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Abus de droit et objection de conscience.

Il n’est pas dans mes intentions de dispenser ici un cours de droit ou de résumer en quelques lignes une doctrine de notre droit national ; doctrine qui existe d’ailleurs aussi en droit international. Je n’en ai pas les compétences et cela m’intéresse peu. Rappelons simplement, pour introduire mon propos, que l’abus de droit définit en France des pratiques condamnables, comme, par exemple, l’utilisation d’un droit à la seule fin de nuire à autrui, ou afin d’atteindre un objectif inverse à celui que ce droit visait, ou encore dans le seul but de se soustraire à certaines obligations légales – par exemple d’échapper à l’impôt. C’est donc un principe juridique à but moral et à dimension jurisprudentielle. Permettant aux juges de faire évoluer le droit en interprétant la volonté du législateur, et souvent en se référant à des principes supérieurs qu’ils font prévaloir sur la lettre de la loi, il leur permet de faire le droit, et ainsi d’abuser, d’une certaine manière, du droit ; car le droit de faire le droit devrait être, en bonne démocratie, l’exclusive du corps législatif. Par ailleurs, conjuguant le droit à l’air du temps, ils assujettissent la loi à ce que Nietzsche appelait la moraline, cette morale bourgeoise que le philosophe définissait comme l’ensemble des préjugés du temps. On aura donc compris ma réserve devant ces notions floues qui permettent de troubler les eaux claires et froides du droit, et de dénouer ce qui avait été trop bien, ou trop maladroitement ficelé par la loi.

Néanmoins, si je veux ici dénoncer l’abus de droit, et en défendre donc le concept, c’est en considérant, non pas le principe juridique aujourd’hui défini par les textes et l’usage, mais sa dimension plus large, disons-le autrement, éthique. Et de ce point de vue, plus philosophique, il me semble déjà que l’Etat est le premier à abuser du droit, sans que cet abus ne soit toujours pointé comme tel. J’en prendrai principalement deux exemples récents : la loi sur le mariage homosexuel, et la possible intervention de l’armée française en Syrie.

Notre constitution pose comme principe, en son article 3, que « la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ». Les décisions fondamentales appartiennent donc au peuple souverain (langage très rousseauiste) et elles peuvent être prises, soit par l’Assemblée, soit plus directement par le référendum. Et si le constituant l’a voulu ainsi, c’est qu’il concevait ces deux outils, non pas indifféremment, mais comme ayant chacun un usage particulier, sans en privilégier forcément l’un ou l’autre. Et chacun conviendra que le référendum est plus démocratique, plus symbolique, plus solide, et doit être privilégié pour l’adoption de textes fondateurs. Ce fût le cas en pour l’adoption du quinquennat en 2000[1]. Ce fût le cas pour l’adoption (ratée en 2005) de la Constitution Européenne, car la faire ratifier par le parlement, ce qui était techniquement possible, aurait été un abus de droit (forfaiture qui interviendra en 2008). Cela aurait dû être le cas pour un texte modifiant aussi fondamentalement notre cadre sociétal que celui du mariage homosexuel, car il fait évoluer très profondément l’idée que l’on peut se faire et de la famille et de la société ; rappelons que Rousseau, parlant de la famille, la nommait « la petite patrie ». Le vote de cette loi par l’Assemblée fût donc un nouvel abus de droit, et ce déni de démocratie restera une tâche du quinquennat. Il en est de même du possible engagement militaire de la France en Syrie. S’agissant d’une « intervention extérieure » et non d’une « déclaration de guerre », le chef de l’État est autorisé par notre constitution à en décider seul. S’il devait le faire ainsi, il userait d’un droit que les textes constitutionnels lui donnent, mais usant de ce droit, il en abuserait. Car chacun sait bien qu’une intervention de nos militaires serait, de fait, une déclaration de guerre. Je pourrais évidemment prendre d’autres exemples, et montrer que si le citoyen cherche toujours la faille dans des textes trop nombreux et confus, triche, abuse de ses pauvres droits et use de quelques artifices, l’Etat fait de même et n’a, en la matière, pas plus de vertu que ses administrés – et beaucoup moins d’excuses.

Mais le problème que je voulais dénoncer aujourd’hui est d’un tout autre type, mais je dois pour cela distinguer abus du droit et abus de droit, car si l’abus de droit tel que nous le concevons recouvre l’idée d’abuser le droit, de le manipuler, de le tromper, ne pourrait-on aussi considérer un abus du droit, distinguant deux dérives de notre modernité : Plus le droit est enflé, boursoufflé de textes contradictoires, inutiles et liberticides, plus la tentation est forte d’abuser le droit, en le poussant dans ses logiques les plus perverses, en le manipulant, en lui faisant entendre ce qu’il a dit sans avoir voulu le dire. Mais cette enflure de la chose règlementaire n’est-elle pas due à notre manie du règlement, ce cancer législatif qui aujourd’hui, avec notre consentement fatal, se propage partout, comme une maladie honteuse ? Et  les textes produits prétendent diriger nos vies dans leurs sphères les plus intimes. Le drame de notre modernité, et comment ne pas rappeler les alertes nietzschéennes, est d’avoir substituer à la morale, le droit. Funeste dérive.

