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Articles politiques

Confession libérale

Restons sur ce chapitre politique. J’assume d’être un penseur libéral, c’est-à-dire un opposant résolu et engagé au néolibéralisme économique ; et c’est bien à ce titre que je défendais ici récemment le Règlement Européen sur la Protection des Données personnelles, comme je défends chaque fois que l’occasion m’en est donnée ou que l’envie m’en prend, toute règlementation qui se donne comme fin de protéger nos libertés individuelles. Car, précisons ces deux points, ce sont bien les gens qui m’intéressent, pas le peuple ou la nation, pas des types réduits à leurs caractères taxinomiques ; et ce sont bien leurs libertés individuelles qui m’importent, celles qui se vivent au quotidien. Le collectif ne m’intéressant que comme collectif d’individus autonomes et censément sensibles et censés.

Pour un libéral, et cela peut en constituer une excellente et simple définition, une bonne règlementation est donc celle qui protège très concrètement une liberté menacée par un tiers, que ce tiers soit une personne physique, ou le Marché ou encore l’État, sans oblitérer au-delà du strict nécessaire la liberté de ces tiers. Et c’est bien en fonction de ce principe structurant mon éthique que je combats avec la même violence les excès liberticides du Marché et ceux de l’État. Car si l’un ou l’autre veulent porter atteinte à nos libertés pour de prétendues bonnes raisons, notre confort, notre sécurité, notre plaisir, notre bien, encore faut-il que chacun puisse en juger, en accepter l’abandon, souscrire à ce compromis, le plus souvent, foireux, d’abandonner très concrètement un degré de liberté pour un bénéfice, presque toujours illusoire : la RGPD parle de consentement libre, éclairé et explicite. Et ne parlons donc pas de cette escroquerie politique qui consiste à brader les libertés des gens, au profit de la nation, du peuple, de concepts plus ou moins douteux, plus ou moins fantomatiques.

La notion de consentement est ici, clé, et si l’État de droit peut trouver son origine dans un Contrat social qui n’est qu’une fiction politique acceptée, car nécessaire, la démocratie ne peut s’en contenter, et a besoin d’un consentement libre, éclairé, et explicite. Où l’on revient à ces conditions de possibilité : liberté de consentir ou de refuser, effort démopédique – la démopédie proudhonienne étant à l’effort de pédagogie marconien, ce que le jour est à la nuit, ou la communication est à la com –, recherche du consensus le plus large et refus de la dictature de la majorité.

La politique, jamais très loin de la philosophie

Si le travail philosophique a pris une très grande place dans ma vie, la question politique m’intéresse autant ; et, pratiquant l’une et l’autre pareillement, de manière passionnée et outrancière, c’est-à-dire nietzschéenne, la philosophie politique est logiquement un de mes sujets de réflexion favori. Et toujours en prenant ces positions paradoxales qui me rendent un peu difficile à suivre par ceux qui préfèrent les choses simples, les classifications binaires : d’un côté les croyants, de l’autre les athées, ici les matérialistes et là ceux qui pensent que l’esprit survit à la désorganisation de la matière, à droite les uns et à gauche les autres.

 

Donc, bien que mes obsessions existentielles ne me quittent pas, que les questions morales me travaillent toujours autant, je ne veux aujourd’hui ni chroniquer, par une mise en abime, l’ontologie de la vérité, ni évoquer à nouveau les fondements anthropologiques de la morale. Non ! je veux évoquer le RGPD, ce nouveau règlement européen censé légiférer la gestion des Données Personnelles. Car ce nouveau texte, applicable en mai dans l’Union, et qui vient d’obliger Facebook à rapatrier d’Irlande aux États-Unis, tous ses comptes non européens pour les « mettre à l’abri » d’une « protection juridique nouvelle », constitue bien un sujet majeur de philosophie politique.

