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Le désenchantement de l’Occident

La pensée, c’est la respiration de l’âme. Elle n’a donc ni objet singulier ni fin particulière : c’est un flux. Et comme la respiration pulmonaire, la pensée est flux et reflux, simplement nécessaire, vitale.

Et le savoir n’est qu’accumulation de témoignages étrangers à l’être qui pense. Quant à la connaissance, si jouissive soit-elle, elle n’apporte que dans les limites de cette émotion de l’expérience.

J’entends bien, comme dit Ricœur que le plus court chemin de soi à soi passe par l’autre, et, comme l’a dit autrement Augustin, qu’on peut devenir un autre pour soi-même, sujet et objet, objet de ses propres pensées, mais ce chemin peut aussi être l’occasion de se perdre ; et par ailleurs, la pensée, l’analyse, l’expérience sont très insuffisantes à fonder quoi que ce soit : ni dogme ni morale. Tout au plus une opinion…

 

Ce week-end, les islamistes ont encore détruit à Palmyre : après les temples de Bêl et Baalshamin, un arc de triomphe vieux de plus de 2000 ans. La communauté internationale aurait pu reprendre militairement cette ville antique inscrite au patrimoine de l’humanité. Elle ne l’a pas souhaité.

Dans le même temps, je lisais dans un quotidien un éditorial de plus sur les jeunes européens qui partent faire le djihad en Syrie et payent cher leur engagement : plusieurs milliers se seraient engagés et plusieurs centaines seraient déjà morts. On peut, comme Valls, s’en inquiéter ; on doit aussi s’interroger sur cet engagement, qui est celui de jeunes qui combattent pour leur idéal, comme en d’autres temps certains partirent se battre contre le fascisme en Espagne – la comparaison va faire hurler, c’est souhaité. Ces jeunes sont évidemment désenchantés. Et le mal qui ronge notre société est ce désenchantement, non pas du monde – et c’est peut-être la limite de l’expression de Weber. Car il ne s’agit que du désenchantement de notre monde, c’est-à-dire d’un Occident incapable de nous faire rêver, asséché par la raison. Mais comment pourrait-il en être autrement d’un occident bourgeois ? Comment imaginer qu’un Hollande ou un Sarkozy, qu’un Valls, qu’un Macron, ou qu’une Vallaud-Belkacem puisse faire rêver.

Et puis, je pense qu’il serait temps de se préoccuper un peu de nos valeurs. L’occident s’est construit sur deux valeurs qui l’aliènent, et que les islamistes combattent : la pitié et le profit. L’occident bourgeois est écartelé entre sa dimension religieuse – c’est Nietzsche qui parlait du Christianisme comme de la religion de la pitié –, et sa dimension marchande. Dans nos sociétés, tout est à vendre, car tout doit se vendre, et toute relation est commerciale, source de profit. Le seul véritable principe structurant de l’occident, c’est la prostitution généralisée, et que des jeunes gens sont capables de donner leur vie pour échapper à cela, c’en deviendrait presque rassurant. Qu’ils soient manipulés, que le système au service duquel, naïvement, ils se mettent soit fascisant, c’est autre chose.

L’humanisme est aussi une religion

Il faut se méfier de toute spéculation idéaliste en raison de son caractère religieux.

L’idée de Dieu, autrement dit le dieu des religions, résulte d’une tentative d’objectivation de l’essence de l’homme. Et cette tentative qui répond à un besoin anthropologique, participe d’une démarche culturelle, voire civilisationnelle. C’est pourquoi toute civilisation a un pilier religieux, et que toute culture a sa ou ses religions.

Regardons d’un peu plus près, ce qui se passe depuis deux ou trois siècles en Occident, et par exemple en France – mais l’exemple américain vaudrait tout autant. Nous avons coupé le chef de notre roi, et dans le même temps, sous la forme concordataire, rompu, ou pris nos distances avec la religion catholique. Mais nous n’avons pas aboli la monarchie. Nous lui avons simplement donné une forme plus aristocratique, et résolu de nommer nos monarques par la voie (ou la voix) des urnes, ce qui ne fait pas de nos régimes des démocraties. D’ailleurs, on voit bien cette évolution, plus évidente encore aux États-Unis d’une captation du pouvoir par des dynasties (les Kennedy, Clinton, Bush …). Et en France, nous y viendrons forcément, sauf à créer un jour, ici, une démocratie (non pas « formelle », mais « substantielle », pour le dire avec les mots de Fukuyama). Et s’agissant de la religion, les Lumières ont essayé, sans vraiment y arriver, de substituer au christianisme, une autre religion, une autre réponse à ce besoin d’objectiver l’essence de l’homme ; et cette spéculation idéaliste s’est appelée humanisme. Nietzsche n’était pas dupe, et quand il dénonce le romantisme, et notamment celui de Rousseau, c’est bien ce qu’il pointe. Il reprend d’ailleurs ainsi la terminologie de Stirner qui est très clair : «  On oppose les philosophes aux hommes religieux. Mais ont-ils pensé à quelque autre chose qu’à un idéal, ont-ils médité sur autre chose que sur le moi absolu ? Partout aspiration et espérance, et rien d’autre. Nous appelons cela du romantique ».[1]

[1]. L’unique et sa propriété.

