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Articles de philosophie

Parlez-moi d’amour.

Aujourd’hui, temps gris. Il fait moche, et je me suis levé avec une bronchite. Je suis fatigué, et ne saurais dire si c’est mon âme ou mon corps qui est le plus rompu. Chienne de vie…

Ça ira probablement mieux demain, mais en attendant … Je me traine un peu d’un fauteuil à l’autre, prends un livre, l’abandonne sur le canapé. J’ouvre « les Echos » qui traine là, et mon esprit vide, las, sans doute plus masochiste que mélancolique, tombe sur un petit article titré « Vote de la loi sur le don de jours de repos pour enfant malade ». Je lis : « Le parlement a voté la loi, … Les sénateurs du groupe communiste, républicain et citoyen ont voté contre, déclarant « préférer une solidarité universelle » ». Chienne de vie… Les communistes ne changent pas, leurs réflexes totalitaires restent entiers.

« Une solidarité universelle » : Qu’est-ce que ça veut dire ? Je réfléchis, je cherche, je comprends sans comprendre ; sans doute à cause de cette novlangue politicienne …

Au moins trois choses me choquent, mais il en fallait si peu ce matin. Tout d’abord, cette confusion dommageable entre le don et la solidarité – invoquer cette dernière n’étant pas la réponse adaptée à la question du don. Ensuite, cette évidence malheureuse que le don, valeur antibourgeoise par excellence, est logiquement considérée par la classe politique comme antisociale. Enfin, cette idée totalitaire, funeste, que même dans le don, surtout dans le don, il faudrait un médiateur. Mais reprenons les choses dans l’ordre ?

Les concepts de don et de solidarité me semblent antinomique, car le don est gratuit, lui ; faute de quoi, ce n’est qu’une obligation règlementaire ou morale, ou bien c’est du troc. Et je pense que celui qui considère l’amour comme un investissement est encore très loin de l’amour. Par ailleurs, si aimer, donner, – les deux verbes s’équivalent dans la pratique de la chose – devient une obligation morale, il ne s’agit plus de don, car l’injonction – même morale  – disqualifie le don qui cesse, pour être obligé, d’être gratuit. En d’autres termes, celui qui est vertueux dans le but de gagner son salut, ne mérite pas au terme de sa vie d’entrer au paradis. Très différemment, l’idée de solidarité se constitue sur d’autres registres : la fraternité, l’entraide, le respect de l’autre. C’est une valeur magnifique. Mais qui peut concevoir que l’on aime – non pas d’un désir charnel, ou d’une fascination intellectuelle – un homme ou une femme qui n’est ni votre frère ou votre sœur, ni votre ami, ni une personne belle ou respectable, aimable ? Qui ne le conçoit pas, ne conçoit pas l’amour, et ne comprend rien au don. La solidarité n’est qu’une charité bien ordonnée, un acte dont on attend un profit personnel, au moins une valorisation personnelle.