Je ne vais pas détailler ici les nombreux attendus (173) d’un texte indigeste ni les quelques articles (une centaine) qui le constituent ; mais je veux, sans faire preuve de trop de naïveté, en rendre compte positivement. Car quand même, la technobureaucratie bruxelloise – et le terme de techno ne renvoie ici à aucun goût musical de ces fonctionnaires qui, s’ils sont branchés, le sont surtout sur la ligne de commandement de la ploutocratie mondialisée –  a produit un texte tendancieux, mais néanmoins protecteur des libertés individuelles. Et la question des libertés qui, seule, justifie le choix démocratique, est bien la première à m’intéresser en politique.

Cette prose juridique dit principalement deux choses : en premier lieu que la circulation des données est profitable au commerce et doit être, pour cette raison, favorisée ; en second lieu que le Marché ne peut collecter ou utiliser de données personnelles à l’insu de leurs propriétaires et sans obtenir leur accord. Et si ce texte me semble à ce point important, c’est qu’il confirme le statut de ces données, posant la question de leur propriété, de leur valeur et de leur exploitation, et prenant acte de la nature de notre réalité « marchande », et d’une forme d’épistémè « commerciale » qui doit tout à la réification du monde occidental par le Marché. Pour le dire plus trivialement, notre réalité a été « réduite par le Marché au Marché », structurée par sa vision et organisée pour ses besoins. La Commission européenne en prend acte, visiblement sans mauvaise grâce. Mais l’UE n’est-il pas un produit du Marché, créée, non pas par un homme politique, mais par un commerçant nommé Monnet – et que j’appellerais bien Jean Monnaie, si je ne craignais pas que certains ne comprennent pas le clin d’œil –, ancien banquier d’affaire après avoir fait fortune dans la contrebande d’alcool, et reconverti plus tard dans la carrière bureaucratique. Tout l’esprit de l’Union dans une seule tête : commerce, bureaucratie, banque, contrebande.

 

Je le rappelais encore tout récemment : la vérité, qui « est ce qui est », n’existe pas ; ce que je traduis par ce court aphorisme : « rien n’est vraiment vrai ». Par contre, je ne doute pas de la réalité du monde dans lequel nous survivons, un monde humain, car conçu, révélé, inventé par l’homme ; et en expansion. Ce monde où « tout est réellement réel », et dont les limites sont celles du discours ; un discours de plus en plus enflé sur un monde qui croit à l’image du « big data » (plus de 30 % par an). Quitte à accepter cette réification du monde, on pourrait dresser une taxinomie des objets qui constituent notre réalité : les objets connus du monde physique, les productions intellectuelles, les sentiments et les émotions, toutes choses pouvant constituer autant de données, personnelles ou publiques, plus ou moins partagées. Et l’ensemble de cette réalité reste humaine ; une réalité d’espèce, une réalité chaque jour plus marchandisée par notre système de production, d’échange et de consommation. Et les données sont un nouveau gisement d’exploitation commerciale, pour peu qu’on leur affecte une valeur d’échange plus ou moins fiduciaire. Qu’il s’agisse de matières premières, de produits manufacturés, d’une œuvre d’art, d’une émotion, d’un être vivant, d’une cryptomonnaie, d’un risque ou d’un espoir, d’une information, tout peut devenir un bien marchand, car tout peut permettre à des marchands au désir productif inépuisable de faire encore plus d’argent. La réification du monde occidental est donc essentiellement marchande, car le commerce déstructure notre réalité, la moud, et transforme le tout en un ensemble de produits d’échange. La grande roue du Marché ne broie pas seulement les consommateurs, elle moud la réalité comme la pierre d’un moulin qui en l’occurrence serait un moulin à vent. Et c’est la soif inextinguible du marché qui produit cet accroissement démesuré de la réalité, et beaucoup de données n’existent ou ne sont conservées comme telles, que parce que le Marché souhaite les exploiter et en tirer un profit de court terme. La data est le nouvel or noir et cette métaphore est suffisamment éclairante – comme une lampe à huile – pour que je la prolonge. Le Marché est prêt à l’exploiter, comme un hydrocarbure, quitte à forer sous l’antarctique, malgré les traités internationaux l’interdisant, ou sous l’arctique qui n’est pas encore protégé, quitte à pratiquer le viol, une fracture hydraulique de notre intimité. Remarquons que certaines zones du globe ont pu être protégées des ravages écologiques du Marché, que, par exemple, un traité de 1994 a créé un sanctuaire des Baleines, mais que notre intimité n’est pas aujourd’hui sanctuarisée et que Facebook ou Google y font impunément leurs forages à grand coups de trépans. Et cette trépanation de la boite cervicale de notre société n’est pas sans provoquer des séquelles.