Chacun sait que «  Le sage ne vit pas d’après les lois de sa patrie, mais d’après la vertu »[2]. Pourtant, la réalité psychologique est que le citoyen moyen (vous et moi), éduqué comme un animal de rente, préfère le droit à la vertu – c’est effectivement moins lourd, et il est plus facile d’échapper à la loi qu’au regard de sa conscience car le gendarme n’a pas l’œil de Caïn –, fait le choix de la moraline contre la morale – car il est plus confortable d’avoir tors avec la foule que raison seul contre tous. Chacun abuse donc du droit, et tout gavé qu’il soit de droits lui interdisant l’essentiel, c’est-à-dire de vivre comme un homme, la bouche dégoutante de ses droits minables qu’il invoque ad nauseam, il en demande encore, quitte à s’y vautrer parfois comme dans des déjections mal digérées ; alors qu’il devrait faire prévaloir toujours et une éthique personnelle que le droit indiffère et une objection de conscience qui se moque elle aussi du droit et ne souhaite surtout pas être reconnu par ce droit, abimée, et salie par la loi. C’est pourquoi, je ne plaide pas, par exemple, pour un droit de retrait codifié par des textes. Car s’agissant du droit comme de la justice, on ne doit pas confondre les Droits Humains et le droit des hommes – je veux dire des représentants des institutions humaines –, ni assimiler la Justice transcendante à la justice institutionnelle, ni la Morale à la moraline. Va pour une déclaration des Droits Humains, droits qui ne peuvent être qu’universels (est-il besoin de le préciser ?). Mais ces Droits Humains ne peuvent être l’objet de lois qui ne pourraient que les avilir[3], les destituer. De même qu’existe un droit de résister à l’oppression, donc à la loi, au droit institutionnel, il existe un droit fondamental d’objection de conscience, ou de retrait, que la justice institutionnalisée peut ne pas reconnaitre sans rien lui enlever. Ainsi, pour ne prendre que ce simple exemple, le droit d’aider quelqu’un qui le désire fortement à mourir est un droit, qui n’a pas lieu d’être repris par un texte. Ce ne serait qu’abuser du droit. Mais face à l’abus du droit, je ne vois comme réponse qu’un droit de retrait au titre de l’objection de conscience.

Mais plus fondamentalement, je dis que si l’homme est grand par sa capacité à dire oui, et singulièrement à la vie, il l’est plus encore dans ses refus de la norme. Il l’est souvent en disant oui d’une manière active, engagée, mais parfois aussi en disant non à la mode, aux consensus les plus évidents, non à tous ces gens de communication qui veulent faire son bonheur (politiques et publicitaires), non à l’institution et à la loi ; dire non, c’est trop, ou, s’il faut le dire en terme plus populaire, dire « je vous emmerde ». Diogène le chien utilisait-il ce langage ? Bien qu’outrancier à en être insupportable (il se masturbait sur la place publique pour théâtraliser ses leçons philosophiques), il devait être plus subtil et tout à la fois plus profond que le mescréant philosophant. Mais je saurai le dire de toutes les manières : les religieux pensent que l’homme n’est jamais aussi grand que lorsqu’il est à genoux. Permettez-moi de prétendre le contraire, et de conclure avec les mots de Nietzsche qui revendiquait « le sens aristocratique, la volonté de ne dépendre que de soi, le pouvoir d’être différent, seul et réduit à soi-même,… ».[4]



[1]. Adopté à une majorité de 73,21 % des suffrages estimés, soit 51 % du corps électoral, compte tenu des 69,81 % d’abstention.

[2]. Selon Antisthène, cité par Diogène Laërce.

[3]. Si cette image m’est permise, je dirais que c’est comme de breveter le génome humain.

[4]. Par-delà Bien et Mal.

Leçon de démocratie

La France va peut-être s’engager très prochainement dans une nouvelle guerre et intervenir en Syrie pour hâter la chute de Bachar al-Aassad. Ce faisant, elle s’enrôlera, aux côtés des monarchies du Golfe, – c’est-à-dire aux côtés des financeurs et soutiens d’Al-Qaïda – mais sans évidement le souhaiter, dans une guerre de religion qui oppose les Sunnites et les Chiites et qui déstabilise un peu plus le Moyen-Orient. Mais ce dernier point ne constitue pas l’objet de mon propos, et chacun mesure bien le débat casuistique provoqué par les atrocités du régime syrien et son arrogance – mais les occidentaux ne le sont-ils pas aussi, à vouloir se mêler de tout et imposer partout leur morale.

Je veux plutôt, prenant cet exemple comme cas d’école, mettre l’accent sur la dimension peu démocratique de notre système politique, en comparaison de celui de nos alliés anglo-saxons, d’Amérique et de Grande Bretagne.

