Le retour de la spiritualité ?

On n’a de cesse, dans les médias de droite, de se réjouir de ce besoin de spiritualité qui pousse une certaine jeunesse française au baptême. Les chiffres seraient probants, je ne les ai pas consultés. Admettons-le, bien que l’image d’actualité de ces pèlerins en marche vers Chartes soit probablement survalorisée. Mais ne serait-ce pas l’arbre qui cache la forêt ? De même pour le débat politique, sujet proche si l’on veut bien m’accorder ce parallèle. Il semble encore vivant alors que la violence des insultes et les lynchages masquent l’indigence des idées, et palie l’absence des propositions : trop d’hommes politiques et pas assez de gens qui font de la politique, trop de vitupérations et pas assez d’échanges. Et qu’il s’agisse d’idéologie ou de religion, toute promesse est mensongère. Comme la parousie, ou les lendemains qui chanteront. Qui chanteront quoi, des cantiques, des odes à la gloire du peuple ou d’un guide plus ou moins surhumain ?   

Ce qui est évident, c’est que, faute de recul, il nous est difficile de mesurer les conséquences psychologiques du rétrécissement de notre univers mental. Je parle évidemment ici de l’Occident, une civilisation qui a dominé le monde, mais qui se laisse mourir comme un vieillard trop las pour désirer encore se lever tous les matins et se coltiner des réalités qu’il ne comprend pas, qui le dépassent, mais qu’il a pourtant contribué à créer. La politique, c’est d’abord le désir, un désir teinté de morale, celui d’un monde meilleur, plus aimable, où l’homme serait réconcilié avec la terre et avec l’idée de Dieu. Mais c’est aussi le rapport de force ; une fin si désirable justifiant certains moyens. On chercherait vainement ce désir collectif dans cet Occidental fatigué. Ce monde est pourtant le sien, mais le père est dépassé par ses enfants qui ne rêvent que de le tuer. Place aux jeunes ! Et ici, particulièrement, à la nouvelle France. Je remarque d’ailleurs que le jeunisme est une idéologie comme les autres, promue par un Marché et ses médias qui participent largement à la puérilisation du monde.  

L’occident, depuis les années 90 (fin du communisme, construction d’une Utopie Européiste technocratique, digitalisation d’une économie de plus en plus confinée, pour ne pas dire concentrationnaire, donc liberticide), est entré dans une profonde dépression : dépression et contraction. Au changement de siècle, si l’on veut retenir cette date symbolique, une bascule s’est opérée : 1989, chute d’un mur séparant l’Est et l’Ouest ; 1992, signature du traité de Maastricht qui crée l’UE ; 1997, IBM Deep Blue bat le champion du monde d’échec Kasparov.

Dans le même temps, la politique est morte ici, et les choses semblent se passer ailleurs, dans un nouvel affrontement des empires, mû par des démographies affolantes. 1981, un socialiste accède à la présidence française avec un projet de rupture au service des classes populaires. Mais ce parti incapable de juguler le chômage – « on a tout essayé ! »  –  fait le choix du Marché, de la mondialisation, du multiculturalisme, de la technocratie. Et, reniant toutes ses valeurs, abandonne aussi les classes populaires au profit d’une bourgeoisie boboisé. Plus tard, une autre gauche, de substitution, plus radicale encore, fera de même en abandonnant la laïcité au profit d’une nouvelle religion, le wokisme, et les classes populaires, ouvriers, paysans et employés modestes, au profit de certaines communautés d’immigrés. Quitte à sombrer dans le racialisme et l’antisémitisme le plus primaire.

Mais revenons à la spiritualité. Les grandes religions, qui sont d’abord des forgeries de concepts funestes – l’Immaculée Conception, qui justifie que sauf miracle, toute conception sexuée est maculée, peccamineuse ; à croire que la conception in vitro serait la seule réellement morale –, ont très fortement abîmé la spiritualité, faisant le lit de l’idéologie. Ceci permettant à un philosophe majeur qui se prenait dans ses moments de délire pour le christ – ou l’antéchrist, ce qui revient au même – de décréter la mort de Dieu. Dans le même temps, l’état profond a promu une laïcité devenue religieuse, et les régimes idéologiques et totalitaires sont devenus des églises, avec leur orthodoxie démente, et une inquisition organisée pour la faire respecter au prix du sang. J’ai tenté, dans un livre, de faire l’étiologie d’une telle décadence. Le diagnostic me semblait clair : les religions ont abîmé la spiritualité, l’idéologie a tué la politique et la communication a subverti la culture.

Les religions ont péché, commettant nombre de ce que l’on appelle aujourd’hui des crimes contre l’humanité et la papauté continue à prétendre donner au monde des leçons d’humanisme. Les idéologies de substitution se sont révélées funestes à l’heure des grandes désillusions. Et si le fascisme a pu être jugé dans les règles à Nuremberg, le communiste, dont le procès a été instruit dans les pages de « L’archipel du Goulag », n’a pas encore pu être clairement condamné. Quant au technocratisme, dernière idéologie de notre modernité, il va s’avérer plus funeste encore, car plus insidieux. Mais il faudra attendre une nouvelle séquence populiste qui permettra, je l’espère, de démasquer les experts. Experts de quoi d’ailleurs ? De la vie ? Du bonheur ? De la justice sociale ?

Grandes désillusions et contraction de notre réalité mentale, en un temps où certains pensent que le seul choix encore possible serait binaire, entre wokisme et nihilisme, et que nous serions tous condamnés, soit à une survie rythmée par la consommation compulsive quotidienne de biens à l’obsolescence programmée, soit à un retour à un passé fantasmé. C’est une impasse ! La seule vraie perspective devrait être progressiste et libertaire, permettant de cultiver une « spiritualité sans dieu, immanente » – ou avec dieu, si l’on préfère –, de remettre au centre de nos relations une politique purgée de ses idéologies, de s’attaquer à l’omniprésence de la com, de revenir à des principes éternels : liberté, responsabilité, solidarité, justice sociale. Et surtout, à l’invite de Baudelaire, à choisir l’ivresse, celle de l’art. Peut-on rompre avec la société du spectacle et regarder le monde sans écrans ? Cette consommation effrénée d’images, de sons, d’objets entre lesquels nos désirs émoussés zappent de manière de plus en plus erratique et imposée, réduit notre capacité à sentir, désirer, aimer, comprendre.

Je n’ai pas à donner de leçon, mais quand, néanmoins, je la fais à mon petit-fils, déjà en âge de comprendre, je lui dis que les religions n’ont pas le monopole de la spiritualité, qu’il doit cultiver l’autonomie plus que l’individualisme, avoir l’espoir plus que la foi, s’engager sans se compromettre, et toujours essayer de préserver un semblant de liberté.

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