Le don est une valeur antibourgeoise, ou, pour le dire autrement : La bourgeoisie c’est le refus du don. Raoul Vaneigem, aux livres desquels je suis abonné, écrit dans « Nous qui désirons sans fin » : « La civilisation marchande est fondée tout entière sur l’interdit de la gratuité ». Et corrélativement, il rajoute dans un autre ouvrage[1]« Il n’y a, pour fonder une réalité nouvelle, d’autre principe en l’occurrence que le don ». C’est une évidence : notre civilisation bourgeoise abhorre le don, donc l’amour qui est confiné au registre des idées, dans un au-delà dont on ne veut pas ici-bas, maintenant. Et si l’on peut rêver à une improbable révolution, il faudra, pour que cette révolution en soit réellement une, qu’elle libère l’homme, c’est-à-dire qu’elle mette un terme au marchandisage des relations, ce que j’appelle la prostitution, à la relation dominant/dominé, qu’elle ruine, par un processus de transvaluation, le pouvoir de l’argent, et qu’elle abolisse tous les processus de médiation, y compris sur le plan politique. Impossible programme. Sans doute, n’en sommes-nous pas là, mais la fièvre porte au délire. Car l’amour, c’est aussi la relation, puisque c’est le premier de ses trois modes ; et qui ne devient essence de la relation qu’à partir du moment où elle cesse d’être « médiatée », soit par un billet de banque ou une autre promesse plus ou moins fiduciaire, soit par un intérêt quelconque. Et quand le Parti Communiste évoque sa préférence pour une solidarité universelle, il entend bien défendre une solidarité encadrée par le système, et prend donc une position liberticide qui me révulse. Car la malédiction de nos libertés dans les sociétés modernes, c’est notre incapacité à conserver un espace d’autonomie, une capacité singulière, à donner, à aimer, sans que cet acte gratuit, soit approuvé ou désapprouvé, favorisé ou gêné, condamné ou félicité, encadré d’une manière ou de l’autre par l’Etat. Et les systèmes totalitaires ne peuvent accepter que les choses se fassent, sans eux, sans leur intervention de médiateur, sans leur jugement et leur sale petite morale. Même s’il s’agit d’amour, ils veulent tenir la chandelle, profiter de sa flamme chancelante comme un désir pour distinguer pornéïa, éros et agapè. Les pouvoirs, parce qu’ils sont des outils de domination, ne peuvent accepter le don, car le don c’est d’abord le refus de la médiation, et c’est le seul acte révolutionnaire qui soit. Seul le don est révolutionnaire, seul l’amour est révolutionnaire. Et si je conteste tant les religions – terminons par cela sans trop pousser les feux –, c’est moins que je rejette Dieu (ni Dieu ni maître comme disait l’autre), que je refuse toute médiation entre moi et le divin ; et si je déteste tant l’Etat, c’est qu’il est toujours le Grand Médiateur.

La question est donc, au bout du compte, celle de l’Autorité. Accepter qu’un salarié puisse donner un jour de repos à un collègue dont un enfant malade réclame sa présence, l’accepter sans que la loi s’en mêle, sans qu’elle lui dise ainsi le possible et l’interdit, donc le bien et le mal, c’est accepter que  cet acte compassionnel échappe à l’autorité de la loi, à son système de gestion, et donner au donneur cette autorité de disposer de lui, et de faire vivre sa morale singulière. Mais des hommes et des femmes politiques, et particulièrement le parti Communiste, n’acceptent pas que l’amour échappe à l’autorité de la loi. Où l’on voit que les vrais clivages politiques ne s’articulent pas où on penserait les trouver.

Et je termine en ouvrant le propos pour y revenir bientôt. Notre humanité a connu peu de révolutions, et ces révolutions ont été des ruptures de paradigme, ruptures épistémiques et axiologiques. Le fait chrétien est de ce point de vue central, et fonde l’occident chrétien ; et c’est pourquoi j’y reviens tant, avec trois personnages essentiels. Jésus prétendument de Nazareth, Paul de Tarse, et Augustin évêque d’Hippone. Le premier promeut l’amour comme horizon absolu – et évidement inaccessible – de la morale. Le second invente la religion que l’on sait qui va développer ses propres valeurs, qui sont nos valeurs occidentales : l’égalité, donc la démocratie, la soumission à l’ordre établi, la compassion, le mépris de soi, le gout morbide pour la mortification de la chair, la fascination pour le sexe. Le dernier invente l’homme singulier, préparant le cogito cartésien, donc invente la liberté, le respect de l’individu.

Propos irréligieux

Je voulais m’agacer de la présence du chef de notre gouvernement à Saint-Pierre de Rome, le 26 avril dernier, venu pour assister, et plus encore participer à la canonisation de deux défunts papes. Je ne pouvais laisser passer cela, et ne pas exprimer ma sidération : qu’un éminent représentant du seul pays prétendument laïc d’Europe puisse ainsi, non pas rendre une visite d’état à un chef d’état, aussi modeste soit l’État du Vatican, mais communier en une manifestation religieuse, par ailleurs très symbolique, c’est assez énorme. Et M. Valls, en qui j’avais eu la faiblesse de placer quelques modestes espoirs, me déçoit déjà. Il a beau nous faire savoir qu’il assume son ministère sous le saint patronage de Clemenceau, je rappelle que le Tigre ne se serait jamais compromis ainsi. Mais parlons d’autre chose, sans vraiment déserter notre sujet.

