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Tous antifas ?

En entendant les leaders de la France Insoumise appeler à l’insurrection et à une nouvelle prise de la Bastille, une question m’est venue : pourquoi la gauche marxiste continue-t-elle à bénéficier d’une telle indulgence ? Pourtant, ce parti est aujourd’hui dirigé par un trotskiste, héritier d’une tradition violente. Léon Trotski lui-même, dans son testament politique « Terrorisme et communisme », défendait la terreur comme moyen d’action. Cette tolérance envers un courant aussi radical m’amène à une réflexion plus large : pourquoi le communisme, tout comme le fascisme, reste-t-il si peu critiqué pour son essence totalitaire ?

Communisme et fascisme : deux idéologies totalitaires, deux monstres du XXe siècle. Pourtant, l’une a été diabolisée à Nuremberg, tandis que l’autre a souvent bénéficié d’une indulgence relative. Pourquoi ? Parce que le vainqueur écrit l’Histoire. Mais au-delà de cette différence de traitement, ces deux systèmes partagent une essence commune : celle du totalitarisme.

Comme l’a montré Nietzsche, les idéologies sont des projections affectives, souvent nées du ressentiment. Et si elles prônent un monde utopique, c’est au mépris du réel et de la nature de l’homme. C’est une étrange mécanique : une construction souvent rationnelle, née d’une passion triste. Et quand la passion prétend à la rationalité, on touche à l’absurde. « Humain, trop humain », comme dirait Nietzsche. De ce premier point de vue, ce sont donc des utopismes et des formes de religion, avec ou sans Dieu – comme le wokisme –, des projections affectives qui répondent à une frustration devant le monde tel qu’il est. Raymond Aron l’a dit en peu de mots : « Le totalitarisme est une religion politique ». Et j’y vois une perspective eschatologique, celle de lendemains qui chantent. Le troisième Reich devait durer mille ans, c’est-à-dire l’éternité.

Ressentiment, ressentiment…Et je défends cetteidée que toute grande idéologie, toute idéologie radicale est construite sur un idéalisme mortifère. On m’opposera des systèmes de pensée apparemment moins dangereux, le libéralisme économique, l’écologie, l’européisme, etc. Mais toutes portent toutes en germe un poison, un esprit d’orthodoxie, de radicalité ou d’intolérance, une certitude morale de nature religieuse.  

Et ce sont bien les religions qui ont, les premières, développé cette capacité à éviter, contourner le réel, quitte à justifier l’injustifiable pour éviter les affres d’une remise en cause de ses fantasmes : « les desseins de Dieu sont impénétrables » – il est donc logique que cet être divin qui nous a construit à son image échappe à notre logique. Autre exemple, « l’absence du Dieu d’amour pendant la Shoah » – il est resté caché, ou avait-il piscine ? Mais, pour mieux comprendre ce besoin majeur de protéger son équilibre mental devant l’absurdité du monde, quitte à en passer par des métaphysiques extravagantes, on relira Feuerbach, « l’essence du christianisme », ou, à défaut, Freud. Mais c’est une constante humaine que cette difficulté à se remettre en question, et à remettre en question ce en quoi on croit.

Cette capacité à ignorer le réel, en défiant l’observation et la logique, conduit soit à la sophistique justificative, soit au mensonge le plus décomplexé. S’agissant de sophisme et de formules dénuées de sens, oxymoriques, on pense à cette notion de « dictature du peuple » (en URSS) ou de « dictature de la démocratie du peuple » (en Corée du Nord).Et ce Mensonge, dont Soljenitsyne nous dit qu’il est consubstantiel du totalitarisme – « Nous savons qu’ils mentent. Ils savent qu’ils mentent. Ils savent que nous savons qu’ils mentent. Nous savons qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent. Et, pourtant, ils persistent à mentir », conduit à un « esprit d’orthodoxie » fatal. On sait que l’on se précipite à grande vitesse vers un mur, mais on dit que ce mur n’existe pas. On pourrait aussi, sur le registre du mensonge assumé, du Mensonge comme Système, rappeler cette perle récente de Mathilde Panot, « La France blanche et chrétienne n’a jamais existé ». Et ce Mensonge systémique devient une contre-valeur, affirmée avec autant de force qu’une vérité qui justifierait tout, quand « La vérité est ce que le Parti dit qu’elle est »  (Orwell, 1984). On se souvient des procès de Moscou instruits sur des accusations totalement fabriquées ; ou la propagande (nazie) du « Triomphe de la volonté » de Leni Riefenstahl, un documentaire de 1934.

