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Articles de philosophie

Confession d’un obsédé de la quête.

Aujourd’hui, samedi, jour de sabbat. Je ne devrais pas écrire …

Hier, je ne suis pas allé à la Mosquée ; aujourd’hui, on ne me verra pas au Temple dont les portes me sont fermées bien que je sois circoncis ; demain, je n’irai pas chanter à l’Église et me recueillir à Notre Dame La Blanche[1]. J’ai brulé ma robe safran par dépit et je suis fâché, il y a déjà longtemps, avec les Témoins de Jéhovah. Qu’importe, je resterai à la maison à lire mon Tao, où j’irai me promener en forêt de Brocéliande dans l’espoir d’y rencontrer Merlin, enfin délivré du sortilège de Viviane.

Car je crois en Dieu. Du moins je crois croire, quelquefois, mais désespérément, au moins chaque fois que le doute en moi reflue, comme une vague reprise par la mer après avoir mouillé la plage et ruiné quelques châteaux de sable que mon âme d’enfant reconstruira ; mais je confesse ne pas avoir l’esprit religieux. Nietzsche écrit que « dans toute religion l’homme religieux est une exception »[2]. Krishnamurti écrit exactement la même chose. Et je n’oublie pas que l’inquisition catholique brula les hommes et les femmes authentiquement religieux (ceux qui se reconnurent dans le mouvement du libre-esprit, (pas seulement les béguins et les béguines, Bruno, tant d’autres – il s’en fallut de si peu pour Eckhart).

Reconnaissons donc que je n’ai pas l’esprit de religion, l’esprit d’orthodoxie comme aurait dit Grenier. Pourtant, j’ai lu la Bible et j’en ai travaillé particulièrement certains textes, pendant peut-être une année, en recevant chez moi, très régulièrement, deux témoins de Jéhovah, prosélytes de leur religion mal comprise ; mais nous nous sommes fâchés – j’avais un esprit trop obtus, trop tortu, un esprit trop contourné. Et je voyais bien qu’on peut faire dire à ces textes tout et son contraire et que personne ne s’en prive ; et de quelle bible parle-t-on ? De la Thora, de la Septante, de la Vulgate rédigée par Saint Jérôme et  retraduite partiellement par Erasme qui, comme tous les intellectuels de son époque, connaissait et le grec et le latin, mais aussi l’hébreu ? Quand Pascal cite l’Ancien Testament dans « Les Pensées », et que je compare le sens qu’il nous livre avec le texte de mes deux bibles – la première aujourd’hui trop annotée, et une plus récente –, je constate que Pascal m’en dit une chose et que j’en comprends une autre. Freud, philosophe juif, vaguement thérapeute et probablement lui-même névrosé psychopathe, nous dit[3] que la religion mosaïque est un syncrétisme, et que ce texte sacré confesse deux dieux, l’un colère, et l’autre d’amour. J’ai bien peur que feuilleter cet ouvrage qui longtemps ne m’a pas quitté, c’est un peu comme de jouer à la roulette : un coup, on tombe sur les rouges, un coup sur les noirs, un coup c’est oui, un coup c’est non. J’ai lu les évangiles avec admiration, et l’apocalypse de Jean pour le fun. Que n’a-t-on inventé une religion du fils de l’homme ? Cette religion existe, comme un corps non constitué, non incarné. Rousseau en parle comme de la religion naturelle[4] (ou comme « la religion de l’Évangile »), et j’imagine que la confession du vicaire savoyard est d’abord la sienne[5]. Mais c’est Paul qui s’est saisi de cette belle opportunité. La religion paulinienne est un scandale. Il suffit de relire les Épitres. Paul fait peur ; et pour prolonger cette remarque, c’est encore Krishnamurti qui me prête ses aphorismes : De Jésus, je dirais « l’amour n’a pas d’objet »[6] ; de Paul, «  Pratiquer l’humilité, c’est cultiver l’orgueil »[7]. Mais je n’ai pas voulu en rester là. J’ai lu Augustin, pas tout évidemment, mais la « Cité de Dieu » et certaines « Confessions », et j’entends bien m’attaquer prochainement aux « Soliloques », au « Manuel » et aux « Méditations », dont j’ai trouvé une vielle collection – datant de 1823 – un peu mangée par les vers. J’ai failli pleurer avec lui, et avec son ami Alypius au récit de sa révélation à la lecture d’un texte de Paul (« tolle lege – Prends, lis ! »). J’y ai reconnu une belle intelligence, une extraordinaire sensibilité, un goût non consommé de la philosophie, mais aussi trop d’énormités, de bondieuseries et de partis-pris que le nazaréen n’aurait pu cautionnés.