Qui me suit un peu, sait que je suis un militant laïc, c’est-à-dire antireligieux – soit dit sans user de raccourci[1]. Bien évidemment, le mescréant qui écrit ces mots respecte les croyants – mes frères en doute et en peur –,  ainsi que leurs croyances, mais il critique radicalement les religions ; et règle, autant qu’il le peut, de vieux comptes avec l’Église de Rome. Je pourrais justifier cette abhorration par de multiples arguments, fondés en morale, mais ce rejet doit sans doute plus au ventre qu’au cerveau. Mais je note néanmoins que ses dogmes sont consubstantiels d’une escroquerie intellectuelle originelle : celle de la confusion entre Jésus, fils de l’homme, et le Christ, créature de Paul. Et rappelons l’infranchissable distance entre, d’une part un personnage historique, prophète de son état, thaumaturge et vaticinateur à ses heures de grâce, pécheur d’hommes et prêcheur d’évangile, une énigme, autant philologique qu’historique, et d’autre part le personnage conceptuel appelé Christ, annoncé dans des textes testamentaires anciens et obscurs, que Paul de Tarse, puis la patristique, inventent ; substituant – comme on fait disparaitre, une certaine nuit de Pâques, un cadavre qui témoignait – au corps disparu du tombeau de Joseph d’Arimatée[2], l’image fantomatique et glorieuse d’une figure mythique en construction. Car, après la passion, il y a, par une alchimie qui dépasse celle de l’embaumement pratiqué alors, transfiguration du crucifié ; une transmutation qui devient littéralement une transvaluation, et que Paul opère au premier siècle de notre ère. Mais cette distance entre ces deux images n’est pas plus grande que cette autre, entre le message évangélique, si difficile à comprendre tant il est singulier et semble paradoxal, et l’éthique chrétienne. C’est pourquoi je veux distinguer l’éthique de la religion de Paul, qui a pris son temps pour se constituer, s’exprimer, s’affirmer, contaminer notre civilisation, scléroser nos sociétés, et la philosophie du prêcheur Jésus, pour peu qu’on puisse l’appréhender au-travers de logoi rapportées et déformées. Mais ce hiatus justifierait en soi un essai. Et je ne développerai succinctement ici qu’un exemple : le primat de l’amour sur la justice, présent dans l’évangile et me semble-t-il refoulé, inversé dans la philosophie de l’église.

Il y a dans le message de Jésus, un primat catégorique du don, dont la logique ne me semble poussée si loin, nulle part ailleurs, car cette logique est ici poussée jusqu’à la déraison, au-delà du logos, une vengeance de l’hybris. Comme dit l’autre : « l’amour à ses raisons, …. ». Et cette primauté consacrant le don, s’affranchit de l’équité et de la justice. Voyons la parabole, celle dite « des ouvriers de la onzième heure[3] » et que l’église commente tout autrement que je ne la fait ici.

De bon matin, un chef de famille s’en va recruter un ouvrier agricole pour travailler sa terre. Il le trouve, le prend pour la journée en lui promettant une pièce d’argent. Un peu plus tard, il en rencontre d’autres qui cherchent aussi du travail, et les prend dans les mêmes conditions. Puis d’autres encore, plus tard. Le soleil poursuivant sa courbe apparente, le dernier se fait embaucher en fin d’après-midi, à la onzième heure. Le soir, le propriétaire les réunit tous et leur donne à chacun une pièce d’argent, en commençant par les derniers arrivés au champ. Les premiers venus, ayant travaillé beaucoup plus que le dernier, crient à l’injustice. Jésus donne raison au propriétaire sans plus d’explications. Comprenne qui pourra…

