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Articles politiques

Propos irréligieux

Je voulais m’agacer de la présence du chef de notre gouvernement à Saint-Pierre de Rome, le 26 avril dernier, venu pour assister, et plus encore participer à la canonisation de deux défunts papes. Je ne pouvais laisser passer cela, et ne pas exprimer ma sidération : qu’un éminent représentant du seul pays prétendument laïc d’Europe puisse ainsi, non pas rendre une visite d’état à un chef d’état, aussi modeste soit l’État du Vatican, mais communier en une manifestation religieuse, par ailleurs très symbolique, c’est assez énorme. Et M. Valls, en qui j’avais eu la faiblesse de placer quelques modestes espoirs, me déçoit déjà. Il a beau nous faire savoir qu’il assume son ministère sous le saint patronage de Clemenceau, je rappelle que le Tigre ne se serait jamais compromis ainsi. Mais parlons d’autre chose, sans vraiment déserter notre sujet.

Qui me suit un peu, sait que je suis un militant laïc, c’est-à-dire antireligieux – soit dit sans user de raccourci[1]. Bien évidemment, le mescréant qui écrit ces mots respecte les croyants – mes frères en doute et en peur –,  ainsi que leurs croyances, mais il critique radicalement les religions ; et règle, autant qu’il le peut, de vieux comptes avec l’Église de Rome. Je pourrais justifier cette abhorration par de multiples arguments, fondés en morale, mais ce rejet doit sans doute plus au ventre qu’au cerveau. Mais je note néanmoins que ses dogmes sont consubstantiels d’une escroquerie intellectuelle originelle : celle de la confusion entre Jésus, fils de l’homme, et le Christ, créature de Paul. Et rappelons l’infranchissable distance entre, d’une part un personnage historique, prophète de son état, thaumaturge et vaticinateur à ses heures de grâce, pécheur d’hommes et prêcheur d’évangile, une énigme, autant philologique qu’historique, et d’autre part le personnage conceptuel appelé Christ, annoncé dans des textes testamentaires anciens et obscurs, que Paul de Tarse, puis la patristique, inventent ; substituant – comme on fait disparaitre, une certaine nuit de Pâques, un cadavre qui témoignait – au corps disparu du tombeau de Joseph d’Arimatée[2], l’image fantomatique et glorieuse d’une figure mythique en construction. Car, après la passion, il y a, par une alchimie qui dépasse celle de l’embaumement pratiqué alors, transfiguration du crucifié ; une transmutation qui devient littéralement une transvaluation, et que Paul opère au premier siècle de notre ère. Mais cette distance entre ces deux images n’est pas plus grande que cette autre, entre le message évangélique, si difficile à comprendre tant il est singulier et semble paradoxal, et l’éthique chrétienne. C’est pourquoi je veux distinguer l’éthique de la religion de Paul, qui a pris son temps pour se constituer, s’exprimer, s’affirmer, contaminer notre civilisation, scléroser nos sociétés, et la philosophie du prêcheur Jésus, pour peu qu’on puisse l’appréhender au-travers de logoi rapportées et déformées. Mais ce hiatus justifierait en soi un essai. Et je ne développerai succinctement ici qu’un exemple : le primat de l’amour sur la justice, présent dans l’évangile et me semble-t-il refoulé, inversé dans la philosophie de l’église.

Il y a dans le message de Jésus, un primat catégorique du don, dont la logique ne me semble poussée si loin, nulle part ailleurs, car cette logique est ici poussée jusqu’à la déraison, au-delà du logos, une vengeance de l’hybris. Comme dit l’autre : « l’amour à ses raisons, …. ». Et cette primauté consacrant le don, s’affranchit de l’équité et de la justice. Voyons la parabole, celle dite « des ouvriers de la onzième heure[3] » et que l’église commente tout autrement que je ne la fait ici.