Le président Obama, qui souhaite intervenir, se l’est vu refusé par certains sénateurs, et il n’engagera pas son pays dans cette intervention sans l’aval des représentants de la nation. Il a donc prévu de consulter rapidement le Congrès. James Cameron a interrogé sa Chambre des Communes qui, jeudi dernier et par une faible majorité de 285 voix sur 272, a refusé l’intervention. Il en a pris acte en déclarant : « Il est clair que le Parlement britannique ne veut pas d’intervention militaire britannique. Je prends note et le gouvernement agira en conséquence ». Le gouvernement allemand avait déclaré, il y a quelques jours, ne pas vouloir participer à une opération militaire, mais tout observateur de la politique allemande sait que la Chancelière ne se serait de toute façon pas engagée sans l’aval du Bundestag. En France, François Hollande a pris sa décision sans vote de la représentation nationale, ce que la Constitution lui permet, s’agissant d’une « opération extérieure », et non d’une déclaration de guerre. Il attend pour la mettre en œuvre l’engagement des Etats-Unis et surveille du coin des sondages son opinion publique. Mais l’opinion publique n’est pas la vox populi et les organismes de sondages un organe représentatif.

Je vois personnellement dans ces différences de pratique politique, un écart qualitatif extrêmement important entre la démocratie britannique, mais aussi étatsunienne – toutes deux plus anciennes que la nôtre – et la démocratie française, et cet écart a été malheureusement renforcé par l’adoption en 2000 du quinquennat présidentielle et surtout par la concomitance voulue des élections présidentielle et législative. Et nous sommes de fait entrés après cette réforme qui a conduit à instrumentaliser le parlement, dans une sixième république. Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle et De Gaulle et Pompidou étaient opposés à cette concomitance d’élections nationales.

Évidemment, aucune démocratie n’est parfaite, et par ailleurs elle ne pourrait l’être, dans son fonctionnement, qu’avec des citoyens vertueux. Ce qui est d’autant moins le cas que tout système politique constitué n’a d’autres ambitions que d’infantiliser les citoyens et de les rendre dépendants de son administration. Et l’on ne peut comparer la gestion d’une nation de soixante millions d’habitants à celle de la cité athénienne qui fit naître l’idée de démocratie, une cité d’environ 300 000 habitants au Ve siècle avant notre ère (dont environ 15 % de citoyens). Mais la qualité d’une démocratie peut néanmoins s’apprécier au regard du respect de certains principes de bases, qui sont assez bien illustrés par la formule d’Abraham Lincoln, reprise dans notre constitution, et si peu à l’ordre du jour : « Le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Le Peuple doit toujours s’exprimer et l’élection d’un Président sur un programme quelconque ne saurait justifier que l’on contourne le parlement, seul corps constitué pouvant décider. Et encore, on peut s’interroger sur son autorité. Rousseau écrit dans Du Contrat Social : « La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le Peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi ». Considérer que le Président pourrait décider seul, ou du mariage homosexuel ou de notre entrée en guerre est donc une double perversion de notre système. Car c’est aussi confondre exécutif et législatif : « Dans la puissance législative le Peuple ne peut être représenté ; mais il peut et doit l’être dans la puissance exécutive, qui n’est que la force appliquée à la loi ». Et je ne constate pas ce mépris du parlement dans les pays anglo-saxons. Il semble bien qu’en France, nous n’en ayons pas fini avec des pratiques d’Ancien Régime.

Travail, famille, patrie.

Le MEDEF ouvrait hier son université d’été et les médias se sont fait l’écho de cette manifestation politique qui s’inscrit dans ce que Guy Debord[1] appelait en 1967, la Société du spectacle ; et que nous contribuons tous à faire tenir debout. Je crains d’ailleurs que nous n’ayons que deux perspectives, la continuation de la Société du spectacle et l’Utopie ; mais sans doute faut-il accepter ce déchirement et vivre, par défaut d’autres possibilités, dans la Société telle qu’elle est, et se battre pour rendre possibles nos utopies, pour les faire vivre dans nos têtes ou nos cœurs, à l’intérieur de nos communautés familiales, intellectuelles ou amicales. Les microsociétés à la construction desquelles les situationnistes (Debord en tête) aspiraient, sont aujourd’hui réduites aux personnes singulières et isolées qui croient encore, après l’annonce de la fin de l’histoire, à cet idéal d’un monde nouveau où l’homme pourrait réaliser pleinement ses potentialités. Et ils constitueront peut-être un jour les nucléides autour desquels viendront graviter d’autres singularités engagées. Et qu’importe la pureté de ces noyaux si leur pouvoir d’attraction est suffisant pour que s’agrège autour d’eux la substance qui constituera peut-être les perles rares qui feront rêver des générations libérées. Mais revenons à cette université d’été, celle du MEDEF, et plus précisément à une réflexion qu’elle m’inspire sur le travail et la vraie création de richesse.

Je ne critiquerai pas ici les propos tenus, en distribuant des points, bon ou mauvais, et par exemple en m’inscrivant en faux contre cette idée que seule l’entreprise créerait des richesses – car bien évidemment l’université, l’hôpital, les labos de recherche et bien d’autres organisations en créent – ou encore en convenant bien volontiers que de créer une nouvelle taxe est bien le meilleur moyen de ne pas réformer, et ne constitue donc qu’une démission politique. Je m’attarderai simplement sur cette idée que le travail serait une valeur, car il permettrait la réalisation de soi. Foutaise, ou sophisme ?

