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Démocratie et intérêt général.

N’en déplaise à Rousseau, l’intérêt général se réduit à peu de choses.

Disons-le autrement. Il est très difficile à trouver. Ou, exprimons-le de manière encore plus radicale, il n’y a pas d’intérêt général, ou si peu : il n’y que des intérêts particuliers, et ces différents intérêts catégoriels ou singuliers s’opposent, et sont donc générateurs de rapports de force, de tensions, de conflits ; et si le jeu démocratique a pour objet – a maxima – de faire néanmoins émerger un hypothétique intérêt général, il a plutôt vocation – a minima – à apaiser les tensions nées de ces antagonismes, et à faire prévaloir une forme de justice sociale – elle aussi relative et discutable.

Car « l’intérêt » général, c’est souvent un « désintérêt » particulier – non pas au sens d’un manque d’intérêt porté à la chose, mais ici au sens de quelque chose qui s’opposerait aux intérêts particuliers ; ce qui crée ce sentiment de frustration quand on constate qu’au terme d’une démarche dont le but est de trouver un consensus, la montagne accouche d’une souris, au demeurant bien encombrante. Comment pourrait-il en être autrement ? Car, disons la chose simplement, le plaisir de Pierre est souvent pris au déplaisir de Paul, la richesse du premier faisant de l’ombre au second, et une relation hiérarchique nait toujours de la confrontation de talents naturellement inégaux. Et l’homme ou la femme politique doit donc se comporter, soit comme un autocrate – et privilégier ses intérêts particuliers (ou ses idéaux propres que je mets sur le même plan), ou ceux de ses proches, de sa caste, ou de son groupe d’appartenance ethnique ou culturel –, ou bien comme médiateur. Et dans cette seconde hypothèse, la plus saine, car la seule démocratique, il ou elle est écartelé entre des intérêts particuliers qu’il tente de concilier, qu’il ne peut que décevoir, et il doit tenir cette tension quitte à se faire l’ennemi de chacun, en semblant privilégier les intérêts de l’autre. La démocratie ne peut donc que produire de l’amertume, de la frustration, et la seule façon de résoudre cette difficulté, c’est d’une part de rapprocher les points de vue en travaillant à la cohésion du corps social, donc en rapprochant les désirs pour uniformiser les attentes, soit en ne légiférant que sur le plus grand dénominateur commun psychologique. Car la démocratie ne peut être assimilée à la dictature de la majorité, et quitte à être définie a minima, doit être, plus justement, le système qui respecte le mieux, les choix des minorités ; du moins tant que ces choix ne nuisent pas à l’existence même de l’Etat, ou à la cohésion nationale, ou encore aux valeurs fondatrices de la nation. L’équilibre est toujours dans ce choix, entre libertés individuelles et cohésion sociale ; et la difficulté peut être de hiérarchiser entre justice sociale et cohésion sociale.

Que conclure de ce rappel d’évidences ? Déjà, que plus un système politique est majoritaire, moins il est démocratique. Et qu’il ne faut par ailleurs pas confondre le droit et la morale ; surtout quand la loi prétend légiférer la morale. Et si l’on attend du citoyen qu’il obéisse à la loi, on peut aussi espérer que l’homme se conduise en Homme, et je ferai toujours le choix de placer l’Homme au-dessus du citoyen, car l’Homme est singulier et parce que le citoyen n’est qu’un élément de la nation, une forme d’insécable civil. Un homme accompli doit donc déterminer ses actes en suivant sa raison et l’injonction de sa conscience, l’une et l’autre, sans doute, comme aurait dit Nietzsche, « choses humaines, trop humaines ». Il doit donc respecter son éthique, la faire exister très concrètement, et évaluer par ailleurs de manière rationnelle, raisonnable, la conformité de ce qu’il fait au droit, analyser le risque qu’il prend et le coût qu’il est prêt à payer pour éventuellement respecter son éthique en s’écartant des prescriptions légales. Mais, je défends que l’injonction morale soit toujours plus forte que la prescription légale. Ce n’est donc pas la loi qui limite ce que l’on peut, c’est bien d’abord la conscience, considérée ici dans sa dimension morale.

