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Articles politiques

Le necessaire triomphe des faibles.

La loi c’est le triomphe du faible sur le fort, car la loi c’est ce qui sépare la force de ce qu’elle peut.

Les différences entre droite et gauche politiques sont à la fois moins radicales et plus essentielles qu’il n’y parait, et en fin de compte, les idées portées par la gauche sont, du fait de la nature réactive des valeurs qui les produisent, naturellement destinées à s’imposer. Et quand j’emploie les expressions « essentielles » ou « naturellement », j’inscris mon propos dans une analyse psychologique des forces en présence, et si je parle de « forces réactives », c’est en reprenant  une approche singulièrement Nietzschéenne.

En effet, si l’on évalue, à sa manière, comme il le fit, en qualifiant et quantifiant ces forces en présence à l’aide du concept de « volonté de puissance » qui donne à ces forces couleur et saveur, on doit constater que la pensée de gauche est essentiellement négative, et s’oppose à une autre, plus affirmative, que l’on qualifie à droite. Et ce faisant, je ne me positionne pas sur un quelconque échiquier partisan, en prétendant par exemple que la gauche serait réactionnaire, ou le serait plus ou moins que les tenants du camp d’en face ; je prends donc le risque fort de l’incompréhension, en me situant moins sur le registre politique que sur celui de la philosophie. Et j’y reste pour constater que la gauche, parce qu’elle est réactive, c’est-à-dire fondamentalement faible – Nietzsche aurait dit « dans le camp des esclaves » – doit l’emporter dans son rapport de forces avec une droite idéologiquement active, forte – et qui serait « dans le camp des maîtres ». Car si le fort est ici inhibé, incapable d’activer ses forces, par nature actives, le faible dispose de forces réactives qu’il peut activer et imposer à tous. Nous assisterons donc nécessairement, car c’est dans l’ordre des choses, au triomphe de la médiocrité ; la force active condamnée à réagir à des forces réactives qui s’activent, et à cet apparent paradoxe d’esclaves qui s’imposent en maîtres face à des maîtres qui se conduisent en esclaves ; ce que Nietzsche appelait nihilisme. Mais la pensée de Nietzsche est complexe et ses aphorismes doivent être relus plusieurs fois pour bien comprendre le cheminement de ses analyses paradoxales. Par exemple dans le numéro 224 de « Choses humaines, trop humaines », il détaille un processus qu’il nomme « Ennoblissement par dégénérescence ». Il y explique que « les natures les plus fortes conservent le type fixe, les plus faibles contribuent à le développer ». Comprenons : « c’est précisément la nature la plus faible qui rend tout progrès généralement possible ».

Ne doutant pas d’avoir troublé mon lecteur en essayant d’appliquer une théorie philosophique nietzschéenne à une situation politique, quitte à en assumer l’anachronisme, je termine en clarifiant un point : la liberté est une vertu active, noble comme le sens de l’effort, ou la laïcité ; l’égalité, surtout quand elle se pervertit en égalitarisme est une vertu réactive, vile, comme le travail ou la tolérance.

Biodiversité et diversité sociologique.

Chroniquant récemment[1] le massacre des éléphants et la parution d’un livre de Pascal Picq « De Darwin à Lévi-Strauss », je déplorais alors, en écho à sa voix, les atteintes de plus en plus irréversibles à notre biodiversité. Et le sujet est assez grave pour que j’y revienne et élargisse mon propos en empruntant d’autres chemins, aujourd’hui plus politiques. Notre humanité va-t-elle mourir, malgré une croissance démographique qui ne serait que l’annonce de sa fin ? Va-t-elle progressivement s’éteindre par perte de sa diversité, et de sa capacité d’invention ? J’entends ici le terme de diversité, comme affirmation de l’existence d’objets, d’êtres, de choix ou de destins singuliers, d’identités particulières et par extension le principe de respect de ces identités, et d’une nécessaire contention de la norme.