De bon matin, un chef de famille s’en va recruter un ouvrier agricole pour travailler sa terre. Il le trouve, le prend pour la journée en lui promettant une pièce d’argent. Un peu plus tard, il en rencontre d’autres qui cherchent aussi du travail, et les prend dans les mêmes conditions. Puis d’autres encore, plus tard. Le soleil poursuivant sa courbe apparente, le dernier se fait embaucher en fin d’après-midi, à la onzième heure. Le soir, le propriétaire les réunit tous et leur donne à chacun une pièce d’argent, en commençant par les derniers arrivés au champ. Les premiers venus, ayant travaillé beaucoup plus que le dernier, crient à l’injustice. Jésus donne raison au propriétaire sans plus d’explications. Comprenne qui pourra…

On pourrait croire, en bon socialiste, qu’il hiérarchise ainsi égalité et équité, considérant que tous doivent recevoir la même chose indépendamment de leur mérite, ou de leur travail. Ce serait mécomprendre le message évangélique. On pourrait aussi s’en tenir à l’explication cléricale officielle[4]. Rien ne permet de la considérer comme meilleur qu’une autre. De mon point de vue, il s’agit plus surement de hiérarchiser sur le plan moral le don et le troc. Et poussant plus loin mon raisonnement, je distinguerais deux types de troc. Tout d‘abord cette idée simple et première de l’échange de deux choses de même valeur – de quelle valeur parle-t-on ? valeur intrinsèque, de production, d’usage, d’échange ? Qu’importe ici ! Et une seconde idée qui serait celle de la récompense, du salaire – du travail, du mérite ou de la peur ? –, le prix de la vertu ; une valeur, non plus d’échange, mais d’équivalence, au sens étymologique du terme, et mesurée sur le registre de la morale. Car pour l’église, il y a bien une forme de troc entre la vertu et l’accès au paradis, la foi et la grâce, la punition et la rédemption, la grande vertu et la canonisation ; ce que l’on doit appeler la justice et qui s’apparente au règlement des comptes – qu’il s’agisse du jugement des hommes ou du jugement dernier.

Or Jésus s’inscrit ici en faux contre cette justice des hommes, contre leur logique comptable. Il propose clairement une autre logique – « l’amour à ses raisons » – en prenant le contrepied de la logique, en justifiant une « folie divine » ; ici  « la folie de dieu est plus sage que l’homme, et la faiblesse de Dieu est plus forte que l’homme ».[5]

Il ne nie pas la justice mais lui préfère le don, la gratuité, valeur anti-bourgeoise par excellence ; alors que l’église, elle, préfère la justice, bourgeoise, l’équité, voire l’égalité, voire encore la démocratie. Mais la justice n’est jamais gratuite, d’où l’invention de la faute (ou du péché), de la punition ou de l’indulgence (des indulgences) ou du pardon. Jésus met au-dessus de la loi, l’amour, donc le don gratuit, pur, sans taches, un don qui n’a plus rien d’humain, et qu’il propose comme horizon inaccessible. Et tirant mon fil, je comprends mieux les débats sur la grâce, la grâce étant, pour l’église chrétienne, le don suprême que Dieu puisse offrir. Il me souvient d’avoir lu, sans bien toujours en comprendre les enjeux, les arguments du débat entre Érasme de Rotterdam et Luther, qui prit violemment parti contre les indulgences, donc contre le troc des places en paradis promises contre monnaie sonnante. Après la publication par Luther, en octobre 1517, de ses 95 thèses sur la vertu des indulgences, Érasme tire le premier et adresse à Luther sa diatribe. L’autre lui répond violemment par son texte sur le libre arbitre[6], et réfute point par point les arguments d’Érasme. Et si cette réponse est fondamentale, c’est qu’elle est radicale. Au-delà de savoir « si Dieu sait par avance contingentement, ou s’il sait nécessairement », le point de radicalité, schismatique, est que Luther remet en cause l’autorité des pères de l’Église[7], et s’en prend, par exemple, très fortement à Jérôme, qui n’aurait rien compris à l’Écriture. Déclarant Jérôme « somnolent et hébété dans sa compréhension des écritures », il remet en cause toute une tradition d’interprétation des textes (par exemple de l’interprétation des paraboles de jésus). Mais quel est l’enjeu de ce texte (et ce n’est pas le seul) ? : Cette idée que Dieu offre la grâce à qui il veut, indépendamment du comportement de l’homme, et que Dieu sait, de toute éternité, avant que l’homme ne naisse et donc, quoi qu’il fasse, s’il sera sauvé, ou non. Comment, quand on est épris de justice accepter cela ? Comment concevoir qu’un dieu accorde sa grâce au pécheur invétéré, et non repentant, et la refuse au martyr de la foi. Comment accepter cette iniquité, ce manque d’équité évidente ? C’est pourtant ici le message de Jésus, et l’église ne peut s’y retrouver, d’où la condamnation du jansénisme et les difficultés de Pascal (« L’amour a ses raisons ») et de ceux de Port-Royal, avec l’autorité épiscopale. Reste que cette gratuité de l’acte divin me semble problématique. Elle nous renvoie, me semble-t-il, à des conceptions métaphysiques que je vois présentes chez Maître Eckhart, et que je ne trouve pas incompatibles avec le panthéisme de Spinoza.