Orthodoxie fatale, car c’est toujours le même schéma, religieux : vérité imposée, intolérance, inquisition ou police politique, mise au cachot, tortures, procès où l’innocent accusé doit absolument avouer ses crimes, rédemption par le fer et le feu.

Aveuglement dogmatique, approche religieuse de la vérité, mépris du réel, justification de l’injustifiable par le mensonge le plus décomplexé qui soit, mais aussi absence de pragmatisme. Et cela a conduit les totalitarismes à faire les pires choix économiques (ou politiques), quitte à ruiner leur pays et à affamer leur population – comme en URSS (Holodomor, 1932-1933) ou en Chine (Grand Bond en avant, 1958-1962). Cette idée de vouloir tout planifier, depuis un bureau central, en ignorant les réalités de terrains – géographiques, climatiques, sociales –, les savoir-faire traditionnels. Et il ne reste plus alors qu’à tricher sur les chiffres pour surévaluer les rendements et se féliciter des choix idéologiques opérés (les plans quinquennaux soviétiques). Pire choix politique pour le régime nazi, en se lançant dans la conquête de la Russie et échouer devant Stalingrad, avant l’effondrement final, puis le suicide du chef, son immolation.

En première approche, on dira donc déjà que communisme et fascisme sont des idéologies radicales et religieuses, c’est-à-dire des visions idéalisées de l’homme et de la société ; idéalisées, mais surtout fausses. On pense aussi à la vision rousseauiste de l’homme qui a beaucoup influencé le Jacobinisme. Elles préfèrent aux données scientifiques, l’anthropologie, la sociologie, les sciences de la vie et de la terre, à la simple prise en compte du réel, une vision fantasmée et idéalisée du monde ; à la physique, la métaphysique. C’est donc aussi un aveuglement, une incapacité ou un refus de voir que la terre n’est pas plate ou que notre système solaire n’est pas géocentré ; que l’homme n’est pas naturellement bon, ou que l’homosexualité n’est ni une maladie, ni une déviance, mais une réalité anthropologique qui dépasse le cadre stricte de l’espèce humaine. L’idéologue préfère toujours le monde tel qu’il le rêve (la cité de l’Idée) au monde tel qu’il est. Un mépris, plus qu’un refus de la nature. Et c’est bien une forme de religion où l’idée est, non seulement centrale, mais sacrée. Tout peut alors « légitimement », et tout doit alors « moralement » lui être subordonné. Jean-Marie Le Pen pouvant ainsi déclarer que « les chambres à gaz sont un détail de l’histoire ». Car la fin justifie alors les moyens. Et si la fin est la construction de la cité de Dieu, ou l’Utopie finale, alors tout crime, même de masse, est justifié pour purifier l’humanité, quitte à ne pas faire de détail, car « Dieu reconnaîtra les siens ». Et c’est un autre marqueur des idéologies radicales, une morale assujettie à une Idée supérieure et sacralisée.  

Mais, second aspect essentiel, ces idéologies ne se contentent pas d’être utopiques : elles sont aussi, et nécessairement, totalitaires.

Et on pourrait aussi se poser la question de savoir si une idéologie pourrait ne pas l’être, ou le devenir à terme. Car elles sont assises sur des contre-valeurs ou, si l’on préfère, des valeurs inversées : abolition des libertés individuelles au nom du bien social, et notamment de conscience, d’opinion, de réunion ; soumission totale de l’individu à l’État, abolition de la sphère privée, dans une vision orwellienne de la société, destruction de la famille, comme cadre d’autorité pouvant s’opposer à l’État ; parti unique et chasse aux opposants politiques. Développons rapidement ces points.