Je suis parti courageusement à la recherche des preuves de l’existence de Dieu, en lisant Thomas d’Aquin ; 10 ans pour écrire la somme théologique. Je n’en ai lu qu’une petite partie pour y trouver ce que j’y cherchais, car c’est une littérature qui gave. Je n’en ai rien retenu. Les fameuses preuves sont des fumisteries, presque aussi risible que celles que Descartes propose dans ses méditations philosophiques ; relisez la cinquième… C’est à se tordre, si peu cartésien. J’ai ouvert une traduction française du Coran et j’ai lu, avec attention, application. C’est une compilation mal foutue, peu inspirée, très datée. Chacun y trouvera ce qu’il souhaite y trouver. Cela m’a gavé, aussi, encore… J’ai lu avec plus de plaisir la légende de Gilgamesh, antérieure aux récits des textes vétérotestamentaires : texte fascinant qu’on ne peut ignorer. J’ai lu avec intérêt le livre des morts de l’ancienne Égypte.  Je ne me suis pas encore aventuré dans les Upanishads – même si mon amour pour Schopenhauer m’y invite –, car je souhaite les aborder sérieusement et y consacrer le temps nécessaire ; à la retraite sans doute… Qu’ai-je retenu de tout cela ? Un esprit de mescréance. Pourtant, je crois sans doute en Dieu, quelque part…

Je l’ai d’ailleurs rencontré plusieurs fois, ou plutôt croisé, comme on croise la vague silhouette d’un être qui fuit devant vous, une ombre, un fantôme. Il m’a donné ainsi quelques preuves de son existence, m’a quelquefois sorti la tête de l’eau, quand tout menaçait de s’arrêter. Mais, il n’a jamais souhaité répondre à mes appels. Je pense que s’il existe – et ce « il », bien trop anthropomorphite, est ici déplacé, mais comment faire autrement ? –, il est beaucoup plus loin de l’homme que l’homme peut l’être de la fourmi ou du pou. L’homme n’est pas l’avatar de Dieu, ni le singe ou la girafe, ni Superman. Que nous importe à nous ce que les poux pensent ou vivent, ce qu’ils souffrent, comment ils meurent. Citez-moi quelqu’un qui s’en préoccupe vraiment. On s’en fout, comme Dieu s’en fout. Et c’est normal, humain, et probablement divin. La race humaine disparaitra un jour, et peut-être aura-t-elle eu le temps d’éradiquer les poux, les fourmis, les mescréants, les ironiques, les hétérodoxes, les fous, les ennemis du peuples, les inutiles. Dieu n’est pas concerné. Il y a, rien que dans notre galaxie (la voie lactée), 200 milliards d’étoiles (disons entre 100 et 400), et tellement d’autres galaxies dans l’univers, et certains scientifiques suspectent d’autres univers dans d’autres dimensions sensibles. Et pourtant, face à la vanité des choses, et dans le silence indifférent de Dieu qui ne lui demande rien, l’homme est prêt à étriper son frère pour des raisons religieuses, chrétiens contre musulmans, ou chrétiens catholiques contre chrétiens réformés, ou musulmans sunnites contre chiites, demain, chrétiens catholiques modernistes contre chrétiens catholiques traditionalistes, après-demain traditionalistes canal historique contre traditionalistes du renouveau. D’où nous vient ce gout morbide pour la rhétorique assassine ? La civilisation gréco-latine, dont on ne peut pas dire qu’elle fût pacifiste, ne s’encombrait pas de cela – à l’époque, massacrer une ville en guise de représailles, sans oublier les chiens qui s’y trouvaient et que l’on coupait en deux, était chose courante. Que les dieux existassent ou qu‘ils n’existassent pas importait peu. On les honorait, et chacun devait avoir la religion de sa cité. Ce n’était pas une affaire spirituelle, de sensibilité personnelle, de morale, c’était une affaire civile, une affaire politique. Et cette idée simple et saine perdura longtemps, jusqu’à la révolution française. Voltaire le dit en ces termes « Partout où il y a une société établie, une religion est nécessaire »[8]. Quant à moi, je proposerai bien, non pas un nouveau culte à l’être suprême, mais une religion de la mescréance.