C’est un peu comme de dire que la guerre est une valeur, au prétexte qu’un homme d’action peut s’y réaliser. Certains jeunes gens choisissent effectivement la carrière des armes pour cette raison et toute la communication des services de recrutement des armées ne s’articule pas autrement. Et une carrière militaire ne l’est, militaire, que s’il y a des théâtres d’opérations où le soldat peut s’exprimer, c’est-à-dire tuer les ennemis qu’on lui désigne. Mais j’aurais pu aussi évoquer, sur le registre des symboles forts positifs, la conquête de l’espace, ou négatifs le colonialisme. Quel est le fond de la question ?

Il me semble, si l’on cherche à donner du sens au travail, qu’il faut admettre que l’homme contemporain cherche, en la matière, trois choses également fondamentales et nécessaires à son équilibre. Tout d’abord, il recherche des revenus qui soient suffisants, pérennes, garantis. Car nous vivons dans une société de surconsommation où nos besoins sont déterminés par la publicité, où chacun est réduit à un statut de consommateur addicte aux produits tendance, contribuable asphyxié et contributeur passif à la survie d’un système épuisé, et où l’argent est devenu l’alpha et l’oméga de toute entreprise humaine. Et quand j’entends des journalistes évoquer l’inquiétude des salariés dont l’usine ferme et qui réclament du travail, j’ai souvent l’impression qu’ils se contenteraient qu’on leur garantisse des revenus.

En second lieu, mais ce terme de second n’affirme rien d’autre que l’ordre inspiré d’un énoncé d’évidences, le travailleur recherche un statut hiérarchique dans la société, et je serais tenté de renvoyer ici mon lecteur à certaines analyses d’Erich Fromm sur l’évolution paradoxale du sentiment d’individuation des individus et sur la peur induite de leur liberté nouvelle. L’homme libre refuse par définition d’intégrer la dialectique maitre-esclave, dominant-dominé, employeur-employé, décideur- exécutant, mais  comment s’en affranchir ? Et dans son essai « La peur de la liberté » Fromm, (parlant de la théologie de Luther qu’il rend responsable de cette évolution) décrit en ces termes un individu moderne écartelé : « L’homme est libéré de tous les liens qui l’attachent aux autorités spirituelles, mais cette même liberté le laisse seul et angoissé, l’écrase avec le sentiment de sa propre insignifiance et de son impuissance en tant qu’individu. Cet individu libre et isolé est écrasé par l’expérience de son insignifiance personnelle ». Je pense que le travail permet à de nombreux individus un enracinement dans la société dont ils ont psychologiquement besoin, et le travail, s’il permet d’acquérir un statut dans la communauté, peut être, de ce point de vue, un substitut à la religion. Car cet enracinement social est traditionnellement vécu sur le mode hiérarchique – rappelons que l’étymologie même du mot (hieros pour sacré et arkhein pour commander) renvoie à l’idée d’autorité religieuse. On cherche donc à être aussi reconnu professionnellement par les siens. Il est d’ailleurs révélateur de constater qu’à la question « Que faites-vous dans la vie ? », on réponde trop souvent en déclinant un statut professionnel ou l’énoncé d’une profession plus ou moins valorisante. Et noter la gêne de certains retraités à évoquer leur retrait relatif de la vie active est tout aussi banal. Il serait si facile de répondre de manière iconoclaste que dans la vie, « on réfléchit à la nature des choses et à la difficulté d’être », que, devant aussi gagner sa vie, le temps nous manque pour cela, mais que la retraite nous permettra un jour, ayant alors quitter l’activité passive pour intégrer la vie active de se consacrer plus sérieusement à ce qui fait l’essentiel de cette vie, et  lui confère cette dimension de véritable activité.

Enfin, il me semble que chaque homme (si l’on en croit Maslow) aspire aussi à se réaliser, c’est-à-dire à réduire cette séparation entre soi et soi. Le travail peut sans doute y contribuer et est donc, de ce dernier point de vue, paradoxalement, cadre de libéralisation virtuel, et lieu d’aliénation potentiel. Mais je prétends que l’on peut se réaliser autrement, et ailleurs : rentrer dans une association caritative, cultiver son jardin, écrire de la philosophie, peindre, construire des maquettes de la tour Effel en allumettes.

En conclusion, le travail qui est pour l’essentiel un cadre d’aliénation, surtout s’il est salarié et si les tâches exigées du salarié sont sans intérêt personnel, exténuantes, répétitives et mal payées, est totalement nécessaire dans un système de production-consommation de masse, et il est dès lors indispensable de tout faire pour faire chuter le taux de chômage ; et notamment celui des jeunes. Mais je ne souscris pas à cette idée que le travail soit une valeur.

Et, après avoir cité Fromm, je ne peux conclure sans faire référence à sa compatriote Hannah Arendt. Dans « Condition de l’homme moderne », la philosophe germano-américaine distingue les concepts de travail et d’œuvre – elle distingue d’ailleurs, le travail, l’œuvre et l’action. Et cette distinction essentielle débouche, dans cet essai, sur une autre. Elle distingue un homme « aristocratique », immortel par ses œuvres, de l’humain « animal » qui travaille mais vit et meurt comme une bête. L’homme, s’il peut se réaliser – c’est-à-dire se libérer, car les deux mots sont ici synonymes –, le fait pas ses œuvres et dans l’action, mais le travail, lui, ne le libère pas. S’il lui permet de survivre – car sa vie n’est alors qu’une survie ;  et dans un certain contexte, on peut considérer que c’est mieux que rien –, il ne lui permet pas de renouer avec lui-même.