[1]. Il n’y a en effet pour moi qu’une seule façon d’être authentiquement laïc, c’est de ne prendre rien pour sacré, et de cultiver un esprit d’hétérodoxie. La séparation de l’église et de l’état n’en étant que le corolaire (et non pas le fondement).

[2]. Ou d’Arimathie.

[3]. Matthieu 20.1-16

[4]. L’église la commente ainsi : il n’est jamais trop tard pour rejoindre l’église, et qu’importe que la conversion soit tardive, chacun aura sa part,…

[5]. Paul : Premier épître aux Corinthiens.

[6]. Du serf arbitre.

[7]. Il écrit par exemple : « Le Christ est supérieur à la parole des Pères ».

Le necessaire triomphe des faibles.

La loi c’est le triomphe du faible sur le fort, car la loi c’est ce qui sépare la force de ce qu’elle peut.

Les différences entre droite et gauche politiques sont à la fois moins radicales et plus essentielles qu’il n’y parait, et en fin de compte, les idées portées par la gauche sont, du fait de la nature réactive des valeurs qui les produisent, naturellement destinées à s’imposer. Et quand j’emploie les expressions « essentielles » ou « naturellement », j’inscris mon propos dans une analyse psychologique des forces en présence, et si je parle de « forces réactives », c’est en reprenant  une approche singulièrement Nietzschéenne.

En effet, si l’on évalue, à sa manière, comme il le fit, en qualifiant et quantifiant ces forces en présence à l’aide du concept de « volonté de puissance » qui donne à ces forces couleur et saveur, on doit constater que la pensée de gauche est essentiellement négative, et s’oppose à une autre, plus affirmative, que l’on qualifie à droite. Et ce faisant, je ne me positionne pas sur un quelconque échiquier partisan, en prétendant par exemple que la gauche serait réactionnaire, ou le serait plus ou moins que les tenants du camp d’en face ; je prends donc le risque fort de l’incompréhension, en me situant moins sur le registre politique que sur celui de la philosophie. Et j’y reste pour constater que la gauche, parce qu’elle est réactive, c’est-à-dire fondamentalement faible – Nietzsche aurait dit « dans le camp des esclaves » – doit l’emporter dans son rapport de forces avec une droite idéologiquement active, forte – et qui serait « dans le camp des maîtres ». Car si le fort est ici inhibé, incapable d’activer ses forces, par nature actives, le faible dispose de forces réactives qu’il peut activer et imposer à tous. Nous assisterons donc nécessairement, car c’est dans l’ordre des choses, au triomphe de la médiocrité ; la force active condamnée à réagir à des forces réactives qui s’activent, et à cet apparent paradoxe d’esclaves qui s’imposent en maîtres face à des maîtres qui se conduisent en esclaves ; ce que Nietzsche appelait nihilisme. Mais la pensée de Nietzsche est complexe et ses aphorismes doivent être relus plusieurs fois pour bien comprendre le cheminement de ses analyses paradoxales. Par exemple dans le numéro 224 de « Choses humaines, trop humaines », il détaille un processus qu’il nomme « Ennoblissement par dégénérescence ». Il y explique que « les natures les plus fortes conservent le type fixe, les plus faibles contribuent à le développer ». Comprenons : « c’est précisément la nature la plus faible qui rend tout progrès généralement possible ».