La question de la nature des données, de leur statut, est problématique. Pour redire autrement ce qu’est la réalité, disons que c’est l’ensemble des données conservées à un certain instant par l’homme ; et on ne peut accepter que cette réalité soit la propriété du Marché ou son libre champ d’exploitation. Ce qui reviendrait à considérer, si je peux une dernière fois filer cette métaphore, que les matières premières ou la réserve halieutique n’appartiendraient à personne, ou plutôt appartiendraient à ceux qui décideraient de s’en emparer. Il fallait donc bien que le droit s’en mêle. Évidemment, je ne suis pas naïf et j’imagine bien que le Marché ne rentrera pas dans ce nouveau paradigme, à moins que de spectaculaires « actions de groupe » obtiennent de lourdes condamnations.

Je termine rapidement sur un dernier point, pourtant essentiel, car c’est bien là où je voulais venir. On s’en doute, ce Règlement Général de Protection des Données personnelles ne traite pas des données personnelles collectées et utilisées par l’Administration. Pourtant, si l’on veut protéger la liberté des gens, et faire obstacle à la surveillance généralisée des citoyens, à l’émergence de la société qui dénonçait Orwell, il faudra bien, dans une seconde étape, limiter le droit des États à violer notre intimité et s’inscrire en faux contre cette idée funeste, c’est-à-dire religieuse, que l’on pourrait violer quelqu’un, pour son bien, ou son salut.

Le citoyen, une espèce en voie de disparation

La seule question politique qui mérite d’être posée est celle de la démocratie, donc, d’une manière corolaire, de la laïcité.

Si la démocratie, c’est bien le gouvernement du peuple par le peuple, alors force est de constater que, non seulement nous n’en sommes pas là, mais nous n’en prenons pas le chemin. Et on ne peut l’expliquer sans dénoncer la collusion entre la classe politique, la bureaucratie étatique et le Marché, collusion pour éloigner les gens du pouvoir et ruiner la citoyenneté.

Ce que nous appelons faussement démocratie est devenu une fabrique à consommateurs de biens, de services, de soins et de sécurité, et, disons-le, de droits.

Société de consommation ou démocratie, il faut choisir ; car on ne peut à la fois être consommateur addict et citoyen engagé. Il faut choisir entre droits et devoirs, soumission et responsabilité, avachissement et vertu.

Le Marché a un besoin vital de consommateurs solvables et n’a que faire des citoyens. Et le Marché – confusion des intérêts – s’est attelé à une administration dont la fin est de transformer le citoyen en assujetti contribuable docile, et dont le tropisme est totalitaire. Le Marché a donc chevauché le Léviathan. Quant à la classe politique, parce qu’elle a une forte conscience de classe, elle a toujours préféré l’aristocratie à la démocratie, privilégié ses intérêts propres à ceux des gens ; et elle n’a jamais fait le deuil de l’Ancien Régime. Et cet attelage funeste du Marché qui conduit, de l’administration qui met en œuvre un projet de nature totalisant, et de politiques complices et veules, sera fatale à la démocratie et détruira la planète. J’ai lu quelque part que nous faisons disparaitre tous les ans environ 25 000 espèces vivantes. Le citoyen doit sans doute être compté au nom de ces espèces condamnées.