Un philosophe mescréant qui n’a donc que peu de foi en l’avenir peut-il trouver un peu d’optimisme en fantasmant quelques projections ? Le temps de travail a diminué depuis un siècle, libérant un temps de loisir qui aurait pu permettre à l’homme de se réaliser en se consacrant, soit au plaisir, soit à la réalisation d’œuvres lui permettant, ce faisant, de produire encore plus de plaisir, un plaisir à consommer ou à partager. Mais ce temps donné par le système économique – donné, faute de pouvoir faire autrement, ou arraché par des luttes ouvrières –, a été repris par ledit système qui assigne chacun à des loisirs qui ne sont que des produits comme d’autres.

La robotisation pourra-t-elle un jour libérer l’homme du travail, ou n’est-elle qu’une mécanique aliénante qui produit du chômage ? Cette libération ne sera possible que lorsque nous serons capables d’inventer un nouveau système de redistribution des richesses produites ou disponibles. Et on ne voit pas aujourd’hui de solution à ce difficile problème. Un système de redistribution égalitaire des richesses n’est pas, psychologiquement tenable, à moins d’aller au bout d’une utopie terrifiante qui consisterait à rendre les hommes parfaitement similaires – un monde de clones servis par un monde de robots qui leur renvoient, en miroir, leur image. Un système de rentes basé uniquement sur le patrimoine et le capital ne serait pas éthiquement tenable. Un autre, sur la valeur intrinsèque des individus, insoluble sur des données objectives. Reste le travail.



[1]. Je cite cet activiste car Michel Onfray dans son Université Populaire d’été, met cette année un coup de projecteur sur mai 68, et évoque les situationnistes.  C’est l’occasion de relire (pour certains) ou de découvrir – n’ayons pas honte de dire que c’est mon cas – et Debord et Vaneigem. Et le choix de la référence situationniste permet, comme un clin d’œil dialectique, de mettre en regard ces deux université d’été, celle des chefs d’entreprises et l’autre, populaire.

Réflexion sur le capitalisme (un jour de pluie d’août en Bretagne)

Puis-je, moi qui ne suis pas économiste, me risquer à définir le capitalisme, au moins pour essayer de comprendre ceux qui en réclament la fin, et accessoirement pour entrer proprement dans cette chronique. Traditionnellement, il se définit comme un système économique, social et politique fondé sur la propriété privée des moyens de production et d’échange. Plus fondamentalement, il se caractérise par la séparation de l’investisseur du travailleur. Je pourrais en rester là et remarquer que cette définition simple s’applique parfaitement à un certain nombre de pays communistes où les moyens de production et de distribution ont été, ou sont, la propriété privée d’un Etat entre les mains d’une bourgeoisie dirigeante qui, à défaut d’en posséder, à titre personnel, la nue-propriété, en a l’usufruit. Il n’y a donc pas d’incompatibilité entre communisme et capitalisme (d’état).

Mais cette définition est nécessairement courte et rend mal compte et des différentes formes de capitalisme que l’histoire a connue (agraire, artisanal, industriel, financier) et de l’évolution contemporaine de ce système de création et de distribution de richesses. Depuis les années cinquante, le capitalisme est indissociablement lié à l’économie de marché, autrement dit à la société de consommation de masse ; et je pourrais, pour reprendre ses analyses, indexer ici l’ouvrage d’Hannah Arendt « Condition de l’homme moderne », mais je préfère renvoyer le lecteur à cet ouvrage fondamental, même si, publié en 1958, il ne pouvait imaginer ce jeu planétaire totalement artificiel de l’offre et de la demande, où tout est devenu bon pour créer de la valeur d’échange, indépendamment de toute valeur d’usage, ou intrinsèque. On spécule aujourd’hui sur des stocks de biens excédentaires ou des pénuries – quitte à les créer –, sur des matières premières offertes sur le marché ou prétendument gisantes dans des sous-sols, sur des droits à polluer, des monnaies ou de la dette, des risques industriels, sociaux ou financiers, des valeurs éthiques (certifications environnementales ou sociales), des changements d’hommes de pouvoir ou de politique. Tout est bon, pour créer des plus-values réalisables en bourse : une rencontre sportive, un jubilé, une naissance princière, une pandémie, une catastrophe naturelle, une crise économique, une révolution, une guerre.