Ne doutant pas d’avoir troublé mon lecteur en essayant d’appliquer une théorie philosophique nietzschéenne à une situation politique, quitte à en assumer l’anachronisme, je termine en clarifiant un point : la liberté est une vertu active, noble comme le sens de l’effort, ou la laïcité ; l’égalité, surtout quand elle se pervertit en égalitarisme est une vertu réactive, vile, comme le travail ou la tolérance.

Biodiversité et diversité sociologique.

Chroniquant récemment[1] le massacre des éléphants et la parution d’un livre de Pascal Picq « De Darwin à Lévi-Strauss », je déplorais alors, en écho à sa voix, les atteintes de plus en plus irréversibles à notre biodiversité. Et le sujet est assez grave pour que j’y revienne et élargisse mon propos en empruntant d’autres chemins, aujourd’hui plus politiques. Notre humanité va-t-elle mourir, malgré une croissance démographique qui ne serait que l’annonce de sa fin ? Va-t-elle progressivement s’éteindre par perte de sa diversité, et de sa capacité d’invention ? J’entends ici le terme de diversité, comme affirmation de l’existence d’objets, d’êtres, de choix ou de destins singuliers, d’identités particulières et par extension le principe de respect de ces identités, et d’une nécessaire contention de la norme.

L’un de nos problèmes létaux peut donc s’exprimer ainsi : notre système technobureaucratique mondialisé est perverti. Le grand Léviathan produit, comme une exsudation malsaine, des hommes et des femmes à son image, des produits formatés, robotisés, des individus atteints de panurgisme, et qui jouissent de l’illusion de vivre en maîtres au-dessus du vulgaire, alors qu’ils ne forment qu’un troupeau d’animaux de basse-cour affublés de perruques. La solution n’est donc pas tant, comme Richard Descoings le croyait, d’ouvrir le concours de Sciences Po à une jeunesse socialement reléguée afin que ces jeunes « culturellement défavorisés », porteurs potentiels d’autres valeurs, virtuellement « révoltés », rentrent dans le rang méritocratique et soient formatés par le Système – dressés comme le disait Stirner –, que de fermer Sciences Po, ou de renouveler radicalement sa ligne programmatique et son corps d’enseignants. Il faut donc, et de manière urgente, casser ce formatage, afin que nous cessions à terme de confier les clés de notre avenir à une pseudo élite dont le recrutement et la promotion reflètent leur dimension domestique, leur capacité à accepter le dressage, à penser comme ce système failli veut qu’ils pensent. Car on fait ainsi perdurer et enfler une caste dont les membres reproduisent à l’infini des schémas de pensée convenus, confortés en cela par leur isolement dans une société des mêmes où les énarques parlent avec les énarques et se convainquent qu’ils ont forcément raison, malgré tous les démentis des évaluations qu’ils produisent et d’une réalité sociale qui leur échappe dangereusement. Soit dit en passant, je n’ai personnellement jamais réussi à me convaincre que le fait que mon chien fasse le beau soit une preuve d’intelligence.

Toute atteinte à la biodiversité, et plus généralement toute atteinte à la diversité est une atteinte à la vie, et cela vaut pour les espèces vivantes, les individus, les ethnies, les nations, les paysages ; à savoir, et ce n’est pas un paradoxe, cela vaut pour les individus considérés de manière singulière, et les groupes d’individus, considérés comme homogènes. Je remarque aussi que notre système politique majoritaire n’est rien d’autre qu’une machine à évacuer les minorités, à les bâillonner, à tuer la diversité des voix. Évidemment, toute diversité génère des conflits ; les espèces, les groupes se retrouvant en concurrence sur des territoires donnés, en dispute sur des enjeux existentiels ou commerciaux. Les nations, on le sait trop bien, se sont construites dans le sang, en s’opposant à leurs voisines ; et ces conflits, dommageables par ailleurs, ont néanmoins eu un rôle régulateur, dont la vertu peut évidemment être discutée. La vie se construit donc sur des équilibres fragiles entre singularité et cohésion, des rapports de force constants – dont les unes sont attractives, cohésives, et les autres répulsives, déconstructives –, et la paix ne peut durer que sur un rapport de forces qui se neutralisent en s’équilibrant. Uniformisons le monde, transformons l’humanité en troupeau, la nature en jardin, supprimons la diversité (nous faisons disparaitre tous les ans environ 25 000 espèces vivantes, 25 langues parlées, autant de traditions ancestrales), et nous stériliserons ce monde qui demain n’aura plus qu’à mourir, car il ne saura plus trouver matière à conflit et à équilibre, ou, faute de pouvoir s’opposer – sur un champ de bataille, un terrain de sport, ou une confrontation culturelle –, les groupes constitués imploseront en important en leur sein la violence qui les détruira de l’intérieur.