L’un de nos problèmes létaux peut donc s’exprimer ainsi : notre système technobureaucratique mondialisé est perverti. Le grand Léviathan produit, comme une exsudation malsaine, des hommes et des femmes à son image, des produits formatés, robotisés, des individus atteints de panurgisme, et qui jouissent de l’illusion de vivre en maîtres au-dessus du vulgaire, alors qu’ils ne forment qu’un troupeau d’animaux de basse-cour affublés de perruques. La solution n’est donc pas tant, comme Richard Descoings le croyait, d’ouvrir le concours de Sciences Po à une jeunesse socialement reléguée afin que ces jeunes « culturellement défavorisés », porteurs potentiels d’autres valeurs, virtuellement « révoltés », rentrent dans le rang méritocratique et soient formatés par le Système – dressés comme le disait Stirner –, que de fermer Sciences Po, ou de renouveler radicalement sa ligne programmatique et son corps d’enseignants. Il faut donc, et de manière urgente, casser ce formatage, afin que nous cessions à terme de confier les clés de notre avenir à une pseudo élite dont le recrutement et la promotion reflètent leur dimension domestique, leur capacité à accepter le dressage, à penser comme ce système failli veut qu’ils pensent. Car on fait ainsi perdurer et enfler une caste dont les membres reproduisent à l’infini des schémas de pensée convenus, confortés en cela par leur isolement dans une société des mêmes où les énarques parlent avec les énarques et se convainquent qu’ils ont forcément raison, malgré tous les démentis des évaluations qu’ils produisent et d’une réalité sociale qui leur échappe dangereusement. Soit dit en passant, je n’ai personnellement jamais réussi à me convaincre que le fait que mon chien fasse le beau soit une preuve d’intelligence.

Toute atteinte à la biodiversité, et plus généralement toute atteinte à la diversité est une atteinte à la vie, et cela vaut pour les espèces vivantes, les individus, les ethnies, les nations, les paysages ; à savoir, et ce n’est pas un paradoxe, cela vaut pour les individus considérés de manière singulière, et les groupes d’individus, considérés comme homogènes. Je remarque aussi que notre système politique majoritaire n’est rien d’autre qu’une machine à évacuer les minorités, à les bâillonner, à tuer la diversité des voix. Évidemment, toute diversité génère des conflits ; les espèces, les groupes se retrouvant en concurrence sur des territoires donnés, en dispute sur des enjeux existentiels ou commerciaux. Les nations, on le sait trop bien, se sont construites dans le sang, en s’opposant à leurs voisines ; et ces conflits, dommageables par ailleurs, ont néanmoins eu un rôle régulateur, dont la vertu peut évidemment être discutée. La vie se construit donc sur des équilibres fragiles entre singularité et cohésion, des rapports de force constants – dont les unes sont attractives, cohésives, et les autres répulsives, déconstructives –, et la paix ne peut durer que sur un rapport de forces qui se neutralisent en s’équilibrant. Uniformisons le monde, transformons l’humanité en troupeau, la nature en jardin, supprimons la diversité (nous faisons disparaitre tous les ans environ 25 000 espèces vivantes, 25 langues parlées, autant de traditions ancestrales), et nous stériliserons ce monde qui demain n’aura plus qu’à mourir, car il ne saura plus trouver matière à conflit et à équilibre, ou, faute de pouvoir s’opposer – sur un champ de bataille, un terrain de sport, ou une confrontation culturelle –, les groupes constitués imploseront en important en leur sein la violence qui les détruira de l’intérieur.

Favoriser la diversité, c’est donc protéger les identités, individuelles et collectives, et c’est donc, par exemple, refuser que la nation française perde son identité ; et le risque c’est qu’en considérant, dans l’espace public, sur le même pied, toutes les cultures, toutes les religions, toutes les idées, on fasse disparaître ce que je nomme l’identité française et qu’ailleurs on nomme le génie français. Notre identité nationale doit subsister, exister de manière vivante,  évolutive et ouverte – car elle doit se réinventer en permanence –, et se confronter aux identités allemande ou française, chinoise ou iranienne. Il faut que les nations, comme les individus, existent et s’assument de manière singulière.

Nous devons donc nous battre contre l’uniformisation sous toutes ses formes, avatar hideux de la mondialisation. Chaque personne – personne physique ou morale, individu, nation ou groupe constitué –, doit s’affirmer comme singulier et défendre radicalement son identité propre, ses valeurs, sans jamais les négocier avec ses voisins, et exiger de leur part un respect égal à celui qu’il leur porte, et s’inscrire dans une relation contractuelle saine avec eux.