Peut-on encore tirer ce fil quitte à sembler détisser l’étoffe de l’état civil ?

La prévalence de la raison – considérée ici comme cause inductive de la volition – est un préjugé parmi d’autres. Mais, plus largement, toute valeur est un préjugé, soit qu’elle procède d’une innéité relative – je veux dire acquise par l’espèce au cours de son évolution –, soit qu’elle procède d’un simple conditionnement sociétal. Le rationalisme a donc aussi une dimension dogmatique.

Alors tout se vaut-il moralement ? Evidemment non, du moins pas subjectivement, et tout est donc affaire de choix, que ce choix procède d’une nécessité ou d’un désir ; et je ne rouvrirai pas ici la question du libre arbitre.

Et dès lors, ces choix n’ont pas à être justifiés, car, de toute façon, ils ne pourraient l’être que sur le registre de l’utilitarisme – ou causal, ce qui rejoint au même –, c’est-à-dire sur le registre pulsionnel, émotionnel, ou au regard des préjugés, c’est-à-dire toujours sur le registre pulsionnel, du plaisir, ou de la recherche d’un moindre déplaisir. « Humain, trop humain », tout est affaire de tensions – plaisir, douleur, désir, peur –, et tout procède du corps ou du moins le traverse suffisamment profondément pour en être affecté de manière déterminante.

Responsabilité Sociale et Environementale des entreprises.

La social-démocratie, autrement dénommée l’état providence, ou encore l’état social renferme une contradiction constitutive qui est aussi une forme d’escroquerie politique : la surfacture rhétorique des valeurs et le mépris de ces mêmes valeurs, soit par pragmatisme économique, soit par simple autoritarisme. Je pense évidemment aux valeurs affichées de liberté et d’égalité, mais aussi à celle de travail.

Et sur ce dernier point, avant d’évoquer la R.S.E., ce qui est mon sujet d’aujourd’hui, je veux rappeler quelques évidences. Nos sociétés sont aujourd’hui fondées sur l’économie, c’est-à-dire sur la logique du besoin, le jeu de la production et de la consommation, et elles sont donc totalement structurées par le travail. Pour le dire dans les termes d’Hannah Arendt : « Elles ont transformé l’homme en employé »[1]. Celui-ci ne se définit plus comme citoyen, ou simplement comme individu singulier et irréductible à tout critère, mais comme fonctionnaire – je veux dire défini par un statut social qui n’est qu’une fonction dans un processus marchand, ou dépendant d’un système de production. Il n’existe plus que par son statut professionnel qui lui donne sa place identitaire[2], par lequel il est reconnu par ses pairs et géré par le système, obtient son salaire, les conditions de sa survie. Mais à quel prix ? Au prix du renoncement à être ce qu’il est, ou tout le moins à apparaitre aux autres pour ce qu’il est. Nous vivons dans un monde réifié par l’économie, ou tout devient un bien de consommation, et surtout le plaisir qu’il faut bien payer. L’homme est ainsi aliéné, c’est-à-dire que sa volonté, son désir sont subordonnés aux processus de production, et ses relations sont marchandes. Mais il est devenu lui-même une marchandise, une matière première valorisable, comme le fer, le bois ou le pétrole, l’électricité ou l’eau. Il n’est plus que le moyen pour une fin que constitue le profit que l’on tire de lui ; et quand il n’est plus utilisable, employable, il devient un rebut, un déchet qu’il faut alors gérer d’une manière ou d’une autre.