Favoriser la diversité, c’est donc protéger les identités, individuelles et collectives, et c’est donc, par exemple, refuser que la nation française perde son identité ; et le risque c’est qu’en considérant, dans l’espace public, sur le même pied, toutes les cultures, toutes les religions, toutes les idées, on fasse disparaître ce que je nomme l’identité française et qu’ailleurs on nomme le génie français. Notre identité nationale doit subsister, exister de manière vivante,  évolutive et ouverte – car elle doit se réinventer en permanence –, et se confronter aux identités allemande ou française, chinoise ou iranienne. Il faut que les nations, comme les individus, existent et s’assument de manière singulière.

Nous devons donc nous battre contre l’uniformisation sous toutes ses formes, avatar hideux de la mondialisation. Chaque personne – personne physique ou morale, individu, nation ou groupe constitué –, doit s’affirmer comme singulier et défendre radicalement son identité propre, ses valeurs, sans jamais les négocier avec ses voisins, et exiger de leur part un respect égal à celui qu’il leur porte, et s’inscrire dans une relation contractuelle saine avec eux.

Mais chacun est aussi légitime à essayer de bousculer les valeurs de son groupe, mais sans s’étonner que le groupe protège ses dites valeurs. Personnellement, si je me sens trop souvent en décalage avec les valeurs françaises, je les assume néanmoins. Quelles sont-elles ?

–          Un tropisme malsain pour l’égalité ;

–          Une forme de laïcité très catholique ;

–          Une approche jacobine donc monarchique de la démocratie ;

–          Un gout étonnant pour la médiocrité ;

–          Un caractère industrieux ;

–          Un orgueil injustifié et un esprit frondeur.

Et la capacité surprenante à transformer toutes ces contradictions en génie national.

 

 



[1]. Le 9 mars.

De la responsabilité.

Être responsable, ce n’est pas, comme je l’entends trop souvent, être « cause de ». La responsabilité est une assignation, parfois injonctive, à assumer, c’est-à-dire à porter et à rendre compte – qu’importe que l’on ait enfanté, si l’on reconnait ou si l’on adopte. On doit rendre compte de ses actes, mais aussi, en droit, de ceux de ses enfants, animaux domestiques ou de rente, de ses employés, de ce que l’on possède, garde, ou fabrique. La responsabilité est donc l’attendu du jugement, voire le présupposé de la justice (dans un cadre légale). Mais si la responsabilité n’est pas corrélative de l’acte, du phénomène, qu’elle en est donc le fondement ? Je réponds que son fondement est moral ou légal, c’est-à-dire que c’est un a priori, et que cet a priori existe dès qu’il est accepté comme tel. Là aussi, l’existence précède l’essence. Ce n’est pas le jugement, ou l’évaluation d’une causalité qui décrète la responsabilité, c’est la responsabilité considérée comme une donnée apriorique qui rend le jugement possible.

Et il n’y a de responsabilité que vis-à-vis d’une communauté de tiers, en référence à la loi, ou bien vis-à-vis de soi, en conscience. La responsabilité est donc soit conventionnelle – en général légale – soit morale. Et on ne peut pas ne pas distinguer ici nomos et physis, la loi et la morale, la responsabilité légale et la responsabilité morale.

Et si je tente ici de clarifier ce propos, c’est que la notion de faute est corrélative de celle de responsabilité ; faute que l’on peut nommer crime ou délit, en nomos, faute morale en physis, ou péché sur le registre religieux – en logos. Et il est intellectuellement salutaire de distinguer ici la loi, qui est une réalité sociale partagée, la morale, réalité toujours singulière – la conscience étant le seul casuiste légitime –  et la religion, qui n’est qu’une réalité sublimée, mythifiée, mais fantasmagorique ; et dont je dénonce les dangers à longueur de texte, assumant cette posture militante.