Mais chacun est aussi légitime à essayer de bousculer les valeurs de son groupe, mais sans s’étonner que le groupe protège ses dites valeurs. Personnellement, si je me sens trop souvent en décalage avec les valeurs françaises, je les assume néanmoins. Quelles sont-elles ?

–          Un tropisme malsain pour l’égalité ;

–          Une forme de laïcité très catholique ;

–          Une approche jacobine donc monarchique de la démocratie ;

–          Un gout étonnant pour la médiocrité ;

–          Un caractère industrieux ;

–          Un orgueil injustifié et un esprit frondeur.

Et la capacité surprenante à transformer toutes ces contradictions en génie national.

 

 



[1]. Le 9 mars.

De la responsabilité.

Être responsable, ce n’est pas, comme je l’entends trop souvent, être « cause de ». La responsabilité est une assignation, parfois injonctive, à assumer, c’est-à-dire à porter et à rendre compte – qu’importe que l’on ait enfanté, si l’on reconnait ou si l’on adopte. On doit rendre compte de ses actes, mais aussi, en droit, de ceux de ses enfants, animaux domestiques ou de rente, de ses employés, de ce que l’on possède, garde, ou fabrique. La responsabilité est donc l’attendu du jugement, voire le présupposé de la justice (dans un cadre légale). Mais si la responsabilité n’est pas corrélative de l’acte, du phénomène, qu’elle en est donc le fondement ? Je réponds que son fondement est moral ou légal, c’est-à-dire que c’est un a priori, et que cet a priori existe dès qu’il est accepté comme tel. Là aussi, l’existence précède l’essence. Ce n’est pas le jugement, ou l’évaluation d’une causalité qui décrète la responsabilité, c’est la responsabilité considérée comme une donnée apriorique qui rend le jugement possible.

Et il n’y a de responsabilité que vis-à-vis d’une communauté de tiers, en référence à la loi, ou bien vis-à-vis de soi, en conscience. La responsabilité est donc soit conventionnelle – en général légale – soit morale. Et on ne peut pas ne pas distinguer ici nomos et physis, la loi et la morale, la responsabilité légale et la responsabilité morale.

Et si je tente ici de clarifier ce propos, c’est que la notion de faute est corrélative de celle de responsabilité ; faute que l’on peut nommer crime ou délit, en nomos, faute morale en physis, ou péché sur le registre religieux – en logos. Et il est intellectuellement salutaire de distinguer ici la loi, qui est une réalité sociale partagée, la morale, réalité toujours singulière – la conscience étant le seul casuiste légitime –  et la religion, qui n’est qu’une réalité sublimée, mythifiée, mais fantasmagorique ; et dont je dénonce les dangers à longueur de texte, assumant cette posture militante.

Et cette posture antireligieuse n’est d’ailleurs pas strictement antichrétienne. Evidemment, et malgré le parcours extraordinaire de Jésus et la profondeur d‘une partie de son message, je combats, en fidèle nietzschéen, la religion chrétienne. Et pour justifier cet écart d’adhésion entre le Jésus historique et le personnage conceptuel du Christ, je pourrais rappeler, en citant Deleuze, qui d’ailleurs s’exprime ici dans un essai sur la philosophie de Nietzsche que « L’inventeur du christianisme n’est pas le christ, mais Saint Paul, l’homme de la mauvaise conscience, l’homme du ressentiment ». On pourrait rajouter « l’homme de l’idéal ascétique ». Mais plus largement, je conteste toute démarche religieuse, tout enfumage clérical. Et le fait que le pape soit sincère, généreux, sympathique, le rend plus dangereux encore, et ne change rien au fond. Car toute religion cherche à donner corps à un monde suprasensible (un inter monde), en construisant ce monde de l’au-delà à l’image inversée du notre[1], en nous éloignant donc de notre monde sensible, et ce faisant, en nous désinvestissant de « la vallée de larmes » qui est notre quotidien – et ce désinvestissement est une déresponsabilisation. Notre monde étant matériel, l’autre ne peut l’être, l’homme étant peccamineux, mortel, faible, mauvais, Dieu doit être éternel, omnipotent, bon, impeccable. C’est pourquoi le monde supra sensible est toujours anthropomorphique, et en fin de compte, notre théologie n’est qu’une anthropologie.