A méditer à la plage

Même si l’aphorisme « Evaluer n’est pas juger » sonne comme une évidence, il est toujours sage de le méditer, tant notre propension à juger est grande et problématique. Les capacités cognitives de l’homme, d’analyse, de projection, et ce que Platon, par la voix de Socrate appelait son Thymos font de l’homme un animal responsable ; donc corrélativement, et dans le domaine des relations, une bête politique. Aristote, disciple de Platon, le signifiait justement en ces termes[1] : « L’homme est un animal politique » (« Zoon Politikon ») ; Et Socrate aurait pu le dire ainsi : l’homme est un animal thymotique. Je dis la même chose, ici et ailleurs, quand je dis, comme un clin d’œil au Stagirite « L’homme est un animal orgueilleux ». L’homme est responsable, par essence, c’est-à-dire que, quels que soient ses déterminismes, son éducation, son histoire phylogénétique, il possède, à défaut d’un libre arbitre, une capacité d’évaluation, et partant, de faire des choix qui l’engagent. Mais évaluer n’est pas juger, même si tout choix humain détermine une axiologie, c’est-à-dire se fait sur le plan moral. Car si évaluer, c’est non pas déterminer la valeur des choses – car les choses n’ont pas de valeur intrinsèque –, mais donner une valeur, subjective, aux choses, – valeur « humaine, trop humaine », pour paraphraser Nietzsche – ; si donc, évaluer c’est donner une valeur, juger, c’est objectiver cette valeur ; et cette autre démarche est religieuse, et comme telle, problématique.

Et, ayant l’esprit laïc[2], défendant ce que l’on pourrait appeler l’esprit de responsabilité, ou l’esprit de révolte[3], je me méfie de ce goût de juger – juger sans comprendre, juger avant de comprendre, juger tout court –, car juger, c’est objectiver. Et s’il faut conclure, c’est par une citation de mon maître, un fragment daté du printemps 1880, et publié après sa mort[4] : « Ce qu’on apprend d’abord, ce n’est pas la compréhension en profondeur des choses et des hommes, ce sont des jugements de valeur sur les choses et les hommes ; ces jugements interdisent l’accès à la connaissance véritable. Il faudrait d’abord, par un scepticisme radical de la valeur, renverser une bonne fois tous les jugements de valeur pour avoir la voie libre »

[1]. Dans « La politique ».

[2]. Et là encore, j’invite mon lecteur, ou mon contradicteur, à revenir sur ma définition de la laïcité, qui n’a pas grand-chose à voir avec la séparation de l’église et de l’état.

[3]. Le thymos, que je « traduis » par orgueil, c’est à la fois le désir de reconnaissance et l’indignation, la fierté et la honte, un certain gout de la singularité… mais peut-être faut-il revenir au texte de Platon, à la division de l’âme qu’il explique au livre IV de « La République ».

[4]. Lors de ses promenades quotidiennes (sauf lorsqu’il était alité) Nietzsche, prenait des notes sur de petits carnets qu’il conservait.

Parerga

S’agissant de la notion de progrès, comment ne pas voir que ce sont d’abord les contraintes anthropologiques et l’évolution « naturelle » de l’Homme qui orientent le sens de l’histoire et déterminent son axiologie. Ce sont elles, qui, par exemple, ont conduit au Marché et, conséquemment, à l’uniformisation du monde. Car le Marché, cet espace virtuel de libre échange de biens, est le produit et du besoin convulsif de consommer et de la rationalité maladive de l’homme. Et cette compulsion est une des formes de la libido si particulière d’une espèce dont le désir ne connait pas les cycles d’activité et de repos sexuels que les autres espèces connaissent ; quant à la rationalité, tout est affaire de conformation et de taille du cerveau humain. Mais peut-être faudrait-il rajouter aussi, pour faire bonne mesure, le caractère mimétique de l’humain qui se laisse toujours prendre par la mode, y compris et surtout s’agissant de mode de penser.

Peut-on, dès lors, comme Fukuyama le dit, en conclure que l’apparition du capitalisme financier, ou de la « démocratie » parlementaire était inévitable ? Absolument pas ! Car si la nature même de l’homme et ses aspirations naturelles déterminent le possible, comme un faisceau de trajectoires orientées, c’est l’enchainement imprévisible et indéterminé des volontés et des phénomènes qui résout l’équation causale, sachant que chaque mouvement modifie la distribution des données et produit une nouvelle hiérarchisation des probabilités d’occurrence des possibles.