Décadence

Dans un recueil de textes déjà anciens : « Un candide à sa fenêtre », Régis Debray nous dit que « L’obscurantisme, aujourd’hui, a deux versants : le juridisme et l’économisme. Il fait bon marché de tout ce qui résiste à la mise à plat uniformisante du marché et du règlement. Soit les deux superstitions dont l’Europe a fait sa religion officielle ». Comment ne pas souscrire à cette analyse et contester ce vaste mouvement d’uniformisation, d’appauvrissement et de déshumanisation du monde ? Comment nier la prégnance de cette idéologie de l’uniforme, ou ne pas être effrayé de cette construction d’un monde « totalisant » – pour reprendre cette formule d’Edgar Morin qui parlait dans la même logique de la technobureaucratie contemporaine ? Idéologie que moi, outrancier décomplexé et prompt au raccourci, je nomme totalitaire. Car il s’agit bien, d’une manière insidieuse, subreptice, de nous empêcher d’être ce que l’on est, de vivre suivant notre choix ou notre goût. Et cette façon de nous empêcher de penser – par nous-mêmes – de décider – pour nous-mêmes –, d’inventer nos vies, parfois simplement de faire vivre des traditions auxquelles nous restons attachés ; cette façon de refuser toute hétérodoxie, cette stratégie d’installer partout une police de la morale, un gardien du politiquement correct, est bien d’essence totalitaire et nous renvoie aux pires cauchemars orwelliens. Et je ne parlerai pas aujourd’hui de l’écriture inclusive, autre folie du temps…

 

L’occident a raté son rendez-vous avec l’histoire, le rendez-vous de la libération des peuples, et la démocratie qu’elle a promue est non seulement peu démocratique, mais chaque jour l’est moins. Nous sommes empreints d’idéologies d’essence totalitaire, c’est-à-dire, liberticides, pour ne pas dire religieuses, et, en élargissant un peu le propos de Debray, je voulais dénoncer – quitte à m’y prendre en plusieurs fois – ces trois idéologies qui peuvent constituer un autre tripalium civilisationnel : l’humanisme, le juridisme et l’économisme.

Mais préalablement, car la chose, comme Brel le chanta jadis, « me gonfle un peu mes vieilles roubignoles » je veux dénoncer aussi le jeunisme, autre idéologie du Marché à laquelle nous devrions nous plier pour ressembler à cette image que la pub nous renvoi du parfait consommateur : un post adolescent urbain à l’allure rebelle, mais au fond docile comme un caniche, habillé de couleurs vives, et qui saute comme un cabri en criant « Houpi ! Houpi ! Elle est pas belle la vie ? » ; et bankable ; évidemment ! Et ce jeunisme sociétal se décline de plusieurs façons également mortifères. Citons la religion de la vitesse, le goût du gaspillage, le culte du puéril inconsistant et irresponsable. On a le choix…

Notre civilisation est sénile, nos idées sont vieilles comme le monde ; tout cela se meurt. Onfray ose parler de décadence, mais Nietzsche, visionnaire et prophète, avait bien senti la chose dès la toute fin du XIXe. Et dans sa folie lumineuse, il avait daté ce que j’appelle moi l’équinoxe du progrès au mois de septembre 1888 – on peut relire l’Antéchrist. Mais le Marché continue dans sa com à nous mettre en scène comme des gamins qui n’ont d’autre ambition que de consommer leur argent de poche, et que l’on peut faire rire ou pleurer par quelques artifices de communication : « Que d’émotion, que d’émotion ! ». Et les politiques sont ravis d’en rajouter, ravis de nous transformer en enfants pour pouvoir nous traiter comme tels : nous moucher, nous torcher et nous taper sur les doigts : « c’est pas bien de faire du vélo sans casque ! tu pourrais te faire bobo ! ». En fait, ils laissent l’administration le faire, acceptant d’être tenu en tenaille entre le Marché et la Bureaucratie, deux matrices qui ne savent que réifier le monde, le mettre en chiffres, en catégories. Où l’on voit qu’il faudrait revenir à cette distinction des registres. Le Marché fait du business, quelle qu’en soit l’exorbitance des coûts environnementaux ; la Bureaucratie produit de la norme et ignore, par nature, l’humain, ce que Debray appelle ici « ce qui résiste à la mise à plat uniformisante du règlement » et ce qu’il nomme ailleurs « les fonds de cuve » ; et c’est pourquoi nous avons besoin de Politiques qui s’intéressent peu à l‘administratif, la gestion domestique, pour s’occuper de l’humain, son présent et son avenir. C’est dire que nous avons besoin de dirigeants qui n’ont surtout pas fait l’ENA ou Sciences Po.