Mais restons sur la difficile question de la responsabilité. Derrière le choix de condamner une démarche religieuse, morale, se défend un choix éthique alternatif qui veut privilégier le réel sur le vrai, s’en tenir au phénomène faute de pouvoir connaitre le noumène ; Ici se justifie une posture que je qualifierais d’épicurienne et qui fera toujours le choix de la positivité sur la véracité, du bon sur le bien. Ou, pour le dire autrement, et en des termes qui sont choisis ici pour choquer : pour ce qui me concerne, la vérité et le mensonge ont la même autorité – et le même statut : ce ne sont que des discours ; reste la conscience comme seule autorité, et la responsabilité posée comme un a priori ; une responsabilité qui n’a pas besoin du primat de la morale, car elle constitue en soi, une éthique.

Et il y a donc, en matière de responsabilité, deux dialectiques envisageables : celle de la « responsabilité – dette » et celle de la « responsabilité – ressentiment ». La première est active, saine, laïque ; la seconde passive, malsaine, religieuse. Et chacun devrait comprendre où le choix religieux nous mène, ou nous ramène, à un soi-disant péché originel, dont la dette ne peut être payée par les hommes ; ce qui justifie qu’elle le fût par Dieu lui-même, en la personne crucifiée de son fils ; et ce qui permet à une certaine église de prétendre que la dette est toujours existante, mais au crédit du fils, donc du père. Allez comprendre …

La dette doit être immanente, rachetable – au moins en principe à défaut de l’être toujours dans les faits[2] –, et le créancier réduit à la victime ; la religion en fait une dette transcendante dont le créancier serait l’Idée : Dieu ou le bien. Le péché étant une dette souscrite sur l’idée de bien. Sur le premier registre la douleur peut être extériorisée et guérie. Sur le second, elle s’intériorise sous la forme d’un sentiment de culpabilité qui sclérose notre humanité. Remarquons à nouveau, et pour conclure – puisqu’il faut conclure ces réflexions d’un froid matin de printemps – la construction « morale » de nos sociétés soit disant laïques. La dette y est considérée comme dette vis-à-vis de la société – qui souvent n‘a pas souffert du délit –, de la loi – qui n’a pas plus souffert –, de la morale, qui n’est ici qu’une autre façon, laïque, de nommer Dieu.



[1]. Ce que Feuerbach a bien montré dans « L’essence du christianisme ».

[2]. Rappelons qu’est grave, une perte conséquente pour qui la subit et irréversible (comme de vieillir, …). Comment réparer l’irréparable ?

Etiquetage politique.

C’est à l’heure matutinale où je trempe mon pain beurré-salé dans un café noir, que j’ai découvert dans mon quotidien papier une information qui m’a sidérée, et qui m’a gâché cet instant auroral ou l’activité de la journée ne nous a pas déjà entrainé dans son flux erratique, et où l’on rêve encore un instant de pouvoir échapper au stress de la vie qu’on nous fait – et qui n’est qu’une survie laborieuse et dérisoire. J’aurais pu m’étrangler ; et ce qui m’étonne encore, c’est que cette information n’a pas suscité de réactions à la mesure de la saloperie qu’elle rapporte.  Pourtant, une recherche sur le net permet d’y accéder avec toute l’immédiateté qui caractérise ce média : le Ministère de l’Intérieur oblige les listes de candidats constituées pour les élections municipales dans les communes de plus de mille habitants à choisir une étiquette partisane dans une liste proposée de seize partis, mouvements, ou regroupements. Et dans l’hypothèse où une liste ne voudrait pas « rentrer » dans une des cases formatée par les fonctionnaires de l’administration, ceux-ci se chargeront d’encadrer, ou d’encarter les impétrant-édiles.  Et je veux dénoncer cette atteinte grave à l’essence de la démocratie, et cette nouvelle tentative de conserver aux partis politiques leur mainmise sur le pouvoir. C’est une petite saloperie, une de plus.

Je l’ai souvent évoqué ici, et quelquefois sur un ton trop passionné pour ne pas être excessif, voire outrancier. Mais je pense que la crise que nous connaissons aujourd’hui en Europe est d’abord une crise intellectuelle, politique, donc morale ; crise ancienne et dont l’avènement avait déjà été pressentie dès la fin du XIXe siècle, par exemple et avec beaucoup d’acuité par Nietzsche – il faut relire ce qu’il disait de la démocratie –, mais aussi un peu plus tard par Hannah Arendt – pour ne rendre ici hommage qu’à ces deux philosophes. Arendt, mieux que d’autres, avait pointé cet écueil de la démocratie représentative, expliquant que la démocratie montre ses limites quand les élus de la nation cessent de se comporter comme les représentants de leurs électeurs pour devenir les mandataires de leurs partis d’appartenance.