[1]. Je vis dans une commune de moins de 7 000 habitants, mais qui possède quatre chapelles et une église.

[2]. Le gai savoir.

[3]. Moïse ou la religion monothéiste.

[4]. Du contrat social, et ailleurs aussi…

[5]. L’Emile, livre IV.

[6]. La révolution du silence.

[7]. Commentaires sur la vie III. Krishnamurti s’explique en réponse à deux hommes venus le questionner sur « l’action totale ». L’un deux en vient à demander « comment atteindre l’humilité ? » et le philosophe indien répond « Certainement pas avec une méthode ? Pratiquer l’humilité, c’est cultiver l’orgueil ».  Marguerite PORETE, que l’Évêque de Valencienne fait brûler vive en 1310, et qui nous a laissé un texte important « Le miroir des âmes simples et anéanties », développe la même idée. Elle dit que les âmes libérées par l’amour de Dieu « prennent congés de la vertu » ; c’est-à-dire que l’amour délivre des vertus et de la raison. Évidemment ces idées, trop subversives ne pouvaient qu’être condamnées par le Concile de Vienne (1311-1312).

[8]. Traité sur l’intolérance.

La propriété et le vol.

La dialectique « liberté-aliénation » est de manière troublante comparable, voire superposable à celle de la propriété et du vol.

On ne peut parler de liberté que dès lors où une forme d’aliénation nous en prive, la limite, et ce faisant la révèle de manière nostalgique et la circonscrit, comme en creux. L’aliénation, paradoxalement, rend donc pertinent le concept de liberté, la révélant comme réalité existentielle. Avant cette amputation, je veux dire en l’État de Nature – pour parler comme les Lumières – l’homme solitaire, non socialisé, n’est pas libre, faute de pouvoir concevoir sa liberté. Ce concept n’a en effet alors, tout simplement, aucune pertinence pour lui, nul sens ; ça ne lui parle pas. Dès qu’il s’aliène, ou est aliéné, il conçoit ce qu’il vient de perdre : Il n’y a de paradis que perdu, d’utopie que nostalgique, de bonheur que dans la quête.

Posséder c’est très exactement la même chose. On ne possède que relativement au risque de perdre, d’être dépossédé. Notre homme de nature, bon sauvage « rousseauisé », possède-t-il l’azur bleuté, la cloche d’azur[1] que seul son horizon lui vole, l’air qu’il inspire à pleins poumons quand il course une femelle, le soleil qui réchauffe son corps alangui après l’effort ou le plaisir ? Il ne possède rien de tout cela et ne le revendique pas. Mais qu’Alexandre de Macédoine vienne à passer et fasse de l’ombre à Diogène méditant dans son tonneau, alors l’homme s’insurge sur ce qu’on lui vole, et défend son droit, c’est-à-dire son bien.

Peut-on dire que « la propriété, c’est le vol » ? Je ne le pense pas, même si l’on peut tout dire dès lors que l’on peut donner sens aux mots et justifier une figure de style pour ce qu’elle est. Par contre reconnaitre la propriété, c’est reconnaitre le vol, car inventer le concept de propriété ou l’inscrire dans le droit civil, c’est faire exister le vol, soit comme concept phénoménal, soit comme délit. Et nier la propriété, l’abolir, c’est évidemment mettre fin au vol, car on ne saurait voler ce qui n’est à personne : on le prend et on en use, c’est tout ; une canne à pêche, une femme – cette dernière ne pouvant prétendre s’appartenir.  Peut-on concevoir qu’un bien appartienne à tous. Je dis que non. Un bien est une propriété individuelle ou collective (et de ce point de vue, on doit bien distinguer la Nation et l’État), ou n’appartient à personne. Mais s’il n’appartient à personne, il cesse d’avoir une valeur d’échange,  et ne peut être considéré comme un bien, mais comme un objet, au sens générique que je donne à ces mots. Ou alors peut-être … Cela signifierait, soit qu’il n’a aucune valeur d’échange, ou d’usage – une idée, un sentiment, un coucher de soleil, un camp d’extermination qui témoigne  –, soit que ce qui fut un bien ou aurait pu le devenir fût sacralisé, élevé hors de portée humaine, hors d’atteinte du commerce des hommes, divinisé. Mais sans qu’une religion prétende s’en emparer. Le Christ est ainsi propriété de l’Église de Rome, ce que je veux bien admettre, il nous reste Jésus, mais pour les évangiles, c’est moins clair.