 

Remarquons que dans certaines sociétés où les valeurs ne sont pas forcément celles du Marché, c’est-à-dire indexées sur le dollar, la maturité, voire le grand âge, associé à la sagesse, est une valeur en soi. Et l’on respecte les vieux. Ici, c’est l’inverse ; ce fut la jeunesse qui a eu de la valeur, aujourd’hui c’est la puérilité. Nous sommes invités à faire station à l’âge de 13 ans, surtout mentalement ; à zapper notre vie, à faire n’importe quoi, surtout n’importe quoi ; puis à accepter d’être punis et renvoyés dans notre chambre à jouer avec les gadgets que le Marché nous offre – pardon, nous vend. Il faut rester jeune, toujours, et dans ce même temps éternellement court, sans qu’il y ait le moindre paradoxe à vivre vite, il faut non seulement rester dans le mouvement et le bruit, mais nous précipiter toujours devant, vers le mur et la mort. Il faut tout consommer, dans l’urgence, jouir dans un spasme, et courir, toujours courir. L’image qui s’impose est celle de James Dean dans « la fureur de vivre ». Je trouve d’ailleurs le titre original plus intéressant, plus juste : « Rebel without a cause » ; adolescent travaillé par ses problèmes existentiels, pour ne pas dire hormonaux, et qui devient un rebelle de pellicule ou de magazine, un personnage conceptuel, un produit qui peut être utilisé pour vendre d’autres produits : des tee-shirts, des placements bancaires pour les djeunes, ou bien l’american way of life. Et ce goût du gaspillage, cette nécessité de se goinfrer, d’adorer aujourd’hui ce que l’on détestera demain, de gober, gober encore, puis vomir, pour pouvoir à nouveau, jusqu’au dégout, bâfrer encore, se goinfrer, se vautrer, consommer est bien dans l’air du temps. Mais de quoi s’agit-il, si ce n’est d’une impérieuse nécessité de tuer le désir ? Un désir qui se dissout dans la jouissance. Du moins une forme de jouissance, mais n’est-ce pas ce que l’on appelle être décadent ?

Humeur

Je ne suis pas toujours aussi assidu que je le devrais à ce blog, mais mon travail d’écriture, ininterrompu, peut parfois, et sur des périodes assez longues, me retenir ailleurs ; me tenir à autre chose, un livre par exemple qui paraitra sans doute un jour. Mais je continue à vivre sous la même discipline simple et salutaire, une exigence spirituelle qui me permet d’être ce que je suis et de répondre à ma conformation psychologique : lire et écrire. Et ces deux disciplines participent de la même éthique et d’un reste de plaisir d’être encore. Et je voudrais pouvoir tout céder à ce penchant, sans autre morale, car je sais qu’il s’y joue aussi quelque chose d’essentiel – et d’aussi simple qu’un équilibre qu’il me faut à tout prix tenir, au risque de tomber et de ne pas me relever.