On ne règlera aucun de nos problèmes économiques sans ressourcer nos démocraties. Il convient donc de revenir aux fondamentaux et de les rappeler avec force : la démocratie ne peut avoir d’autre but premier que la liberté des citoyens ; l’existence de partis politiques forts est un obstacle à l’expression de la volonté populaire[1]. Citons Arendt : « Les partis, en raison du monopole de la désignation des candidats qui est le leur, ne peuvent être considérés comme des organes du Peuple, mais, au contraire, constituent un instrument très efficace à travers lequel on rogne et on domine le pouvoir populaire »[2], et revenons à cette information qui ne passe pas. Ce qui se démasque dans cette décision gouvernementale, c’est une claire volonté de s’opposer à des listes qui ne seraient pas encartées. Le gouvernement, et plus largement l’oligarchie politicienne – par ailleurs politicarde – ne peut imaginer que l’on fasse de la politique sans être de droite ou de gauche, et sans se reconnaitre dans ces archétypes désuets ; il ne peut accepter qu’on veuille être pleinement citoyen sans être affilié ici, encarté là , soumis à un parti, donc à un homme, discipliné par un maître à penser ; il s’effraye que des hommes et des femmes de bonne volonté, les uns engagés à gauche et les autres défendant des idées de droite, puissent se rencontrer, s’entendre sur des enjeux locaux, se retrouver sur l’essentiel à mettre en œuvre sur une mandature, et travailler ensemble, au-delà des clivages traditionnels. Ils veulent tout étreindre, tenir, étouffer, instrumentaliser, tuer la politique – mais garder le pouvoir.

Peut-on espérer qu’un jour les citoyens se réveillent et refusent ce système qui n’a d’autre volonté que de les transformer en animaux de rente ?



[1]. Relire « Du contrat social ».

[2]. Dans  « On revolution ».

Abbatage des éléphants d’Afrique.

La concomitance de deux informations, l’une sur l’abattage des éléphants en Afrique et l’autre sur la parution du livre du paléontologue Pascal Picq[1] me conduit à m’exprimer à nouveau sur ce que d’aucuns appellent la crise, et qui n’est ni une crise économique, ni une crise nationale ou occidentale, mais une crise humanitaire au sens premier du terme[2]. L’humanité est en crise existentielle, et si sa nature est ici soumise à la question, c’est surtout la question de son devenir ou de sa fin qui est aujourd’hui posée. J’apprends que la population d’éléphants sur le continent africain est passée en quelques décennies de 1,2 M d’individus à 500 000 environ et l’on continue à tuer une centaine d’animaux tous les jours. On peut donc imaginer que dans quelques années, il n’y aura plus d’éléphants africains, si ce n’est dans quelques parcs d’attraction. Car aux braconniers traditionnels se joignent, pour participer à cette tuerie à grande échelle, les bandits qui prospèrent en Afrique, financés par tous les trafics qu’ils y développent et les dictatures traditionnellement sponsors des mouvements islamistes : l’Arabie Saoudite, le Qatar, … En d’autres termes, chaque fois que nous passons à la pompe, ou que nous rachetons nos otages, nous finançons à notre corps défendant le meurtre à grande échelle ; et ce sont des hommes où des éléphants qui sont sacrifiés.  Mais si la population humaine continue malgré tout à croitre, il n’en est pas de même des espèces animales ou végétales, et l’on peut avec quelque raison considérer que la vie d’un éléphant a aujourd’hui plus de prix que la vie d’un homme. La biodiversité de la planète est de plus en plus compromise et l’humanité va en payer le prix. C’est le thème du livre de Pascal Picq …

Il nous reste dons à espérer que l’humanité soit détruite avant qu’elle n’ait détruit toute autre forme de vie sut terre. Car la terre est malade de l’homme ; Zarathoustra, ou plutôt Nietzsche le dit en ces termes « La terre, dit-il, a une peau ; et cette peau a des maladies. L’une de ces maladies, par exemple, s’appelle « homme » ».