L’idée d’individu, possiblement autonome et responsable, doit disparaître au profit de la construction d’un homme nouveau formaté et au service du Projet idéologique : L’homme nouveau communiste ou l’homme nouveau fascisant, le pur arien ; ou encore le bon chrétien ou le bon musulman – d’une certaine manière, l’Européen bien pensant. Ces hommes nouveaux se définissant strictement par leur adhésion à la doxa officielle et leur respect de la seule praxis autorisée (mode de vie, façon de manger et de se vêtir, norme sexuelle, etc.) ; donc par leur « normalité », non pas de façade, mais consentie, assumée, revendiquée. Ils deviennent donc interchangeables, sans valeur singulière. Et seul compte leur nombre, leur poids, car ils ne sont que des éléments constitutifs d’une autre chose dont la forme, seule, fait sens.  On pourrait aussi reprendre pour la création de cet homme-brique qui va servir à construire la cité idéale, et idéelle, cette autre image biblique d’un homme fait d’argile et animé d’un germe, celui de l’idéologie.

Et sur le viol de la sphère privée, on voit comment les choses se passent et comment les fonctionnaires d’un État totalisant, ou totalitaire, peuvent exiger de nous observer jusque dans nos chambres à coucher, voire dans nos toilettes. Le programme de la France insoumise (dernières élections européennes) se préoccupant même des serviettes hygiéniques de nos filles et compagnes.

S’agissant de la destruction de la famille, le premier stade est pour l’État oppressif de se substituer à la famille dans l’éducation (ou l’endoctrinement) des enfants – les Jeunesses hitlériennes. Le dernier est de demander aux enfants de dénoncer leurs parents comme déviants – les enfants espionnant leurs parents en RDA (Stasi), ou l’affaire plus ou moins mythifiée de Pavlik Morozov.

Enfin, un dernier point commun entre communisme et fascisme : l’antisémitisme. Mais au-delà de cette haine partagée, ces régimes ont aussi en commun un césarisme absolu… On comprendra que je ne revienne pas sur la haine des juifs, qui est aussi un fait de société européen marquant au XIXe (l’affaire Dreyfus), chez les nazis qui ont donné tant de preuves de ce racisme absolu – les lois de Nuremberg de 1935. Côté communistes, Marx a écrit un ouvrage entièrement consacré à justifier sa haine du juif « Sur la question juive », titre intéressant qui montre qu’au XIXe, il existait, comme pour aujourd’hui l’immigration, une « question » juive qui faisait débat partout en Europe. C’est d’ailleurs l’époque de la création par Theodor Herzl du sionisme. Mais Marx ne s’est pas contenté d’un livre antisémite, il y est revenu dans de nombreux articles pour dénoncer « le juif » – « il y a un juif derrière chaque tyran » et « les juifs » – « quel est le culte profane du juif ? Le trafic. Quel est son Dieu profane ? L’argent. »  

Enfin, j’évoquerai le Césarisme. Tous ces régimes ne peuvent fonctionner sans être tenus d’une main de fer, dans un gant trempé de sang d’un chef tout puissant auquel chacun est invité à jurer fidélité. Un César, Grand timonier, Petit père des peuples, leader maximo, Dirigeant suprême, Iman parmi les Imans. Cela justifiant évidemment l’absence d’élections, ou d’élections libres. À l’est, culte de la personnalité de Staline ; à l’ouest : « Ein Volk, Ein Reich, Ein Führer ».

À croire donc, qu’il n’y aurait aucune différence entre ces deux frères ennemis et qu’on pourrait aisément traiter de fascho, tout régime totalitaire, celui de Staline, Mao, Castro ou Pol Pot, comme celui de Mussolini ou Hitler, ou encore ceux contemporains de l’Iran ou de la Corée du Nord. On remarquera aussi que les nazis se prétendaient nationalistes, mais aussi socialistes ?

La différence est en fait économique. Le communisme a fait le choix de collectiviser les outils de production et l’essentiel des biens. Et a refusé l’économie de marché, quitte à asphyxier son économie et à paupériser son peuple. Tout y appartient à l’État et est géré par le Parti unique. Le fascisme, qui a globalement accepté l’économie de marché, mais a souhaité néanmoins planifier et contrôler l’économie, a préféré confier les outils de production et l’essentiel des biens et ressources du pays à une oligarchie proche du pouvoir, afin de pouvoir garder un contrôle étatique fort.