Ce qui caractérise le capitalisme moderne, c’est d’une part sa fin : maximaliser un profit en maitrisant une chaine de valeur (conception d’un produit ou d’un service, production et distribution), sur un marché actif ou potentiel, en réponse à un besoin réel ou à des désirs latents ; c’est d’autre part ses moyens : l’optimisation de la production des biens, le recours à l’exploitation du travail d’autrui et à l’investissement financier, la publicité. Il est construit sur deux principes éthiques parmi les quatre droits naturels, ou du moins reconnus comme tels par notre Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : la liberté (d’entreprise, des contrats, du négoce, de circulation des biens et des capitaux), et la propriété privée. Mais d’une part, c’est un système de création/distribution basé sur la séparation entre le capitaliste propriétaire d’un capital qu’il investit et des producteurs qui vendent leur force de travail (et leur capacités créatrices) – et bien souvent leur âme –, et d’autre part la plus-value n’y est plus l’accessoire rétributif de la mise à disposition du produit, mais l’unique finalité du processus. Dans cette relation entre le producteur et le consommateur, c’est le tiers investisseur qui est déterminant, car c’est lui qui manipule producteurs et consommateurs, et qui, au bout du compte les exploite, évidemment à son profit. Et si le Marché peut s’autoréguler, (croyons-en Adam Smith), c’est tant que le rapport des forces est équilibré, et que l’Etat veille au grain ; la liberté n’existant que dans un Etat de droit, où la loi crée les conditions d’existence de la liberté.

 Evidemment, le capitalisme est créateur de richesses (et plus encore de biens), et d’emplois, mais ce système économique modifie surtout fondamentalement nos modes de vie, tous nos paradigmes culturels, nos valeurs, les rapports de force sociaux, la politique. Et c’est l’image du Léviathan qui s’impose, car ce système fait système, et impose ses règles à tous. Rajoutons que tout ce que le capitalisme a apporté comme progrès, des logements confortables, des médicaments, une production agricole potentiellement suffisante et une industrie du divertissement (panem et circensem), se paye néanmoins : augmentation déraisonnable de la population, immigration massive, chômage de masse, destruction de notre environnement, épuisement des ressources.

Mais, je veux surtout pointer ici les deux travers les plus rédhibitoires de ce système, ceux auxquels je suis le plus sensible : l’avènement de la société bourgeoise et la mort de la démocratie.

Le capitalisme moderne nous a tous transformé (en utilisant principalement les ressources de la publicité pour flatter nos égos et exciter nos pulsions les plus primaires) en consommateurs addictes à ses gadgets, indifférents à tout, aux émotions convenues, aux sentiments émoussés ; et plus que nos us, a profondément transformé notre psychologie. Elle nous a tous embourgeoisé, entélévisé – énervé pour le dire dans un sens premier[1] – et elle nous a imposé, relayée par une classe politique à son service, une morale bourgeoise – moraline nietzschenne –, et peu complaisante aux esprits hétérodoxes. Mai 68 aurait pu être l’occasion de remettre en cause cette dérive homicide, mais l’esprit de 68 est mort, rattrapé d’une part par le chômage de masse (dans le prolongement des chocs pétroliers de 1973 et 1975) et du sida. Osons la formule : le chômage de masse a été le sida du monde du travail.

Mais le capitalisme, c’est aussi la fin de la démocratie. Rousseau a, d’une certaine manière, développé ce point dans « Du contrat social » : il n’y a pas de démocratie sans citoyens et sans vertus citoyennes, et la mondialisation – comme la construction européenne –, inéluctable par ailleurs, est de ce point de vue, inquiétante. Rousseau n’écrit-il pas que « Plus l’Etat s’agrandit, plus la liberté diminue ». Et le capitalisme a transformé les citoyens en consommateurs de providences. Arendt, citée plus haut, parle dans son ouvrage sur l’antisémitisme, et dans un contexte historique différent, de la « dégénérescence du citoyen en bourgeois », et évoque « La victoire des valeurs bourgeoises sur le sens des responsabilités des citoyens ». Elle le redit d’ailleurs dans presque tous ses ouvrages (Dans « De la révolution » elle parle « d’une société qui a perverti toutes les vertus en valeurs sociales ».

Ayant posé rapidement – ne confondant pas chronique et essai – le problème en ces termes, j’interroge qui liera cette chronique. Ayant bien entendu ces propositions d’un nouveau mode de développement, proposition d’une économie décarbonnée, je me demande si ce ne serait pas la solution pour trouver de nouvelles marges de manœuvre capitalistes, de nouveaux débouchés, de nouvelles sources de profits, de nouveaux moyens de spéculer, et de préserver suffisamment nos ressources pour pourvoir continuer, en fin de compte, comme avant ? La question n’est-elle pas en premier lieu, politique : comment mettre un terme à une dérive ploutocratique de notre classe politique ? Comment redonner le pouvoir aux citoyens, promouvoir ce beau programme qu’aucun parti politique ne nous propose, et qui fait si peur à la social-démocratie : « le gouvernement du peuple par le peuple, pour le peuple » ? N’est-elle pas culturelle : comment mettre des limites à notre société de consommation, cesser de gaspiller, et privilégier, non pas un développement durable, mais plus simplement des produits durables et réparables ? Ne peut-on simplement s’opposer à la financiarisation de l’économie ? Je reconnais que ce n’est pas si simple, mais doit-on, pour autant, renoncer à faire bouger les lignes.