On pourrait croire, en bon socialiste, qu’il hiérarchise ainsi égalité et équité, considérant que tous doivent recevoir la même chose indépendamment de leur mérite, ou de leur travail. Ce serait mécomprendre le message évangélique. On pourrait aussi s’en tenir à l’explication cléricale officielle[4]. Rien ne permet de la considérer comme meilleur qu’une autre. De mon point de vue, il s’agit plus surement de hiérarchiser sur le plan moral le don et le troc. Et poussant plus loin mon raisonnement, je distinguerais deux types de troc. Tout d‘abord cette idée simple et première de l’échange de deux choses de même valeur – de quelle valeur parle-t-on ? valeur intrinsèque, de production, d’usage, d’échange ? Qu’importe ici ! Et une seconde idée qui serait celle de la récompense, du salaire – du travail, du mérite ou de la peur ? –, le prix de la vertu ; une valeur, non plus d’échange, mais d’équivalence, au sens étymologique du terme, et mesurée sur le registre de la morale. Car pour l’église, il y a bien une forme de troc entre la vertu et l’accès au paradis, la foi et la grâce, la punition et la rédemption, la grande vertu et la canonisation ; ce que l’on doit appeler la justice et qui s’apparente au règlement des comptes – qu’il s’agisse du jugement des hommes ou du jugement dernier.

Or Jésus s’inscrit ici en faux contre cette justice des hommes, contre leur logique comptable. Il propose clairement une autre logique – « l’amour à ses raisons » – en prenant le contrepied de la logique, en justifiant une « folie divine » ; ici  « la folie de dieu est plus sage que l’homme, et la faiblesse de Dieu est plus forte que l’homme ».[5]

Il ne nie pas la justice mais lui préfère le don, la gratuité, valeur anti-bourgeoise par excellence ; alors que l’église, elle, préfère la justice, bourgeoise, l’équité, voire l’égalité, voire encore la démocratie. Mais la justice n’est jamais gratuite, d’où l’invention de la faute (ou du péché), de la punition ou de l’indulgence (des indulgences) ou du pardon. Jésus met au-dessus de la loi, l’amour, donc le don gratuit, pur, sans taches, un don qui n’a plus rien d’humain, et qu’il propose comme horizon inaccessible. Et tirant mon fil, je comprends mieux les débats sur la grâce, la grâce étant, pour l’église chrétienne, le don suprême que Dieu puisse offrir. Il me souvient d’avoir lu, sans bien toujours en comprendre les enjeux, les arguments du débat entre Érasme de Rotterdam et Luther, qui prit violemment parti contre les indulgences, donc contre le troc des places en paradis promises contre monnaie sonnante. Après la publication par Luther, en octobre 1517, de ses 95 thèses sur la vertu des indulgences, Érasme tire le premier et adresse à Luther sa diatribe. L’autre lui répond violemment par son texte sur le libre arbitre[6], et réfute point par point les arguments d’Érasme. Et si cette réponse est fondamentale, c’est qu’elle est radicale. Au-delà de savoir « si Dieu sait par avance contingentement, ou s’il sait nécessairement », le point de radicalité, schismatique, est que Luther remet en cause l’autorité des pères de l’Église[7], et s’en prend, par exemple, très fortement à Jérôme, qui n’aurait rien compris à l’Écriture. Déclarant Jérôme « somnolent et hébété dans sa compréhension des écritures », il remet en cause toute une tradition d’interprétation des textes (par exemple de l’interprétation des paraboles de jésus). Mais quel est l’enjeu de ce texte (et ce n’est pas le seul) ? : Cette idée que Dieu offre la grâce à qui il veut, indépendamment du comportement de l’homme, et que Dieu sait, de toute éternité, avant que l’homme ne naisse et donc, quoi qu’il fasse, s’il sera sauvé, ou non. Comment, quand on est épris de justice accepter cela ? Comment concevoir qu’un dieu accorde sa grâce au pécheur invétéré, et non repentant, et la refuse au martyr de la foi. Comment accepter cette iniquité, ce manque d’équité évidente ? C’est pourtant ici le message de Jésus, et l’église ne peut s’y retrouver, d’où la condamnation du jansénisme et les difficultés de Pascal (« L’amour a ses raisons ») et de ceux de Port-Royal, avec l’autorité épiscopale. Reste que cette gratuité de l’acte divin me semble problématique. Elle nous renvoie, me semble-t-il, à des conceptions métaphysiques que je vois présentes chez Maître Eckhart, et que je ne trouve pas incompatibles avec le panthéisme de Spinoza.