[1].  « J’ai posé sur toutes choses cette liberté, cette sérénité céleste, comme une cloche d’azur, le jour où j’ai enseigné qu’au-dessus d’elles et par  elles il n’y a pas de « vouloir éternel » qui agisse » -Ainsi parlait Zarathoustra, III, Avant le lever du soleil.

Publicité et communication.

J’entendais il y a déjà quelques jours à la radio un publiciste parler de son métier comme d’un art de la communication. A l’évidence, c’est un bon professionnel qui sait trouver les mots qui vendent. Puis-je lui répondre par chronique interposée que la publicité n’est qu’une technique de vente et que si ces techniciens de la réclame utilisent souvent les formes de l’art du temps, cela ne change rien au fond. Car tout est bien dans le rapport de la forme au fond. Si l’on souhaite mettre en évidence que cette forme de communication mercantile donne de l’information, j’en conviens, mais tout est porteur d’informations. Tout objet, matériel ou immatériel, du fait de son accessibilité aux sens, est porteur d’informations que notre intelligence est capable d’ordonner et de comparer pour faire sens. Mais la publicité ne peut être présentée comme simple pourvoyeuse d’informations : elle en donne si peu dans des spots si cours, des images réduites à une formule lapidaire sur un fond évocateur – alors qu’elle est essentiellement porteuse d’un message, injonctif mais subjectif, d’achat. Et c’est dans cette dialectique perverse et truquée du fond et de la forme que je vois la vérité de la publicité. Elle privilégie la forme sur le fond, au point de rompre tout lien de représentation intelligible entre fond et forme, pour privilégier, par cette déconnexion de la représentation, une association d’idées, de sentiments, qui permet de parler au consommateur, non pas du produit, mais de lui, consommateur, de sa vie, de ses frustrations, de ses désirs, et au bout du compte de flatter son égo, en promettant de le faire devenir ce qu’il ne deviendra pas. Et toujours en lui présentant des figures auxquelles il puisse s’identifier pour que, vendant la figure, l’archétype, le consommateur achète sans vraiment s’en rendre compte le produit. Et pourquoi le nier, tout cela me bluffe quelquefois, me séduit souvent, m’agace toujours. Car je vois trop bien la dimension aliénante de la publicité. Tout système totalitaire a besoin de propagande. Toute propagande est porteuse d’un message et révélatrice d’un dessein totalitaire. Il n’y aurait pas de « Société du spectacle »[1] sans publicité. Et la publicité a définitivement tué la politique. Quand le message politique se réduit à ce point, se condense dans une formule creuse écrite en gros caractères sur une affiche ou sourit un homme politique qui semble vous dire par ce petit sourire en coin « je vais bien vous baiser », alors, on peut s’interroger sur la capacité de l’humanité à briser ses chaines. La publicité porte ; car elle parle le langage de la vérité, mais cette vérité est celle de nos désirs, de notre inépuisable crédulité, de la vanité de nos espoirs, de l’illusion de nos choix. Et elle reflète une image, et nous donne à voir sous une forme épurée ce que nous sommes, non pas dans notre vie, car les hommes et les femmes que la publicité met en scène n’existent pas comme individus et ne sont que des types, des figures archétypales, mais dans notre tête ; ou, si nous ne sommes pas ainsi, encore, ce que nous devons devenir pour que le Système tienne, que le cirque continue, que la Société du spectacle perdure, tout cela pour le profit de quelque uns.



[1]. Rendons hommage à Guy Debord.

De la médiation.

Je voudrais dire ici quelques mots sur la médiation, comme Bruno, en d’autres temps, écrivit sur les liens[1] et j’en prends prétexte pour évoquer ce religieux de la renaissance, métaphysicien du XVIe siècle que l’Église immola à sa folie, à Rome, Campo de Fiori[2], à l’aube du 17 février 1600.