Le concept de travail a évidemment beaucoup progressé dans l’histoire, et il y a toujours une relative confusion ou des allers-retours sémantiques entre les notions d’activité, de travail et d’œuvre. On devrait pouvoir distinguer des activités par nature – physiques, intellectuelles, artistiques, ludiques, contemplatives – ou par mode d’exercice – professionnelles, associatives, de loisir ; et dans ces activités, distinguer aussi, ce qui est de nature créative, les œuvres (opus), et ce qui se réduit à un travail (labor). Pour ce qui du loisir (otium), qui ne peut être assimilé à de la paresse, il peut permettre la réalisation d’œuvres, ou être appréhendé, consommé, comme c’est aujourd’hui le cas, comme un travail. Pour ce qui me concerne, je distingue donc le concept d’activité (Arendt dit « action ») qui renvoie à l’acte et se caractérise par ses dimensions d’effort et de talent, et le concept de travail qui, lui, renvoie au produit, au bien caractérisé par son prix de vente ou d’échange. Je considère donc comme travail, tout activité de production d’un bien ou d’un service destiné à être mis sur le marché, ou susceptible d’être marchandisé. Et si l’on s’en tient à cette définition, le travail a pour seul fin, pour celui qui vend sa force de travail, d’acquérir un revenu et pour celui qui l’achète d’obtenir dans les meilleures conditions économiques possible, un bien négociable sur le Marché ; et  pour l’État d’augmenter la richesse de la nation, et accessoirement de maintenir l’aliénation du travailleur, sa dépendance au marché, sa servilité. Et « Considérer toute œuvre comme du travail et tout travail comme une œuvre, c’est considérer que toute vie est production et que tout acte de production est expression »[3].

Cette réduction des relations sociales à l’économie, et la prise du pouvoir par des techniciens de l’économie, des fonctionnaires rompus à la gestion, et qui, pour seul paradigme, s’en tiennent aux chiffres et aux ratios de l’économie, ont eu pour effet de tuer la politique, avec les conséquences que l’on voit à chaque échéance électorale : une désaffection des partis de gouvernement, c’est-à-dire des partis gestionnaires, et une augmentation régulière de l’abstention. Nos partis politiques sont devenus apolitiques, et la politique se fait ailleurs.

Venons-en à la Responsabilité Sociale et Environnementale. La R.S.E. (demain R.S.O.) est un ensemble de contraintes sociales et environnementales, formulées dans un cadre spécifique, que les entreprises sont invitées à s’imposer pour promouvoir leur éthique – en fait la morale du système. Ces contraintes font système, aujourd’hui encadré par l’ISO 26000 (norme qui s’adresse aux organisations, et pas seulement aux entreprises), et déjà en partie obligatoires pour les grandes entreprises : Projet de Directive Européenne prévoyant un reporting extra financier pour les entreprises de plus de 500 salariés – cette obligation existant déjà en France pour les grands groupes depuis 2001. Et ce concept me pose problème.

Je remarque une chose et en note une autre. Notons, par exemple, et ce n’est pas sans rapport, le texte de loi qui prévoit la possibilité pour un représentant d’association de demander un jour de congé pour participer à la gestion de son association. On en comprend aisément la logique. Mais que penser de la possibilité que les conventions collectives prévoient que l’employeur paye plus ou moins ce temps associatif, c’est-à-dire contribue financièrement à la vie de l’association , Est-ce bien son rôle ? Remarquons aussi, sur un tout autre registre, que le concept de R.S.E. qui de principe est devenu norme, et qui de norme va devenir loi, enjoint aujourd’hui et plus encore demain les entreprises à la transparence, donc a pour vraie but de facilité l’action inquisitrice des services de l’État, et de participer à l’évolution de notre système et à le rendre plus totalisant[4]. Et je n’évoquerai pas ce désir d’imposer à tous, y compris aux entreprises une moraline d’état.

Qu’y vois-je, apparent paradoxe ? Il n’y a plus d’espace politique, uniquement un marché d’échange de biens. Les structures politiques ne font plus de politique : elles se sont technocratisées et l’économie a tué la politique ; tous nos rapports sont devenus marchands, et aux liens sociaux que la politique devrait créer, entretenir, se substituent des médiations de prestations et de productions. Et l’on demande à l’entreprise de remplir ce vide politique et social, d’ensemencer cette jachère, de prendre en charge le social que les politiques abandonnent au marché. Doit-on rappeler que « La vocation de l’entreprise est de produire, et de la manière la plus efficace. En revanche, on se méprend quand on raisonne comme si elle était une sorte de communauté politique, destinée à favoriser l’épanouissement des individus qui s’y trouve et à leur permettre d’exercer les principales capacités qu’exige la vie en société ; pis, comme si elle était le lieu principal où peuvent s’exercer celles-ci. »[5]



[1]. Dans « Condition de l’homme moderne ».