Et cette analyse permet de comprendre que la Russie a pu si aisément passer d’un régime communiste, à un autre qu’on aurait du mal à ne pas décrire comme une forme de fascisme, et comment un haut responsable du KGB a pu en devenir le leader ?  Mais aussi comment la Chine de Mao a fini par accepter le marché et par développer un secteur privé tenu en laisse, en faisant le même chemin que la Russie ? Elle est devenue un système fasciste, tout en conservant quelques tristes atours du communisme – notamment son parti unique. Et elle est bien tenue par un homme qui n’envisage pas de céder un jour le pouvoir.

Et si donc le vrai danger n’était pas tant le fascisme ou le communisme que notre incapacité à les reconnaître, même lorsqu’ils se cachent sous des masques vaguement respectables ? D’autant plus que le communisme, lorsqu’il est contraint à renoncer à son utopie économique, sous la pression internationale ou le choix d’un leader fort, peut dériver vers un fascisme : c’est ce qu’a montré la Russie, passée du stalinisme à un autoritarisme oligarchique, ou même la Chine. Il nous faut donc combattre avec force, mais sans violences physiques, le fascisme comme le communisme. Ce dernier n’étant donc qu’un fascisme en devenir, un fascisme virtuel, qui n’a pas encore accepté l’indépassable économie de marché et la mutation-maturation qu’elle impose à tous les systèmes totalitaires.

Et je conclus ici sur un texte déjà trop long. Mais pas avant d’avoir redit que communisme et fascisme ne diffèrent finalement que par leur modèle économique et leur rapport au nationalisme. Face à ces régimes totalitaires, une seule réponse : la démocratie. Non pas comme une idéologie, mais comme un pragmatisme où l’État sert le citoyen, où le débat prime sur le dogme, et où le réel l’emporte sur l’utopie. « Le totalitarisme est la négation de la complexité humaine » (Albert Camus).

C’est ce choix que nous devons faire – valeurs contre valeurs, ou plutôt valeurs contre contre-valeurs. Et pour y parvenir, il nous faut combattre tous les fascismes – en germe, en devenir ou assumés – qu’ils viennent de l’extrême droite, de l’extrême gauche… ou même du centre technocratique. Car le communisme, lorsqu’il abandonne son utopie économique, n’est qu’un fascisme en puissance ; et que dans toute forme de gouvernement se cachent des tentations liberticides – cet extrême centre technocratique défendu par un establishment libéral autoritaire qui, au prétexte de défendre une forme d’idéologie démocratique libérale, considère que la seule démocratie viable serait celle qui tient à distance le peuple, l’ignore, voire le méprise. Oui, retenons, à défaut d’autre chose, ce dernier point : la démocratie n’est pas une idéologie, mais un pragmatisme.

En marge de la politique médiatisée

L’intérêt d’un journal, c’est son confort. On se laisse porté par une idée, sans vrais soucis d’une formalisation aboutie ; on en dit quelques mots, elle nous mène ailleurs ; on la perd, on la retrouve et la reprend. Et puis, de toute façon, on ressasse beaucoup, comme si la pesanteur même de notre corps ramenait toujours sa partie supérieure et cognitive aux mêmes points de fixation.

Dans ma dernière chronique, je parlais de vertu – toute vertu est politique ou du moins possède une dimension sociale et politique. Mais aussi de libre pensée… Et dans la précédente, j’évoquais le concept d’autorité. Effectivement, c’est du ressassement obsessionnel : autorité, liberté … Et encore avant – il faut donc me suivre –, je m’interrogeais sur la pertinence du clivage politique gauche-droite.

La chose n‘est évidemment pas si binaire : d’un côté les bons, de l’autre les méchants, d’un côté les pauvres, de l’autre les riches, d’un côté les travailleurs et les travailleuses, de l’autre les patrons qui n’en foutraient pas une ; et les clivages dialectiques existent à tous les niveaux. C’est ainsi que parcourant l’excellente revue « Front Populaire » j’en méditais le sous-titre : « La revue des souverainistes de droite, de gauche, d’ailleurs et de nulle part » ; en fait une revue simplement nationaliste, mais qui n’ose se présenter ainsi de crainte d’être vite assimilée à qui vous savez.