La fin de l’Histoire

Dans un article publié pendant l’été 1989, puis dans un trop fameux livre , Francis FUKUYAMA développait l’idée que nous vivrions en cette fin de siècle – reportons-nous dans les années 90, et en cette année 89 où le mur tomba – une fin de l’histoire. Cette idée a fait long feu, et depuis les printemps arabes, il est plus facile de la contester. Et si je conteste aussi cette vision, c’est déjà, de mon point de vue, parce que l’Histoire au sens hégélien, donc marxiste du terme, est une illusion. Illusion, cette vision d’une évolution anthropologique naturelle vers ce qui constituerait notre modernité ; extrapolation, cette lecture d’un cheminement prétendument orienté, objectivable sous la forme d’un progrès dont on pourrait questionner la nature : technologique, moral ? L’humanité ne s’élève pas suivant un processus darwinien vers un état d’achèvement, de plénitude, une hauteur de laquelle elle pourrait regarder et juger son passé, et si la civilisation est bien le cadre qui témoigne de l’effort de l’homme pour échapper à sa nature, cet espoir est vain ; vanité qui s’exprime à la fois dans le fait religieux – fait constituant – et dans les conflits idéologiques permanents.
Non, l’Histoire ne s’est pas accomplie ; et au sortir de deux conflits mondiaux majeurs, nous n’abordons pas un état du monde et stabilisé et optimisé.
L’Histoire, si l’on voulait jouer du concept, me semble plutôt constituée par l’infini retour des choses, le retour du même. Et ce même, image renouvelée, mais permanente, est celle de la nature humaine. Tous les systèmes, toutes les idéologies nous ont toujours ramenés au terme des révolutions aux rapports de domination dans une société aristocratique. Nous ne sommes en fait jamais sortis de la relation maître-esclave, malgré ce que FUKUYAMA en dit et qui est presque risible ; citons-le quand il évoque les deux révolutions française et américaine : « ces deux révolutions démocratiques ont en effet aboli la distinction entre maître et esclave ». Faut-il rappeler que ces révolutions ne furent pas démocratiques, car elles ont mis en place des systèmes représentatifs, donc aristocratiques, pour éviter tout risque démocratique ? Faut-il rappeler qu’elles n’ont pas aboli les rapports de domination ?
En fait l’analyse de Fukuyama est contestable plus d’un titre.
Tout d’abord, il semble réduire le monde à la civilisation occidentale, et je ne serais pas loin d’être prêt à le suivre, s’il pouvait, non pas s’interroger sur une possible fin de l’Histoire, mais sur une possible fin de l’Occident. Car notre civilisation est effectivement arrivée, après l’échec des idéologies fascistes et communistes, à son stade d’achèvement – c’est-à-dire d’épuisement – et ne pourra plus dès lors évoluer. FUKUYAMA évoque l’abolition de la relation maître-esclave ; la pilule est amère et dure à avaler, et comment ne pas dénoncer ceux qui promeuvent le travail comme valeur, et opèrent ainsi une transvaluation en substituant à la relation maître-esclave la relation patron-employé ?
Et puis, il utilise ce terme de démocratie libérale comme signifiant du monde, en fait de la civilisation occidentale. Et rappeler que cette démocratie n’en est pas une n’est pas essentiel ici : ce qui me frappe, bien que ce soit ici pertinent, c’est de définir une démocratie par son essence libérale, donc économique. On pourrait l’imaginer définie, construite, sur le registre des valeurs, de la morale ; elle se construit sur le registre commercial, marchand, et l’on peut donc dire que les « démocraties occidentales », sont des produits, non pas d’une utopie, d’un désir de changer le monde, de réaliser l’homme, mais le simple produit du marché. La démocratie occidentale, dans les faits, c’est le gouvernement du peuple par le marché, pour le marché. Et la révolution libérale qui a fait tomber le mur et a soldé l’héritage monstrueux de Mao n’a pas aboli la relation maître-esclave : elle l’a consacré, sous une forme plus subtile, plus perverse.
Autre illusion développée par FUKUYAMA dans un chapitre spécifique, sans doute accessoire : Il qualifie les états dictatoriaux de régimes forts, alors que tout lecteur d’ARENDT sait que la violence est toujours une preuve de faiblesse.

[1]. La fin de l’histoire et le dernier homme.

[2]. Voir mon essai « Plaidoyer pour une démocratie populaire »

[3]. J’assume évidement tout ce vocabulaire nietzschéen : de l’éternel retour à la transvaluation des valeurs.