Je prendrai pour finir deux seuls exemples d’une possible/impossible réforme. Le capitalisme a la capacité, même si ce n’est pas son but[2] de créer des richesses, mais le capitalisme financier n’en crée pas, ou si peu. Pourtant, présentant peu de risques dans un système où le contribuable garantit les banques, permettant par ailleurs des gains exorbitants, ce capitalisme est non seulement permis mais soutenu par un pouvoir technobureaucratique légitimé dans les urnes, dont les élites (coté pouvoir et coté banque) ont fait leurs classes sur les mêmes bancs.

Second exemple. On peut s’étonner des politiques natalistes encore à l’œuvre et en chercher les raisons. Ces politiques, traditionnellement, n’avaient pas d’autre finalité que de produire de la chair à canon, comme ailleurs on produit de la chair à saucisse. Qu’aurait pu Napoléon sans la grande armée ? Elle atteignit près de 600 000 hommes. Pourquoi s’être préoccupé de notre croissance démographique, s’il n’avait fallu préparer la prochaine guerre contre le prussien ou l’allemand ou repeupler les campagnes après 18 ou 45 ? Il faudra attendre 1950 pour retrouver la population française de 1910 affectée par deux conflits mondiaux. Depuis, cette population a cru de plus de 50%, ce qui est parfaitement déraisonnable et que chacun considère comme un progrès. Aujourd’hui cette justification militaire ne tient plus. Pourquoi l’Etat subventionne-t-il la production d’enfants ? Vieillissement de la population ? L’argument est un peu court, et la réponse inadaptée. Parce que l’Etat capitaliste doit promouvoir la génération de producteurs-consommateurs, au prétexte facilement contestable de produire des actifs cotisants au bénéfice des retraités. Il répond en fait à la double demande du capitalisme : des mains pour produire, et des bouches pour consommer : produire un Homo oeconomicus, en hybridant homo laborans (plus que faber, si l’on se réfère à Arendt) et homo consumens (je me réfère ici à son compatriote – avant et après l’exile – Erich Fromm, qui décrit ainsi notre homo : « plus il consomme et plus il devient esclave de ses besoins croissants créés et manipulés par le système industriel. »



[1]. Qui lit les philosophes des XVII et XIIe siècle est parfois de trouver le mot dans le sens de « avoir perdu ses nerfs », donc être sans réactions, sans couilles dirait-on aujourd’hui.

[2]. Car sa fin est de permettre aux propriétaires investisseurs de faire du profit en exploitant les producteurs et les consommateurs (Arendt fait remarquer ce que Ford avait bien vu : que ce doivent-être les mêmes ; et c’est pourquoi le chômage inquiète politiques et capitalistes, car un chômeur consomme moins, est exclu du système, donc mieux à même de le voir comme il est et de le contester dans la rue) –

Compte rendu du pire et du meilleur

Manuel Valls nous montre cette semaine le meilleur et le pire d’un ministre, par ailleurs efficace en son poste. Et si j’évoque ainsi, par cette accroche un peu facile, et la fermeté de sa gestion des réactions islamistes à Trappes et une proposition de réduire encore la vitesse des automobilistes, c’est  que ces deux informations, sans aucun lien, font politiquement sens. Et je m’empresse donc de faire mon miel – le miel amère de la critique – de la concomitance de faits, au centre desquels s’agite l’un des ministres les plus populaires et les plus jacobins de notre gouvernement ; et par ailleurs primo-ministrable. Car selon que l’on approuve ou non ses positions, et j’avoue soutenir ici la fermeté dans les banlieues et condamner une nouvelle limitation de vitesse, on prend de toutes façon des positions fondamentales qui clivent, bien plus et bien loin du faux clivage entre des partis de gouvernement socio-démocrates qui se prétendent, l’un de gauche et l’autre de droite.

Si donc j’applaudis notre ministre ici, pour le siffler ailleurs, c’est au nom du principe de liberté, en rappelant que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, celle de 1789, déclaration de principe qui fait partie de notre constitution, ne reconnait à l’humanité que quatre droits naturels, et partant, inaliénables : la liberté, la propriété privé, la sureté et  le droit de résister à l’oppression. Personnellement, je me déclare défenseur jusqu’auboutiste de la liberté ; et c’est naturellement au nom de ce principe fondateur que je conteste l’idée d’une nouvelle baisse de la vitesse autorisée sur les routes. L’argument évoqué par le ministre est celui de la réduction du nombre d’accidents mortels. Acceptons les termes de cette équation pour mieux en contester la résolution. L’économie de la question est bien celle-ci : jusqu’où est-on prêt à abandonner sa liberté pour préserver sa vie, alors qu’en d’autres temps, ou encore aujourd’hui sous d’autres ciels, certains donnent leur vie au nom de la liberté. La route a tué en France 3 645 personnes en 2012, et le cancer du poumon, environ 28 000. Chacun comprend bien que si l’on veut éradiquer la mort accidentelle, si tant est que l’on puisse considérer la mort comme une pandémie ou distinguer la mort accidentelle de sa forme naturelle, il conviendrait d’interdire la voiture, mais aussi la mobylette, et la planche à roulette, comme celle à voile, ainsi que la cigarette, le tabac à priser et la barbe de maïs – j’en fumais étant gamin, faute de pouvoir acheter des clops –, de prohiber le rouge qui tache et le petit blanc qui donne le courage d’aller pointer le matin à l’usine, de proscrire l’escalade en montagne ou le rafting en eau vive. Il conviendrait donc de vivre en épicurien, si possible dans son jardin car le monde est dangereux, et de se contenter de jouir des plaisirs naturels et nécessaires. Vivre de pain et d’eau fraiche, ne pas se mêler au monde, renoncer à la vie, vivre au cloître, ou douillettement protégé de la folie des hommes par les murs capitonnés d’une cellule monacale – le capiton permettant de rendre supportable le murmure lointain de ceux qui souffrent. Je me souviens de cette anecdote lue chez Diogène Laërce et qui contait ici un autre Diogène, celui de Sinope, qui se montrait dans cette fable assez épicurien, bien que cynique – mais on peut évidemment être l’un et l’autre – et qui observant un enfant buvant dans ses mains jointes l’eau d’une fontaine, jeta l’écuelle de bois qui, avec son bâton et son vieux manteau crasseux, constituaient ses seuls biens, considérant que c’était un luxe d’en posséder une s’il pouvait s’en passer. Mais Diogène qui méprisait le luxe savait prendre des risques. On prétend qu’il mourut d’avoir mangé un poulpe cru pour prouver l’innocuité et la supériorité du naturel. Et j’aime ce sage un peu fou que l’on représente toujours, soit dans son tonneau, soit une lanterne à la main, cherchant vainement dans les rues d’Athènes, un homme.