Mais prenons plutôt le socialisme dont je me suis toujours revendiqué ! Bien que les politiques, les politologues et autres médiacrates opposent régulièrement, mais vicieusement, un socialisme de gouvernement, censé représenter la gauche démocrate et respectueuse du Marché, à un autre, plus radical, aujourd’hui préempté par LFI et qualifié d’extrême, on pourrait de manière plus juste – et considérant que ce que les médias nomment « gauche de gouvernement » n’est plus qu’un centrisme assez bourgeois (je veux dire mitterrandien), déconnecté des classes populaires et proche de la droite républicaine – en revenir à la rupture qui s’est opérée dans la classe ouvrière lors de la Première Internationale. Et en rappelant déjà que si cette Association Internationale des Travailleurs n’a pas inventé le socialisme, dont les traditions la précédaient, c’est quand même le mouvement ouvrier qui l’a structuré et développé, avant que le socialisme devenu idéologie abandonne et ses enfants et ses pères.

Dès ce congrès fondateur du 28 septembre 1864 au St Martin’s Hall de Londres, trois courants que l’on qualifiera, par souci de simplification, de socialistes, se sont confrontés : l’anglais, défendant un capitalisme réformiste et la grève comme moyen de pression pour obtenir les réformes nécessaires à l’amélioration des conditions d’existence des ouvriers, le français, proudhonien, défendant comme alternative au capitalisme un fédéralisme coopératif et réclamant un égal accès au crédit (voire le crédit gratuit pour les coopératives ouvrières), et puis les communistes anticapitalistes et collectivistes, alors implantés en Allemagne, en Suisse, à Londres. Cette Première Internationale vagissante était donc très disparate, mais Marx y prit rapidement l’ascendant, et dès le premier congrès à Genève en 1866. Mais si dès la fin de la décennie 60, donc très vite, on vit ce mouvement se structurer et s’implanter dans les principaux centres ouvriers européens – sauf dans la Confédération germanique où la loi l’interdisait –, elle a cristallisé aussi les divisions entre les collectivistes (principalement anglais et allemands) et les mutualistes (principalement français), avant que la Révolution française de 1870, avec la formation de la Commune de Paris, puis son écrasement par Thiers et la féroce répression qui s’en suivit, exacerbe encore l’affrontement entre centralistes et autonomistes, et conduise à la scission définitive de 1977. Les mutualistes français auront donc payé l’écrasement de la Commune et la défaite militaire de Sedan. Et rappelons aussi que l’unification allemande s’est faite à cette époque, en 1871. Le dernier congrès de la Première Internationale s’est tenu en septembre 1977, à une époque où le milieu ouvrier était éclaté : communistes centralistes, anarchistes collectivistes (Bakounine), fédéralistes associatifs, anarchistes individualistes et réfractaires à la collectivisation de la terre, réformistes… Et où croissaient les nationalismes.

Ce que je voulais donc rappeler brièvement, c’est que si cette organisation internationale et populaire, l’A.I.T., a été dès sa création le lieu d’affrontements idéologiques violents entre Marx, Proudhon, Bakounine (pour ne citer que ceux-là) – remarquons que ce sont tous des bourgeois qui parlent au nom des ouvriers –, elle a aussi permis aux sensibilités socialistes de s’exprimer, aux idées de se confronter, aux positions de se clarifier. Et aux rapports de force de pousser au bout leur logique, à une époque qui est celle, à la fois de l’émergence d’une internationalisation des luttes ouvrières, de la montée des nationalismes et des dynamiques impériales et coloniales. Mais ces conceptions du socialisme demeurent, ainsi que les fractures d’alors  :   principalement celle, radicale et consommée, entre un socialisme collectiviste et étatique, et un autre libertaire et autonome ; cela mettant en lumières deux conceptions de la liberté : côté marxiste, l’accent mis sur des libertés publiques de plus en plus théoriques et le rôle central de l’État régulateur, ou du Parti comme gardien de la morale politique, et surtout la négation de l’individu, effacé devant le groupe constitué, la nation, le Peuple, la classe ouvrière ; de l’autre côté, libertaire, on s’en est tenu aux libertés individuelles en privilégiant la décentralisation, le localisme, l’individu – l’individualisme étant vécu comme une valeur – et en dénonçant l’État, au point d’envisager de s’en passer et de créer un « ordre sans l’État ». Et pour simplifier ce propos, disons que ces trois lignes matricielles ont coexisté depuis : un socialisme réformiste qui n’a pas rejeté le capitalisme, le communisme anticapitaliste dont on connait les crimes, mais qui continue à exister, voire à prospérer, et l’anarchisme qui survit dans l‘ombre et dans les marges, plombé par ce malentendu entretenu par la bourgeoisie : l’anarchie, c’est le désordre et la violence – et par certains anarchistes, reconnaissons-le. Les attentats anarchistes français contre la IIIe République ont effectivement fait beaucoup de mal à l’Anarchie et ont souvent masqué les violences de l’État.