[1]. Il n’y a en effet pour moi qu’une seule façon d’être authentiquement laïc, c’est de ne prendre rien pour sacré, et de cultiver un esprit d’hétérodoxie. La séparation de l’église et de l’état n’en étant que le corolaire (et non pas le fondement).

[2]. Ou d’Arimathie.

[3]. Matthieu 20.1-16

[4]. L’église la commente ainsi : il n’est jamais trop tard pour rejoindre l’église, et qu’importe que la conversion soit tardive, chacun aura sa part,…

[5]. Paul : Premier épître aux Corinthiens.

[6]. Du serf arbitre.

[7]. Il écrit par exemple : « Le Christ est supérieur à la parole des Pères ».

Le necessaire triomphe des faibles.

La loi c’est le triomphe du faible sur le fort, car la loi c’est ce qui sépare la force de ce qu’elle peut.

Les différences entre droite et gauche politiques sont à la fois moins radicales et plus essentielles qu’il n’y parait, et en fin de compte, les idées portées par la gauche sont, du fait de la nature réactive des valeurs qui les produisent, naturellement destinées à s’imposer. Et quand j’emploie les expressions « essentielles » ou « naturellement », j’inscris mon propos dans une analyse psychologique des forces en présence, et si je parle de « forces réactives », c’est en reprenant  une approche singulièrement Nietzschéenne.

En effet, si l’on évalue, à sa manière, comme il le fit, en qualifiant et quantifiant ces forces en présence à l’aide du concept de « volonté de puissance » qui donne à ces forces couleur et saveur, on doit constater que la pensée de gauche est essentiellement négative, et s’oppose à une autre, plus affirmative, que l’on qualifie à droite. Et ce faisant, je ne me positionne pas sur un quelconque échiquier partisan, en prétendant par exemple que la gauche serait réactionnaire, ou le serait plus ou moins que les tenants du camp d’en face ; je prends donc le risque fort de l’incompréhension, en me situant moins sur le registre politique que sur celui de la philosophie. Et j’y reste pour constater que la gauche, parce qu’elle est réactive, c’est-à-dire fondamentalement faible – Nietzsche aurait dit « dans le camp des esclaves » – doit l’emporter dans son rapport de forces avec une droite idéologiquement active, forte – et qui serait « dans le camp des maîtres ». Car si le fort est ici inhibé, incapable d’activer ses forces, par nature actives, le faible dispose de forces réactives qu’il peut activer et imposer à tous. Nous assisterons donc nécessairement, car c’est dans l’ordre des choses, au triomphe de la médiocrité ; la force active condamnée à réagir à des forces réactives qui s’activent, et à cet apparent paradoxe d’esclaves qui s’imposent en maîtres face à des maîtres qui se conduisent en esclaves ; ce que Nietzsche appelait nihilisme. Mais la pensée de Nietzsche est complexe et ses aphorismes doivent être relus plusieurs fois pour bien comprendre le cheminement de ses analyses paradoxales. Par exemple dans le numéro 224 de « Choses humaines, trop humaines », il détaille un processus qu’il nomme « Ennoblissement par dégénérescence ». Il y explique que « les natures les plus fortes conservent le type fixe, les plus faibles contribuent à le développer ». Comprenons : « c’est précisément la nature la plus faible qui rend tout progrès généralement possible ».

Ne doutant pas d’avoir troublé mon lecteur en essayant d’appliquer une théorie philosophique nietzschéenne à une situation politique, quitte à en assumer l’anachronisme, je termine en clarifiant un point : la liberté est une vertu active, noble comme le sens de l’effort, ou la laïcité ; l’égalité, surtout quand elle se pervertit en égalitarisme est une vertu réactive, vile, comme le travail ou la tolérance.

Parole de vieux.