Je suis en effet très attaché à Bruno, esprit nietzschéen (pardon pour l’anachronisme – doit-on plus justement dire que Nietzsche était nolain[3] ?) et dont l’esprit mélancolique a tout pour me plaire et m’être familier : Déclaré hérétique impénitent, entêté et obstiné, il fut condamné à la dégradation des ordres ecclésiastiques, excommunié du sein de l’Église, consumé sur le bûcher et tous ses livres publiquement brulés sur la place Saint-Pierre et mis à l’Index. Et sa proximité avec Nietzsche est forte. Giordano Bruno se présente par exemple, en titre du « Chandelier » : In tristitia hilaris, in hilaritate tristis (gai dans la tristesse, triste dans la gaîté) et Nietzsche recopiera cette formule qu’il s’approprie sur une de ses photos de 1870 qu’il conserve.

J’ai déjà eu l’occasion de réfléchir dans d’autres textes aux liens et à cette distinction entre ce qui relie et ce qui lie, mais fermant cet hommage à Bruno, revenons à la médiation, pour distinguer les médiations de fermetures et celles d’ouverture.

L’Etat comme l’Eglise est médiateur, et je nomme parfois le premier : « petit » et l’autre : « grand ». Le pouvoir (comme d’ailleurs l’amour) est une médiation, mais cette médiation est toujours aliénante. Vivre dans le présent de l’espace et du temps, affranchi du souvenir et de l’anticipation, des besoins et des peurs, sans médiations, serait donc la seule éthique libertaire.

Pourtant, existent aussi des médiations d’ouverture : l’art évidemment, mais aussi la philosophie quand elle prend comme forme, ou qu’elle a comme source, l’intuition métaphysique. Et ces médiations constituent le seul lien capable de nous mettre en relation avec ce qui est en-deçà du phénomène, ce que j’appelle la Vérité et qui est le nom simple et choisi pour cela des « choses en soi ».

Toute une tradition philosophique depuis Platon jusqu’à Kant considère que nous vivons dans un monde (ce que je nomme par distinction avec le vrai, la réalité) dont la « géométrie » est caractérisée par l’espace, le temps et la causalité. Et j’utilise à dessein le terme de géométrie, alors que la philosophie parle traditionnellement de modalité. Les modalités de notre connaissance du monde, ce que l’on appelle ici immanence, ou ailleurs monde sensible et phénoménal, sont donc l’espace, le temps, la causalité. Et tout esprit religieux, qu’il soit déiste ou matérialiste[4], croit à l’existence d’une transcendance, à l’existence d’un monde ou d’une dimension des choses en soi qui échappent à l’espace, au temps, à la causalité. Et pense que la géométrie de ce monde nouménal est ce que l’on nomme communément la morale (la morale religieuse n’en étant qu’une traduction biaisée, faussée). Mais chacun pourra se replonger dans la lecture de Schopenhauer qui mieux que tous distingue monde phénoménal et nouménal, représentations et choses en soi, qui construit une philosophie préparant celle de Nietzsche, et qui défend l’idée qu’une Volonté, qui est pour lui « volonté de vivre », existe comme désir d’objectivation dans le réel, dans les phénomènes. Ce « vouloir vivre » serait présent partout comme essence et s’objectiverait dans l’espace, dans le temps selon les causalités génitrices, pour devenir « représentation », par le processus de la connaissance. Notre monde sensible serait donc une objectivation de la volonté de vivre, une illusion, et la première de ces illusions serait l’apparente multiplicité des choses et le sentiment d’individuation.

Mais la contemplation esthétique (de la nature ou d’une œuvre d’art) serait le seul moyen, le média privilégié d’accès au beau (la morale du monde des choses en soi, du monde comme volonté), donc de contemplation de la vérité, c’est-à-dire du vouloir vivre.



[1]. Voir « Des liens », ouvrage  que Giordano Bruno termine, d’ailleurs de manière très abrupte, en 1591.

[2]. On y voit sa statue.

[3]. Bruno, natif de Nola (en Italie) se faisait appeler Le Nolain.

[4]. On peut parfaitement être matérialiste et religieux dès lors que l’on croit que la matière, n’est non pas produite par l’esprit, mais a comme essence le logos.

Liberté religieuse et laïcité.