 Mais revenons à notre sujet et à la question de fond que l’on peut poser ainsi : Est-on libre de prendre des risques et de mettre sa vie en danger pour la consumer selon son désir ? Accessoirement, on pourrait s’étonner – faussement – qu’un ministre soit plus prompte à restreindre la liberté des automobilistes pour faire baisser ce chiffre de 3 645 décès, qu’à s’attaquer au marché du tabac qui tue 28 000 personnes par an.

Mais pourquoi, me dira-t-on, ne pas défendre sur les mêmes bases, la liberté des femmes musulmanes de se voiler – ou la liberté de leurs hommes à les voiler ? Pour au moins deux raisons qui me paraissent fondamentales. En premier lieu, il y va de la paix sociale dans une situation dont la criticité devrait nous apparaitre. Dans un pays de tradition chrétienne – on ne refera pas, malheureusement,  notre l’histoire –, mais à la population d’origine magrébine et de confession musulmane très importante, et en croissance démographique forte, dans un monde que les conflits confessionnels ensanglantent – la guerre religieuse entre sunnites et chiites devient chaque jour plus radicale –, il est indispensable de maintenir la cohésion nationale et de promouvoir la laïcité, faute de quoi, nous verrons, dans le pays de Voltaire, des églises et des mosquées bruler. Et la loi de la république doit être appliquée, partout. Je remarque d’ailleurs que cette revendication du port du voile est plus culturelle, donc politique, que religieuse. Et si l’Etat laïc doit rester tolérant sur la religion, et protéger les libertés de culte et les convictions de chacun, il ne peut rien céder sur l’identité culturelle de la nation ; une identité, évidemment en évolution permanente – et de ce point de vue, les changements à petite doses sont salutaires, comme les remèdes, et à forte dose, elles tuent ceux qu’elles prétendent soigner. On aurait beaucoup de mal à trouver dans le Coran ou dans les hadits du prophète, une obligation du port du voile ; mais mon lecteur pourra peut-être m’éclairer ? Je n’ai trouvé qu’une sourate qui le prescrit, mais dans un contexte historique particulier. Par contre, je trouve ce commandement stipulé de manière plus précise dans la religion chrétienne – au moins pour les assemblées –, et notamment dans la première épitre aux corinthiens rédigée par l’inventeur de la religion chrétienne, Paul de Tarse. Il y déclare d’ailleurs que si les femmes doivent conserver les cheveux longs, c’est que Dieu l’a voulu afin que leur chevelure leur constitue ainsi un premier voile[1]. Mais cette règle, qui marque l’attachement psychologique du treizième apôtre aux us de son temps, s’est perdue, car il est évident que l’on peut vivre sa foi chrétienne, comme sa foi islamique, sans être voilée. Je remarque d’ailleurs, aussi, que Dieu étant unique pour les chrétiens comme pour les musulmans, qu’importe le nom qu’on lui donne, Dieu, God, Gott, Gud, Allah, Dios, Dio, …, la foi en Dieu est toujours la même ; ce qui diffère, c’est chaque fois la foi en la parole des prophètes. On ne se bat donc pas ici pour Dieu et là pour Allah, on se bat pour le message porté par la voix de Moïse, pour Paul de Tarse ou pour Luther, pour Muhammad ou pour Ali, pour Bouddha, ou pour Lao Tse. J’évoquais une seconde raison, et je conclurai rapidement sur ce point. Je ne suis pas convaincu que de répondre à des conditionnements religieux d’un autre âge, soit faire preuve d’esprit critique et exercice de sa liberté de penser.



[1]. 1E.C. 11,5 : Toute femme qui prie ou qui prophétise la tête non voilée, déshonore sa tête.

EC 11,15 : C’est une gloire pour la femme qu’une longue chevelure, parce que la chevelure lui a été donnée en guise de voile.