souvenir aux côtés d’un ministre marocain des Affaires Islamiques, le financement du prosélytisme islamique par des pays étrangers dont certains financent aussi le terrorisme religieux : un peu d’argent pour acheter un stade de foot, un peu d’argent pour financer une mosquée ou une école coranique, encore un peu pour la formation d’un prédicateur salafiste ou pour acheter quelques kalachnikovs ou quelques missiles. D’ailleurs, parlant de kalachnikov, cela nous ramène à cette belle époque ou le PC soviétique finançait ses homologues européens et essayait ainsi de tirer certaines ficèles de la politique française ; Est-il normal que le Conseil français du culte musulman, qui a vocation prosélyte, qui promeut une religion qui ne conçoit pas la séparation de l’Église et de l’État, soit entre les mains des autorités marocaine et turc ?

Mais revenons à l’article des Échos pour en prolonger une critique positive. « Le vrai débat, pour l’œil d’un philosophe, porte sur les liens entre pacte social et religion » : Je ne pourrais qu’en rajouter. « Tout le travail des pères de la laïcité française repose sur l’idée qu’un corps politique fort et viable peut se constituer indépendamment de tout fondement religieux ». Prolongeons par une formule courte : c’est l’idée révolutionnaire que l’on peut séparer religion et morale, et que l’on peut imaginer une transcendance qui ne serait pas religieuse. Et cette révolution n’est pas gagnée, mais je continue à rêver d’un texte fondateur dont le préambule poserait la chose en ces termes, et qui rajouterait que, « a priori, rien n’est sacré, mais que tout est respectable »[5] C’est autour de cette question que se sont opposés lors de notre révolution mythique (et ratée) les hébertistes et les robespierristes. On se souvient de la façon dont Robespierre imposa le culte national de l’être suprême, renonçant à séparer alors le spirituel et le temporel, et puis de sa chute au pied de la veuve noire, et des relations entre Bonaparte puis Napoléon et l’église de Rome. La question, telle qu’elle se pose aujourd’hui, est néanmoins d’une nature particulière, car ce qui devrait faire débat, c’est non seulement la séparation non consommée de l’église catholique et de l’état français, mais plus encore, le fonctionnement effectif de cet Etat, au-delà des principes, quand la nation est éclatée entre une majorité de culture historiquement chrétienne, et qui souhaite continuer à ne pas travailler samedi et dimanche, à rallonger son week-end à Pâques, à fêter en famille Noël, autour du sapin, avec les boules de toutes les couleurs, dont les éclats brillent dans les yeux des enfants,  et une minorité de plus en plus nombreuse de croyants qui aspirent à vivre dans un environnement culturellement marqué par une autre spiritualité, qui refuse toute idée d’assimilation, et qui demandent et ont obtenu que dans certaines écoles de la république, des sapins de Noël soient retirés, au prétexte de laïcité. Si ce problème explosif ne nous était pas posé, il conviendrait de toute façon de défendre la laïcité comme un choix moral. Mais ce risque d’une partition de la communauté nationale, à la libanaise, qui ne pourrait conduire qu’à une guerre civile (comme en ex-Yougoslavie), nous oblige, au risque de payer très cher notre laxisme, non seulement à défendre la laïcité, mais encore à la refonder de manière plus radicale. Faute de s’y attacher, nous ferons le lit d’une part du communautarisme religieux, d’autre part du front national.



[1]. Selon Diogène Laërce qui nous a sauvé le peu qui nous en reste : «  ses volumes atteignent le nombre de trois cents environ ».

[2]. Pour reprendre cette forme nietzschéenne (Ainsi parlait Zarathoustra), qu’il emprunte à Pindare (une des Odes Pythiques)

[3]. Je mets les guillemets, car ce texte, qui fait date, ne fonde rien.

[4]. Les termes, laïc ou laïcité, doivent y apparaitre seulement 3 fois, sans aucune définition claire.

[5]. Mon essai sur la laïcité.