[2]. Ou inversement est défini négativement, dans la marge – marge de plus en plus grande – comme sans emploi, sans domicile fixe, …

[3]. Dominique Méda – Le travail – une valeur en voie de disparition ?

[4]. Pour le dire dans les termes d’Edgar Morin, qui n’ose pas dire totalitaire.

[5]. Ibid.

Le dogme de l’égalité

Confondre l’homme et l’humain, c’est substituer à la singularité la norme, et prendre le risque de tuer l’humain dans l’homme.

N’en déplaise aux bien-pensants de la social-démocratie, l’égalité n’est pas une valeur : c’est un dogme ; et sur ce dogme s’est construit une religion politique, au sens métaphysique du terme, une spiritualité qui se prétend, mais faussement, laïque, et qui a substitué à Dieu, l’humain, comme valeur morale suprême, et première. Stirner, commentant Feuerbach, le monte assez justement dans son livre (le seul qu’il écrivit), L’unique et sa propriété : « Quand la morale a vaincu, le changement de maître est consommé. [ …] Qu’est-ce que le divin ? L’humain ! Ainsi le prédicat n’a fait que se transformer en sujet ; au lieu de la proposition « Dieu est amour », on dit « l’amour est divin ». Au lieu de « Dieu s’est fait homme », on dit « l’homme s’est fait Dieu », etc. Il n’y a qu’une nouvelle religion ». L’égalité, non pas considérée comme un concept mathématique – 1 + 1 = 2 –, mais considéré comme principe moral, autre forme, mais pervertie, de la compréhension de l’amour christique, idée par ailleurs très chrétienne, n’est qu’une transposition immanente de la transcendance divine qui paradoxalement prend ici la forme de la sacralité de l’humain – forme dont on voit les limites, car, n’incluant pas dans son périmètre sanctifié, la bête ou l’arbre, ce n’est pas une sacralité de la vie.

En effet, le concept d’égalité des hommes (conçu historiquement comme égalité devant Dieu, pour Dieu, et en Dieu), et cette autre idée que la vie humaine serait sacrée sont, non seulement superposables, mais interchangeables ; et l’on pourrait écrire « égalité des hommes, c’est-à-dire communion dans le divin, donc sacralité de son avatar, l’humain ». Revisitant Spinoza, on pourrait écrire « Deus sive homo »[1], comme Feuerbach revisitant une formule d’Hobbes écrit « homo homini Deus est »[2].

Un esprit laïc, qui, dans une posture radicale, ne peut pas reconnaitre le sacral[3], mais affirme néanmoins « Tout est respectable, rien n’est sacré » – ce qui veut simplement dire qu’il n’y a aucune idée, aucune opinion, aucune croyance, aucun dogme qui ne soit accessible à la critique –, ne peut donc reconnaitre l’égalité. Car il y a une antinomie conceptuelle, spirituelle, entre laïcité et égalité. Et je refuse, personnellement, de considérer la chose, à la fois sous le registre du « tous se valent »,  et sous cet autre registre : nous sommes tous également insignifiant face au divin qui seul est capable de nous faire don d’une axiologie.

Affirmons-le autrement, quitte, poussant la radicalité toujours plus loin, à choquer : Notre société bourgeoise est néochrétienne ; et si Nietzsche pouvait déclarer que « le christianisme n’est qu’un platonisme pour le peuple »[4], on peut mêmement déclarer que « la social-démocratie politique n’est qu’un christianisme pour le peuple » ; rajoutons : adapté à un peuple hédoniste. C’est pourquoi ses valeurs, que je ne reconnais pas sont l’argent, le travail, et l’égalité.