Nous allons donc tous dans le mur et nous devrions questionner notre soi-disant modernité, car cette évolution qui s’accélère chaque jour un peu plus est létale.

Que faire alors ? Changer de système, renoncer au marché, renoncer au capitalisme ?

Chacun a bien compris qu’il nous fallait radicalement et de manière urgente changer, non seulement de système de développement, mais aussi de paradigme, et chacun s’effraie des conséquences que ces changement auront inévitablement sur son mode de vie. Car il faudra bien changer nos habitudes et plonger dans l’inconnu, comme dans une eau froide mais vivifiante. Et chacun voit bien aussi que l’écologie politique telle qu’elle nous est vendue, n’est pas la réponse adaptée. Car les partis écologistes sont des produits du système, qui souhaitent l’adapter pour qu’il puisse tenir debout, encore un peu, et qu’eux, comme partis notabilisés, y trouver leur place. Mais le sort des éléphants n’intéresse pas les écologistes qui préfèrent se focaliser sur les couloirs de bus, ou le transfert du flux marchand de la route au rail.

Faut-il renoncer à l’économie de marché, au capitalisme économique, à la technologie ? Je prétends que non. Mais sans doute faut-il réformer radicalement tout cela.

L’économie de marché, c’est l’idée simple que les produits ont, non seulement une valeur d’usage, mais aussi une valeur d’échange ; la première indexée sur l’intérêt de posséder, la seconde sur le désir de posséder. Si l’on accepte la propriété privée, on ne peut renoncer au marché ; et il me semble que l’abolition de la propriété est une idée d’essence totalitaire, car nier la propriété c’est nier l’individu, et les démonstrations de Stirner[3] sont sans égales par ailleurs.

Faut-il renoncer au capitalisme et à la technologie ? Le capitalisme, c’est-à-dire, l’irruption d’un exploitant entre le producteur et le consommateur, me parait être le meilleur garant des gains de productivité. Et nous avons besoin de produire des biens de confort. Et l’essor technologique est intimement lié au capitalisme. Évidemment, la recherche scientifique est à la base de l’invention ; mais c’est l’industrie des hommes qui produit des biens commercialisables et qui est le vrai moteur du progrès. Évidemment, Pasteur qui invente la vaccination ou Fleming découvrant la Pénicilline sont des scientifiques, mais encore faut-il une industrie pharmaceutique pour produire du médicament et un système de soins pour les administrer.

Alors, tout serait au mieux dans le meilleur des mondes ? Il conviendrait donc de ne rien changer  et de s’en remettre aux économistes et aux fonctionnaires qui nous gouvernent ?  Je pense évidemment tout le contraire. Par exemple, si le capitalisme est seul garant des colossaux gains de production qui nous permettent aujourd’hui de nourrir quelques milliards d’habitants, le capitalisme financier ne crée aucune richesse et asphyxie l’économie. Evidemment, il faut faire croitre nos richesses, notre confort, mais indexer la croissance du PIB sur la croissance de la population est une erreur dramatique. Toute croissante qui augmente la pollution, ou qui se construit sur la croissance démographique est un piège, une bombe à retardement. Il faut miser sur l’industrie, sans oublier évidemment les services, mais il faut parallèlement diminuer la pollution, le gaspillage de nos ressources, augmenter le PIB par habitant et diminuer la population. Et prendre en compte d’autres intérêts : ceux de la terre, de la nature, de la flore, de la faune. Et préserver les inégalités quand elles sont équitables pour s’y attaquer quand elles sont injustes ou exorbitantes. Nietzsche pointait déjà le risque que faisaient peser sur la cohésion sociale c’est-à-dire sur la démocratie, la pauvreté et la richesse. Plus précisément, ayant beaucoup compris avant les autres, il pointait[4] les trois obstacles à la liberté : « les trois grands ennemis de l’indépendance, à ce triple point de vue, sont le pauvre diable, le riche et les partis ».



[1]. Pascal Picq « De Darwin à Lévi-Strauss ».

[2]. J’ai rouvert mon dictionnaire pour comprendre tous les sens du terme humanitaire. Si le concept renvoie au bien de l’humanité, il me semble ici convenir.

[3]. L’Unique et sa propriété.

[4]. Dans « Choses humaines, trop humaines ».