La Cour Européenne des Droits de l’Homme, saisie par une porteuse de niqab a débattu fin novembre de la question de l’interdiction en France du voile islamique intégral dans les lieux publics. Mais elle ne rendra sa décision qu’en 2014. Rappelons rapidement qu’une loi votée fin 2010 stipule que « nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage ». La cour dira si cette disposition contrevient au droit européen, mais je m’interroge sur plusieurs points qui sont autant de sujets à chronique et à discussion.

Le premier sujet est celui du droit européen. Qu’en est-il ? On pourrait penser qu’il s’agit en l’occurrence de la Constitution Européenne. Mais il n’existe pas de constitution européenne, car celle rédigée en son temps n’a pas été ratifiée, ce qui, avec du recul, est plutôt une bonne chose pour un pays singulier comme la France ; car, par exemple, cette constitution ne fondait pas en droit la laïcité, ce qui veut tout simplement dire que des valeurs françaises fondamentales ne se retrouvaient donc pas dans ce texte constituant. Ce droit collectif et partagé est donc défini par différents traités, constitutifs et modificatifs : Le TCE (instituant la Communauté Européenne), le TUE (traité sur l’U.E.), le traité de Lisbonne, signé le 13 décembre 2007 – mais Lisbonne suivait Nice en 2001, Amsterdam en 97, Maastricht en 92, Rome en 57.

Sur quoi va donc se fonder la décision des juges de la C.E.D.H. ? Elle ne peut se fonder que sur la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales de novembre 1950, (plus communément appelée Convention européenne des droits de l’homme), sachant que ce traité se réfère principalement à la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. En d’autres termes, la cour pourra faire ce qu’elle veut, juger de manière subjective, et se raccrocher à des principes généraux et contradictoires.

Par exemple l’article 18 de cette déclaration stipule que : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites ». Sur cette base juridique la cour pourra valider tout comportement justifié sur le registre de la liberté de manifester sa religion, car chacun peut prétendre que le fait de se comporter d’une manière singulière dans la cité, constitue très précisément la religion propre de cet individu singulier qui la confesse et revendique le droit de le manifester.

Mais les juges pourront aussi s’appuyer sur l’article 29 : « L’individu a des devoirs envers la communauté dans laquelle seule le libre et plein développement de sa personnalité est possible ; Dans l’exercice de ses droits et dans la jouissance de ses libertés, chacun n’est soumis qu’aux limitations établies par la loi exclusivement en vue d’assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d’autrui et afin de satisfaire aux justes exigences de la morale, de l’ordre public et du bien-être général dans une société démocratique ». Et ils considèreront alors que la loi française respecte le droit en limitant le droit de manifester son appartenance religieuse  « afin  de satisfaire aux justes exigences de l’ordre public et du bien-être général dans une société démocratique ».

Attendons-donc, sans grande inquiétude la décision finale, et concluons sur une question de la liberté.

Il n’y a pas de liberté sans droit, non pas que la liberté ait besoin que le droit la produise (je veux dire de manière active), mais sans droit, sans la contrainte de la loi, la question de la liberté ne se pose pas. Et l’on pourrait dire que dans l’État de Nature, cet état où la loi se réduit à celle du plus fort, la liberté n’existe pas. La loi crée donc la liberté (de manière passive ou réactive), et c’est pourquoi « la liberté est consentement éclairé à la loi juste ». Mais qu’est-ce qu’une loi juste ? C’est une loi considérée comme telle, par celui qui la subit, donc, par défaut, une loi démocratiquement votée. Si la liberté est consentement à son aliénation partielle, on peut, avec profit, revenir sur cette antienne justifiant l’aliénation des libertés individuelles. Ces justifications sont au nombre de trois : le respect, la convention, la morale ; et c’est tout cela qui fonde le Contrat Social. Respect de l’autre car, selon la formule populaire « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » ;  la convention, car nous vendons, ou bien nous nous laissons déposséder chaque jour d’une nouvelle liberté au prix illusoire de notre sécurité ou de notre confort – et ce troc nous tue ; la morale, car la liberté comme valeur s’oppose à d’autres valeurs, et il faut bien dès lors hiérarchiser ces valeurs, c’est-à-dire se poser la question de la morale (la morale comprise comme l’échelle des valeurs) ; C’est ainsi que dans les pays catholiques, notamment en France, on privilégie l’égalité sur la liberté, et que dans des nations protestantes, c’est l’inverse. Et c’est ainsi que dans une république laïque, l’éthique républicaine est différente de celle d’une république islamique.