Si, répondant à l’invitation injonctive nietzschéenne, il nous est possible d’imaginer une transvaluation de nos repères existentiels, une morale neuve, non religieuse, post bourgeoise donc humaniste, il faudra désacraliser l’argent, que Fromm considérait comme une idole « Les idoles d’aujourd’hui sont des objets, systématiquement cultivés, de concupiscence : l’argent, le pouvoir, le plaisir, la gloire, le boire et le manger »[5] ; dévaloriser le travail dont Vaneigem disait  qu’il a été « ce que l’homme a trouvé de mieux pour ne rien faire de sa vie »[6] ; renoncer à l’égalité dont Nietzsche parlait en ces termes : « Je ne veux pas que l’on me mêle à ces prêcheurs de l’égalité et que l’on me confonde avec eux. Car c’est ainsi que la justice me parle à moi : « les hommes ne sont pas égaux » 

Et il ne faut pas non plus qu’ils le deviennent ! Qu’en serait-il de mon amour du surhumain, si je tenais un autre langage ? »

Ce qui n’exclut, ni ne ruine, bien au contraire, car je défends ces positions avec une constance militante, le gout de l’effort comme vertu, l’égalité de droits comme clause essentielle du contrat social. Sur ce dernier point, celui de l’isonomie, si je défends avec tant de conviction l’égalité devant la loi, c’est bien que je suis intimement convaincu que les hommes ne sont pas naturellement tous doués des mêmes qualités et des même talents, ne sont donc pas égaux et ne peuvent ni ne doivent le devenir, car on ne saurait nier l’autorité de la nature, sauf à transformer l’homme en animal de rente, à tuer l’individu dans l’homme, et à renoncer à l’horizon surhumain.



[1]. Dans l’Ethique : « Deus sive natura – Dieu, c’est-à-dire la nature ».

[2]. L’homme est un dieu pour l’homme, reprenant le « Home homini lupus est » – L’homme est un loup pour l’homme.

[3]. C’est l’une des deux idées que je défends dans mon Essai sur la laïcité, sous-titré « De la tolérance religieuse à la négation du sacré ».

[4]. Dans «Par-delà bien et mal.

[5]. L’homme et son utopie (recueil de texte trouvés dans sa succession et publiés après sa mort).

[6]. Dans : Nous qui désirons sans fin.

Au moins trois raisons de ne pas voter aux Européennes

C’est décidé, je n’irai pas, et le temps qu’il fait – plutôt beau en Bretagne –, ce que j’ai à faire par ailleurs – plutôt dense – n’y sont pour rien. Je ne consentirai pas à ce rituel, car je n’en vois aucune raison qui tienne à l’analyse plus longtemps qu’un passage dans l’isoloir.

Tout d’abord, mon vote ne servirait à rien, car que vaut une voix sur quelques centaines de millions ? Autant jouer à l’euromillion ! Ce qui me laisse à penser qu’une élection, dans un corps électoral si vaste, n’a aucun sens, et ne peut que dissoudre le processus démocratique ; le dissoudre, donc le ruiner.

Mais si, sur le registre de l’efficacité, mon vote ne servait à rien, peut-être aurait-il quelques vertus en me permettant, par exemple, de communier, dans cet acte objectivement gratuit, avec la communauté à laquelle j’appartiens. Mais non seulement, je ne vois pas cette communauté, mais je n’en vois pas l’embryon en gestation. Je vis en France, à l’extrême ouest du continent européen, mais je me sens plus proche d’un américain new-yorkais ou d’un slave moscovite, que d’un islamiste radical de Vaulx-en-Velin, ou d’un sikh londonien. Et s’agissant des valeurs de l’Europe, l’égalité, l’argent, le travail, ce ne sont pas les miennes.