Et cette posture antireligieuse n’est d’ailleurs pas strictement antichrétienne. Evidemment, et malgré le parcours extraordinaire de Jésus et la profondeur d‘une partie de son message, je combats, en fidèle nietzschéen, la religion chrétienne. Et pour justifier cet écart d’adhésion entre le Jésus historique et le personnage conceptuel du Christ, je pourrais rappeler, en citant Deleuze, qui d’ailleurs s’exprime ici dans un essai sur la philosophie de Nietzsche que « L’inventeur du christianisme n’est pas le christ, mais Saint Paul, l’homme de la mauvaise conscience, l’homme du ressentiment ». On pourrait rajouter « l’homme de l’idéal ascétique ». Mais plus largement, je conteste toute démarche religieuse, tout enfumage clérical. Et le fait que le pape soit sincère, généreux, sympathique, le rend plus dangereux encore, et ne change rien au fond. Car toute religion cherche à donner corps à un monde suprasensible (un inter monde), en construisant ce monde de l’au-delà à l’image inversée du notre[1], en nous éloignant donc de notre monde sensible, et ce faisant, en nous désinvestissant de « la vallée de larmes » qui est notre quotidien – et ce désinvestissement est une déresponsabilisation. Notre monde étant matériel, l’autre ne peut l’être, l’homme étant peccamineux, mortel, faible, mauvais, Dieu doit être éternel, omnipotent, bon, impeccable. C’est pourquoi le monde supra sensible est toujours anthropomorphique, et en fin de compte, notre théologie n’est qu’une anthropologie.

Mais restons sur la difficile question de la responsabilité. Derrière le choix de condamner une démarche religieuse, morale, se défend un choix éthique alternatif qui veut privilégier le réel sur le vrai, s’en tenir au phénomène faute de pouvoir connaitre le noumène ; Ici se justifie une posture que je qualifierais d’épicurienne et qui fera toujours le choix de la positivité sur la véracité, du bon sur le bien. Ou, pour le dire autrement, et en des termes qui sont choisis ici pour choquer : pour ce qui me concerne, la vérité et le mensonge ont la même autorité – et le même statut : ce ne sont que des discours ; reste la conscience comme seule autorité, et la responsabilité posée comme un a priori ; une responsabilité qui n’a pas besoin du primat de la morale, car elle constitue en soi, une éthique.

Et il y a donc, en matière de responsabilité, deux dialectiques envisageables : celle de la « responsabilité – dette » et celle de la « responsabilité – ressentiment ». La première est active, saine, laïque ; la seconde passive, malsaine, religieuse. Et chacun devrait comprendre où le choix religieux nous mène, ou nous ramène, à un soi-disant péché originel, dont la dette ne peut être payée par les hommes ; ce qui justifie qu’elle le fût par Dieu lui-même, en la personne crucifiée de son fils ; et ce qui permet à une certaine église de prétendre que la dette est toujours existante, mais au crédit du fils, donc du père. Allez comprendre …

La dette doit être immanente, rachetable – au moins en principe à défaut de l’être toujours dans les faits[2] –, et le créancier réduit à la victime ; la religion en fait une dette transcendante dont le créancier serait l’Idée : Dieu ou le bien. Le péché étant une dette souscrite sur l’idée de bien. Sur le premier registre la douleur peut être extériorisée et guérie. Sur le second, elle s’intériorise sous la forme d’un sentiment de culpabilité qui sclérose notre humanité. Remarquons à nouveau, et pour conclure – puisqu’il faut conclure ces réflexions d’un froid matin de printemps – la construction « morale » de nos sociétés soit disant laïques. La dette y est considérée comme dette vis-à-vis de la société – qui souvent n‘a pas souffert du délit –, de la loi – qui n’a pas plus souffert –, de la morale, qui n’est ici qu’une autre façon, laïque, de nommer Dieu.



[1]. Ce que Feuerbach a bien montré dans « L’essence du christianisme ».