Il y a donc bien au moins deux (trois ?) socialismes, un marxiste, collectiviste, et un autre, individualiste et libertaire ; et ce clivage est toujours opérant. Ce second socialisme, dont je me revendique, est celui de George Orwell en Angleterre, d’ Hannah Arendt outre-Atlantique, de Camus en France. Ce n’est pas rien. Ce n’est aujourd’hui ni celui du Parti Socialisme français qui n’a plus de socialisme que le nom dévoyé, ni celui de La France Insoumise qui n’a jamais rompu avec le collectivisme d’État et une idéologie totalitaire qui lui permet de bien vivre sa relation avec les khmers verts ou le wokisme religieux, ou encore les indigénistes et autres racialistes.

Je suis depuis toujours, comme Orwell et Camus, mais à un niveau bien plus modeste, un militant anarchiste, mais tout n’est pas dit dans cette confession. Car il y a encore deux types d’anarchisme, l’un prône la violence, la lutte armée, le contact viril avec les forces de police et les institutions capitalistes, et l’autre est radicalement non violent. Le premier type a produit sur la scène politique internationale les Black Blocs qui mènent une guérilla violente contre le capitalisme et les institutions internationales de régulation. On sait que ce mouvement existe depuis les années 80 et a été très médiatisé depuis la fin des années 90 (contre-sommet de l’OMC à Seattle en 99, manifestations contre les G8 à Gênes en juillet 2001, etc.) Et en France, ils sont probablement responsables, en partie du moins, de l’échec du mouvement des Gilets jaunes, relativement discrédités par la violence. Et on ne doit pas sous-estimer ce clivage interne au mouvement anarchiste, entre les promoteurs de la violence politique avec comme figure historique Bakounine, et les non-violents représentés par son ami Élisée Reclus. Et c’est à cette seconde ligne, résolument non violente, que je me rattache, avec comme autre figure symbolique de la désobéissance non violente, le Mahatma Gandhi – mais je pourrai aussi citer l’américain Thoreau.

Mais si l’on veut pousser encore plus loin cette analyse, après avoir évoqué deux socialismes historiques incompatibles, deux formes d’anarchisme inconciliables, je terminerais par un autre clivage, mais moins tranché. Il me semble qu’existe un anarchisme libre penseur, donc incroyant au sens où je l’entends – citons La Boétie –, et un anarchisme chrétien ou du moins mystique, celui de Léon Tolstoï, et peut-être, mais il faudrait pousser plus loin cette analyse, de Simone Weil. Mais cette dernière, morte trop jeune, n’a pas suffisamment écrit pour développer sa pensée.

Et enfin, mais je manque et de temps et de place et sans doute de références précises, je veux néanmoins rajouter comme on prend date pour y revenir, que le colonialisme, qui a toujours eu une dimension esclavagiste, fut aussi un clivage important parmi ceux que j’englobe sous le terme de socialistes. Le colonialisme, qui se justifie par la croyance en des races supérieures à d’autres, est un système d’exploitation et d’asservissement. Tout un courant socialiste a accepté et favorisé le colonialisme européen – qui ne fut évidemment, historiquement, ni le seul ni le premier. Les anarchistes, non… Je pense très précisément à la position de Reclus sur ce point, ou aux positions de Camus pendant la guerre d’Algérie.

Il y a donc bien tout un courant anarchiste, individualiste et libertaire, qui accepte aujourd’hui à contrecœur l’idée que l’État soit un mal nécessaire, qui refuse le désordre et est radicalement non-violent, et veut travailler à une réforme profonde de l’État, à l’évolution radicale des sociétés, avec comme axe unique, la liberté individuelle, et comme moyen d’y arriver, la démocratie la plus directe, la plus horizontale possible. Personnellement, je n’ai pas d’autre cadre de pensée.