Nécessité autant que plaisir, et qui me conduisent à me ressourcer dans la nature et les idées, au risque de m’y enfermer et de me couper du bourdonnement de la vie. Car il faut bien vivre aussi, assumer des responsabilités professionnelles, « être dans la vie », participer au grand bordel, consentir aux exigences sociétales, et s’y perdre, s’y abimer, s’y laisser engluer et salir comme un oiseau de mer dans le goudron qui surnage à la surface des eaux ; et puis fuir pour se retrouver enfin, un peu, dans une forme de solitude habitée par quelques visages. Nietzsche décrit bien ce processus « Dans la foule, je vis comme la foule et ne pense pas selon mon être ; au bout d’un certain temps, j’ai toujours l’impression que l’on veut m’exiler de moi et me ravir mon âme – et je deviens méchant avec tout le monde, et je redoute tout le monde. Le désert m’est alors nécessaire pour redevenir bon ». Et sans doute aussi pour penser à nouveau.

Je ne vis pas en ville, c’est un choix. Je ne suis ni branché ni vraiment connecté. Je regarde la mode comme on regarde passer les trains, parfois amusé, toujours consterné, et si j’aime la communication, je déteste la « com » et ses prêtres sans âme, sans cerveau, sans autre éthique que de nous vendre ce dont nous n’avons nul besoin, quitte à mentir sur tout. Nos parents appelaient cela de la réclame. C’est devenu une simple escroquerie. Aujourd’hui, elle est partout, formellement puérile et débilitante, et fondamentalement mensongère : dans ma boite aux lettres, dans mon poste, sur les murs de ma ville, dans les discours politiques, dans celui de mon banquier. Elle est devenue pour beaucoup un mode de vie, une culture, celle du mensonge : croire et faire croire que des vessies sont des lanternes, qu’un regrès est un progrès, une politique liberticide du libéralisme, un ajustement une réforme, un conformisme bourgeois un progressisme, des vieilles lunes des idées neuves. Macron, ce nouveau Giscard, est de ce point de vue l’image la plus moderne dont on pouvait rêver : tout est vieux chez lui, sauf l‘usage toujours plus abouti de la com.

J’aime lire, car lire c’est converser. Et je puise beaucoup dans cette conversation solitaire, ininterrompue ; par exemple pour penser la vie, ou la politique. Non pas que j’ai besoin que l’on m’apporte mes idées, mais j’ai besoin de confronter ces idées, ces opinions, ces sentiments qui m’habitent, à plus intelligent que moi. Si elles tiennent le choc, c’est sans doute qu’elles ont quelque épaisseur.

Et je vois bien que deux choses me passionnent, les questions morales et la politique ; et tout ce que j’écris tiendrait dans trois sommes titrées simplement par ces formules : Tome 1 : Des corps ; Tome 2 : De la morale ; Tome 3 : De la politique ; une façon de poursuivre un dialogue avec Spinoza, Nietzsche et Machiavel, et de parler toujours de la même chose : la liberté. Car je suis un libéral, c’est-à-dire que je m’inscris en faux contre ce que l’on appelle, au plan économique, libéralisme. Et qui n’est pas plus du libéralisme que la com est de la communication, puisqu’il s’agit en l’occurrence de donner toute liberté au Marché d’asservir les gens, alors que je défends, moi, la liberté des gens, pas celle du Marché qui les broie.

Parlons donc un peu politique, même si c’est pour redire toujours un peu la même chose. Le peuple (et j’en suis) n’est ni prêt à accepter une véritable monarchie ni prêt à assumer la démocratie. En fait, je crois qu’il est écartelé entre deux aspirations contraires, entre son affect et sa raison. Côté affectif, il reste très marqué par son enfance, et ne peut faire son deuil d’une époque de sa vie quand il vivait sous la tutelle bienveillante de ses parents. Il reste nostalgique de cet état puéril, déresponsabilisé, mais très agréable aussi. Et il peut s’attacher à un monarque, un empereur ou un président de la république, poussé par ce sentiment inconscient : comme les enfants s’attachent à leurs parents, les chiens à leur maître, les moutons au berger qui les vendra, ou en fera son ordinaire. Et je fais l’hypothèse que, si les continentaux restent attachés à un père, un roi ; dans les iles, on serait plus enclin à cultiver un attachement à la mère (sans aller sur le terrain de Lacan) et donc à préférer une reine.