Je ne me raccrochai donc pas à cette idée de faire corps, de « faire Europe », comme les gens qui parlent la novlangue cul-cultureuse nous le disent aujourd’hui. Reste la défense de l’idée de démocratie. Et bien, justement, je suis trop attaché à la démocratie, trop militant de la chose publique, pour accepter de cautionner cette consultation. La démocratie, ce n’est pas cela. Quand les gens comprendront-ils que, non seulement la démocratie ne se réduit pas au suffrage universel, mais que ce mode de désignation des députés n’est ni garante, ni même nécessaire à la démocratie ? D’ailleurs, et la chose est encore plus claire pour ce type d’élections, on ne demande pas ici aux citoyens de choisir des députés, mais de partager le pouvoir entre quelques partis politiques. Car personne ne connait les candidats, ce qu’ils ont dans le ventre ou dans la tête, ce qu’ils pensent, ce qu’ils veulent. Cette consultation n’est donc qu’un sondage, pour savoir si l’européen, formaté par le système transfrontalier, se revendique à droite ou gauche, et plus ou moins loin du centre de gravité d’une classe politique apolitique et carriériste. Décidément, cela ne me concerne pas. Et pourtant l’eurosceptique qui conclut ici cette courte chronique, reste partisan convaincu de la construction d’une Europe sociale, économique et morale, donc europhile.

Parlez-moi d’amour.

Aujourd’hui, temps gris. Il fait moche, et je me suis levé avec une bronchite. Je suis fatigué, et ne saurais dire si c’est mon âme ou mon corps qui est le plus rompu. Chienne de vie…

Ça ira probablement mieux demain, mais en attendant … Je me traine un peu d’un fauteuil à l’autre, prends un livre, l’abandonne sur le canapé. J’ouvre « les Echos » qui traine là, et mon esprit vide, las, sans doute plus masochiste que mélancolique, tombe sur un petit article titré « Vote de la loi sur le don de jours de repos pour enfant malade ». Je lis : « Le parlement a voté la loi, … Les sénateurs du groupe communiste, républicain et citoyen ont voté contre, déclarant « préférer une solidarité universelle » ». Chienne de vie… Les communistes ne changent pas, leurs réflexes totalitaires restent entiers.

« Une solidarité universelle » : Qu’est-ce que ça veut dire ? Je réfléchis, je cherche, je comprends sans comprendre ; sans doute à cause de cette novlangue politicienne …

Au moins trois choses me choquent, mais il en fallait si peu ce matin. Tout d’abord, cette confusion dommageable entre le don et la solidarité – invoquer cette dernière n’étant pas la réponse adaptée à la question du don. Ensuite, cette évidence malheureuse que le don, valeur antibourgeoise par excellence, est logiquement considérée par la classe politique comme antisociale. Enfin, cette idée totalitaire, funeste, que même dans le don, surtout dans le don, il faudrait un médiateur. Mais reprenons les choses dans l’ordre ?

Les concepts de don et de solidarité me semblent antinomique, car le don est gratuit, lui ; faute de quoi, ce n’est qu’une obligation règlementaire ou morale, ou bien c’est du troc. Et je pense que celui qui considère l’amour comme un investissement est encore très loin de l’amour. Par ailleurs, si aimer, donner, – les deux verbes s’équivalent dans la pratique de la chose – devient une obligation morale, il ne s’agit plus de don, car l’injonction – même morale  – disqualifie le don qui cesse, pour être obligé, d’être gratuit. En d’autres termes, celui qui est vertueux dans le but de gagner son salut, ne mérite pas au terme de sa vie d’entrer au paradis. Très différemment, l’idée de solidarité se constitue sur d’autres registres : la fraternité, l’entraide, le respect de l’autre. C’est une valeur magnifique. Mais qui peut concevoir que l’on aime – non pas d’un désir charnel, ou d’une fascination intellectuelle – un homme ou une femme qui n’est ni votre frère ou votre sœur, ni votre ami, ni une personne belle ou respectable, aimable ? Qui ne le conçoit pas, ne conçoit pas l’amour, et ne comprend rien au don. La solidarité n’est qu’une charité bien ordonnée, un acte dont on attend un profit personnel, au moins une valorisation personnelle.