[2]. Rappelons qu’est grave, une perte conséquente pour qui la subit et irréversible (comme de vieillir, …). Comment réparer l’irréparable ?

Etiquetage politique.

C’est à l’heure matutinale où je trempe mon pain beurré-salé dans un café noir, que j’ai découvert dans mon quotidien papier une information qui m’a sidérée, et qui m’a gâché cet instant auroral ou l’activité de la journée ne nous a pas déjà entrainé dans son flux erratique, et où l’on rêve encore un instant de pouvoir échapper au stress de la vie qu’on nous fait – et qui n’est qu’une survie laborieuse et dérisoire. J’aurais pu m’étrangler ; et ce qui m’étonne encore, c’est que cette information n’a pas suscité de réactions à la mesure de la saloperie qu’elle rapporte.  Pourtant, une recherche sur le net permet d’y accéder avec toute l’immédiateté qui caractérise ce média : le Ministère de l’Intérieur oblige les listes de candidats constituées pour les élections municipales dans les communes de plus de mille habitants à choisir une étiquette partisane dans une liste proposée de seize partis, mouvements, ou regroupements. Et dans l’hypothèse où une liste ne voudrait pas « rentrer » dans une des cases formatée par les fonctionnaires de l’administration, ceux-ci se chargeront d’encadrer, ou d’encarter les impétrant-édiles.  Et je veux dénoncer cette atteinte grave à l’essence de la démocratie, et cette nouvelle tentative de conserver aux partis politiques leur mainmise sur le pouvoir. C’est une petite saloperie, une de plus.

Je l’ai souvent évoqué ici, et quelquefois sur un ton trop passionné pour ne pas être excessif, voire outrancier. Mais je pense que la crise que nous connaissons aujourd’hui en Europe est d’abord une crise intellectuelle, politique, donc morale ; crise ancienne et dont l’avènement avait déjà été pressentie dès la fin du XIXe siècle, par exemple et avec beaucoup d’acuité par Nietzsche – il faut relire ce qu’il disait de la démocratie –, mais aussi un peu plus tard par Hannah Arendt – pour ne rendre ici hommage qu’à ces deux philosophes. Arendt, mieux que d’autres, avait pointé cet écueil de la démocratie représentative, expliquant que la démocratie montre ses limites quand les élus de la nation cessent de se comporter comme les représentants de leurs électeurs pour devenir les mandataires de leurs partis d’appartenance.

On ne règlera aucun de nos problèmes économiques sans ressourcer nos démocraties. Il convient donc de revenir aux fondamentaux et de les rappeler avec force : la démocratie ne peut avoir d’autre but premier que la liberté des citoyens ; l’existence de partis politiques forts est un obstacle à l’expression de la volonté populaire[1]. Citons Arendt : « Les partis, en raison du monopole de la désignation des candidats qui est le leur, ne peuvent être considérés comme des organes du Peuple, mais, au contraire, constituent un instrument très efficace à travers lequel on rogne et on domine le pouvoir populaire »[2], et revenons à cette information qui ne passe pas. Ce qui se démasque dans cette décision gouvernementale, c’est une claire volonté de s’opposer à des listes qui ne seraient pas encartées. Le gouvernement, et plus largement l’oligarchie politicienne – par ailleurs politicarde – ne peut imaginer que l’on fasse de la politique sans être de droite ou de gauche, et sans se reconnaitre dans ces archétypes désuets ; il ne peut accepter qu’on veuille être pleinement citoyen sans être affilié ici, encarté là , soumis à un parti, donc à un homme, discipliné par un maître à penser ; il s’effraye que des hommes et des femmes de bonne volonté, les uns engagés à gauche et les autres défendant des idées de droite, puissent se rencontrer, s’entendre sur des enjeux locaux, se retrouver sur l’essentiel à mettre en œuvre sur une mandature, et travailler ensemble, au-delà des clivages traditionnels. Ils veulent tout étreindre, tenir, étouffer, instrumentaliser, tuer la politique – mais garder le pouvoir.

Peut-on espérer qu’un jour les citoyens se réveillent et refusent ce système qui n’a d’autre volonté que de les transformer en animaux de rente ?



[1]. Relire « Du contrat social ».

[2]. Dans  « On revolution ».