Et puis la raison qui, venant au secours du besoin de liberté, nous pousse vers la démocratie. Raisonnablement qui peut défendre la monarchie et douter que la démocratie soit le meilleur des systèmes ? Et qui peut accepter sans fortes réticences l’aristocratie quand on voit comment elle contient tous les ferments qui la feront tourner en oligarchie, voire en ploutocratie, voire, comme c’est le cas en occident, en médiocratie bureaucratique.

On peut regretter que le peuple ne soit jamais assez vertueux – et par ailleurs personne ne l’y aide – pour se gouverner démocratiquement, et c’est pourquoi nous continuerons longtemps à vivre dans des systèmes, ou les trois régimes (monarchie, aristocratie, démocratie) coexistent en un, c’est ce que l’on appelle le parlementarisme. Mais c’était déjà un peu le cas dans la France de l’ancien régime – sa dimension démocratique était réelle. C’est aujourd’hui encore le cas dans notre monarchie présidentielle. Tout ne serait alors qu’une question de dosage ? Peut-être ! Et de séparation des ordres, d’une part, et des pouvoirs, d’autre part. Travailler à séparer le laïc et le sacré, ce qui conduit à désacraliser la République, ses institutions et ses hommes ; mais aussi le Peuple. Travailler à mieux comprendre de quelle nature sont les pouvoirs qui se disputent le gouvernement des hommes. Et parmi les pouvoirs proprement politiques, séparer les fonctions : législative, exécutive, judiciaire. Et tout articuler en fonction d’une fin qui serait le développement des libertés individuelles. Ce qui ne pourra se faire que si on redonne du pouvoir aux gens, beaucoup de pouvoir, pour rééquilibrer un peu les choses.

Sur la séparation des ordres, je plaide pour une laïcité la plus pure possible, radicale, et c’est sans doute ce qui me distingue tant, par exemple, de Régis Debray que j’admire par ailleurs. Je milite pour une laïcité quasi religieuse, je veux dire pour une sacralisation de la laïcité, et accepte volontiers que l’on me traite d’intégriste de la laïcité.

Sur la démocratie, j’en suis venu à penser qu’il conviendrait de distinguer citoyenneté et nationalité. Car on ne peut imaginer de démocratie digne de ce nom qu’entre des hommes et des femmes vertueux, pourvus d’une conscience politique et mus par un idéal de liberté. C’est pourquoi la liberté ne peut se concevoir qu’entre égaux – idée chère à Arendt –, entre citoyens prêts à assumer leurs devoirs politiques. La démocratie suppose donc de distinguer des nationaux qui sont protégés par des droits, et des citoyens qui s’engagent activement dans le gouvernement de la nation et en assument les devoirs. Je vois donc mal, en l’état perverti de nos sociétés, l’avènement d’une démocratie populaire conforme à mes vœux et dont les gens ne veulent pas. Car, dans leur grande majorité, les gens ne veulent pas assumer de devoirs. Ils sont prêts, sans honte particulière, à se soumettre, et le font : complaisance, soumission et conformisme. Pourvu qu’ils puissent se vautrer dans une société de consommation et conserver des droits qui ne leur ont rien couté et pour lesquels ils ne se sont jamais battus. Pour la minorité qui le souhaite, on pourrait imaginer une démocratie qui n’aurait évidemment rien à voir avec une aristocratie réservant à une forme de noblesse les rênes du pouvoir, et au peuple une situation de quasi-servilité. Et ce système serait évidemment ouvert, libre, car toute personne souhaitant s’engager, assumer ses devoirs de citoyen serait accueillie fraternellement (et donc sororitalement)