Le don est une valeur antibourgeoise, ou, pour le dire autrement : La bourgeoisie c’est le refus du don. Raoul Vaneigem, aux livres desquels je suis abonné, écrit dans « Nous qui désirons sans fin » : « La civilisation marchande est fondée tout entière sur l’interdit de la gratuité ». Et corrélativement, il rajoute dans un autre ouvrage[1]« Il n’y a, pour fonder une réalité nouvelle, d’autre principe en l’occurrence que le don ». C’est une évidence : notre civilisation bourgeoise abhorre le don, donc l’amour qui est confiné au registre des idées, dans un au-delà dont on ne veut pas ici-bas, maintenant. Et si l’on peut rêver à une improbable révolution, il faudra, pour que cette révolution en soit réellement une, qu’elle libère l’homme, c’est-à-dire qu’elle mette un terme au marchandisage des relations, ce que j’appelle la prostitution, à la relation dominant/dominé, qu’elle ruine, par un processus de transvaluation, le pouvoir de l’argent, et qu’elle abolisse tous les processus de médiation, y compris sur le plan politique. Impossible programme. Sans doute, n’en sommes-nous pas là, mais la fièvre porte au délire. Car l’amour, c’est aussi la relation, puisque c’est le premier de ses trois modes ; et qui ne devient essence de la relation qu’à partir du moment où elle cesse d’être « médiatée », soit par un billet de banque ou une autre promesse plus ou moins fiduciaire, soit par un intérêt quelconque. Et quand le Parti Communiste évoque sa préférence pour une solidarité universelle, il entend bien défendre une solidarité encadrée par le système, et prend donc une position liberticide qui me révulse. Car la malédiction de nos libertés dans les sociétés modernes, c’est notre incapacité à conserver un espace d’autonomie, une capacité singulière, à donner, à aimer, sans que cet acte gratuit, soit approuvé ou désapprouvé, favorisé ou gêné, condamné ou félicité, encadré d’une manière ou de l’autre par l’Etat. Et les systèmes totalitaires ne peuvent accepter que les choses se fassent, sans eux, sans leur intervention de médiateur, sans leur jugement et leur sale petite morale. Même s’il s’agit d’amour, ils veulent tenir la chandelle, profiter de sa flamme chancelante comme un désir pour distinguer pornéïa, éros et agapè. Les pouvoirs, parce qu’ils sont des outils de domination, ne peuvent accepter le don, car le don c’est d’abord le refus de la médiation, et c’est le seul acte révolutionnaire qui soit. Seul le don est révolutionnaire, seul l’amour est révolutionnaire. Et si je conteste tant les religions – terminons par cela sans trop pousser les feux –, c’est moins que je rejette Dieu (ni Dieu ni maître comme disait l’autre), que je refuse toute médiation entre moi et le divin ; et si je déteste tant l’Etat, c’est qu’il est toujours le Grand Médiateur.

La question est donc, au bout du compte, celle de l’Autorité. Accepter qu’un salarié puisse donner un jour de repos à un collègue dont un enfant malade réclame sa présence, l’accepter sans que la loi s’en mêle, sans qu’elle lui dise ainsi le possible et l’interdit, donc le bien et le mal, c’est accepter que  cet acte compassionnel échappe à l’autorité de la loi, à son système de gestion, et donner au donneur cette autorité de disposer de lui, et de faire vivre sa morale singulière. Mais des hommes et des femmes politiques, et particulièrement le parti Communiste, n’acceptent pas que l’amour échappe à l’autorité de la loi. Où l’on voit que les vrais clivages politiques ne s’articulent pas où on penserait les trouver.

Et je termine en ouvrant le propos pour y revenir bientôt. Notre humanité a connu peu de révolutions, et ces révolutions ont été des ruptures de paradigme, ruptures épistémiques et axiologiques. Le fait chrétien est de ce point de vue central, et fonde l’occident chrétien ; et c’est pourquoi j’y reviens tant, avec trois personnages essentiels. Jésus prétendument de Nazareth, Paul de Tarse, et Augustin évêque d’Hippone. Le premier promeut l’amour comme horizon absolu – et évidement inaccessible – de la morale. Le second invente la religion que l’on sait qui va développer ses propres valeurs, qui sont nos valeurs occidentales : l’égalité, donc la démocratie, la soumission à l’ordre établi, la compassion, le mépris de soi, le gout morbide pour la mortification de la chair, la fascination pour le sexe. Le dernier invente l’homme singulier, préparant le cogito cartésien, donc invente la liberté, le respect de l’individu.