L’affaire Lyhanna a été un électrochoc. Comment en est-on arrivé là ? Pour Mathieu Bock-Côté que j’écoutais hier, cette dérive s’explique par l’influence d’une sociologie déconstructiviste, qui a poussé à remettre en cause toutes les normes morales, au point d’en arriver à l’injonction : « Il faut interdire d’interdire ». Mais cette explication, si elle est pertinente, n’est pas suffisante. La sexualisation des enfants est le résultat d’une alliance bien plus large : celle du Marché, qui voit en eux des consommateurs à capturer, de l’État, qui cherche à s’immiscer dans leur éducation, et d’une idéologie qui a perdu de vue les limites de la liberté.
Formé dans la France des années 70, je pense qu’une société n’évolue qu’en se remettant en question en permanence. La critique est source de progrès, et certaines ruptures sont saines. Encore faut-il, après avoir déconstruit, très vite reconstruire, en mieux, et ne pas jeter dans les poubelles de l‘histoire tout ce qui a été laborieusement créé et qui a fait la grandeur de notre civilisation. Aujourd’hui, on assiste à une déconstruction sans fin, où toute norme devrait être balayée au nom d’une dogmatique « progressiste » ou d’une recherche de liberté sans limites. Et s’agissant de la sexualisation des plus jeunes ?
Elle résulte, je crois, principalement d’une volonté du Marché de faire rentrer le plus tôt possible les enfants dans son espace de chalandise – Le capitalisme sait tout vendre, y compris l’innocence. Car le système économique est aussi un prédateur qui capte les sensibilités pour mieux exploiter les corps. C’est pourquoi, la publicité, mais aussi les réseaux sociaux, formatent les enfants pour en faire, à la fois des objets de désir, dans une stratégie de réification du monde, mais aussi de très précoces consommateurs addicts, et des écrans qu’ils ne quitteront probablement plus de toute leur vie, et de modes vestimentaires et de pensée qu’il convient de leur imposer pour que la Machine tourne sans baisse de régime. Cette stratégie de faire d’enfants des consommateurs de bien, tout en en faisant des biens à consommer, est typique du marketing numérique. On donne ainsi aux petites filles l’apparence de très jeunes femmes : maquillage, érotisation de leur corps. Et cette volonté de les « capturer » de plus en plus jeunes, de les exposer de plus en plus tôt à des choix marketing ne semble choquer personne (Bratz, Lol Surprise, publicités pour les cosmétiques pour préadolescentes, etc.). Quant à leur interdire de posséder un portable ou d’accéder aux réseaux sociaux, les lobbyistes veillent à ce que rien de tel ne soit fait, et qu’ils restent captifs du système économique, dans un monde où les enfants ne sont plus des enfants, mais des cibles marketing. Pourtant, des études récentes démontrent que les réseaux sociaux causent de la dysmorphophobie aux adolescents, et surtout aux jeunes filles. « La dysmorphophobie est un trouble psychologique dans lequel une personne perçoit une partie de son corps comme défectueuse ou disproportionnée, même si ce n’est pas le cas. Elle peut conduire à une obsession de l’apparence physique, à un manque d’estime de soi et à un mal-être profond ».
Mais je voulais évoquer un autre point qui me paraît plus grave encore, c’est la complicité, en Occident, du Marché et de l’Administration. Dans des sociétés « totalisantes » (l’expression est d’Edgar Morin), où l’État entend se mêler de tout, d’absolument tout, et notamment de la vie des gens dans tous ses domaines, y compris les plus intimes, on cherche à tout prix à détruire l’autorité parentale, quitte à déconstruire progressivement les familles, en disqualifiant les parents et en leur refuser la maîtrise de l’éducation de leur progéniture (intervention du planning familial à l’école ; souhait de certaines associations de permettre aux mineurs de changer de genre sans autorisation parentale, etc. ). Et on cherche à promouvoir une société d’individus assistés (pas seulement par l’IA sous toutes ses formes, et qui bientôt ne conduiront ni leur voiture ni leur vie), bien pensants, irresponsables et incapables de réfléchir par eux-mêmes. Et si l’école et les réseaux sociaux sont ici en concurrence, ils mènent néanmoins le même combat pour le formatage des masses.
Sous la pression de l’idéologie woke, on voudrait par exemple que l’école participe de la sexualisation précoce des enfants, en les faisant participer à des débats qui ne sont pas de leur âge, sur la sexualité, le genre, et en les invitant à se demander si leur genre est bien cohérent avec leur ressenti profond ou leur libido en formation. Voir, s’il ne conviendrait pas qu’ils envisagent une transition de genre – les réseaux sociaux leur proposant d’autres solutions à leur mal être : automutilation, suicide – rapport de l’UNICEF, études sur TikTok et l’automutilation. On se souvient de « Parents en colère », contre l’intervention dans les écoles du Planning familial dans le cadre du programme EVARS (Éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle). Mais certains manuels scolaires ou des programmes éducatifs promeuvent déjà un « genre fluide » (ABC de l’égalité, manuels de SVT). Et il me semble qu’une question simple, mais essentielle, n’est pas posée : qui doit avoir autorité en matière d’éducation sexuelle ? L’Église, l’État, le Marché, la Famille ? Quand l’école remplace la famille, c’est la démocratie qui recule. Et si la solution passait par un retour à l’autorité parentale ?
Faut-il aussi interdire la publicité ciblant les enfants et limiter l’influence des réseaux sociaux sur leur développement ? Ne devrait-on pas réformer l’école pour qu’elle enseigne la pensée critique, plutôt que de formater les esprits ?