J’écoutais l’autre matin sur France Culture, une estimable chroniqueuse, que j’apprécie par ailleurs, s’exprimer sur la vieillesse, et défendre quelques idées convenues qui malgré l’heure matutinale m’ont fait réagir. C’est un peu toujours la même chose, on essaye de nous convaincre que vieillir peut être la meilleure des choses, pourvu que comme le bon vin …. C’était son propos, mais ces réflexions m’énervent un peu. Comme le chantait Brel « elles me gonflent mes vieilles roubignoles ».

Mettre en avant la sagesse acquise au fil des ans, en peser la valeur et s’en réjouir, c’est bien, par définition, l’éthique du philosophos. Mais surfaire cette richesse, relativement, c’est un peu comme de dire que l’argent ne fait pas le bonheur, ou encore qu’après la pluie, vient le beau temps. C’est consolant, un peu …, si peu, mais trop peu consistant pour que des gens professant sur une station radiophonique sérieuse en viennent à nous servir cela en viatique journalier – même s’il s’agit d’un service public. Je ne sais pas si l’argent fait le bonheur – faute d’en avoir jamais vraiment eu –, mais je sais qu’il est plus facile d’être heureux quand on est riche et bien portant ; et que d’ailleurs peu de jolies femmes, souvent intelligentes – car il n’y a aucune antinomie en cela –, sont sensibles au charme et à la beauté intérieure d’un homme moche, sans le sou, en mauvaise santé, et peu connu des médias qui font le buzz. Nous n’en sommes plus au temps de Crates et d’Hipparchia. Il y a évidemment, en la matière, des psychopathes, mais je pense qu’ils forment cette exception qui confirme la règle. Et pour ce qui est de la vieillesse, je ne suis pas vraiment sûr que l’on y gagne beaucoup en sagesse. C’est d’ailleurs aux jeunes qu’il faudrait poser cette question : pensent-ils que les gens âgés soient plus sages qu’eux ? Car enfin, ce sont toujours les vieux, juges et parties qui répondent de manière affirmative à cette question. Personnellement, je sais que je suis aujourd’hui plus lucide que par le passé ; donc moins enthousiaste, plus désespéré qu’à vingt ans, plus critique aussi, et sans doute plus prudent. Même si je n’en suis pas à considérer comme Schopenhauer que « La mort est la solution douloureuse du nœud formé par la génération avec volupté, c’est la destruction violente de l’erreur fondamentale de notre être ; le grand désabusement ».

Mais suis-je plus sage après avoir lu tous ces philosophes et m’être tant torturé l’esprit ? Je ne sais ce que j’ai gagné de ce côté-là, mais je vois bien tout ce que j’ai perdu de l’autre. Il faudrait mettre sur les deux plateaux de la balance métaphysique, la sagesse d’un côté et la force de l’autre, et mesurer l’une relativement à l’autre, sur le plan moral. Je veux bien dire, mesurer l’une et l’autre – en quelque sorte l’esprit et le corps – de manière comparative, et en les considérant sur le même registre, moral. Peut-être qu’avec les ans on gagne un peu ici, mais à l’évidence on perd tant là que je donnerais, comme le docteur Faust, toute ma dérisoire sagesse, cette connaissance si douloureuse de mon ignorance, pour trente ans de moins à mon corps rompu. Les esprits les plus vifs me répondront que c’est bien la preuve que j’ai trop peu gagné en sagesse, pour arbitrer ainsi, et faire si peu de cas de la sagesse, et que mesurer le corps à l’aune de la morale, c’est un pur non-sens. Je répondrai à leur remarque que c’est pourtant ce que je prétends faire ici, préférant Nietzsche à Platon : considérer la force comme une valeur, … morale. Encore que pour le disciple de Socrate, comme pour tous les grecs, le bien et le beau ne se distinguaient pas vraiment, donc la jeunesse était une valeur morale, précieuse et impermanente. Avec notre paganisme, nous avons beaucoup perdu : toute l’innocence puérile de notre civilisation.

La pollution est un concept moral.

La pollution est un concept moral ; c’est sans doute ce qui explique chez moi, une certaine distance d’avec l’écologie politique. Et en utilisant cette accroche, je veux simplement remarquer que les processus qualifiés de pollution ne peuvent s’appréhender sous cette forme que du point de vue de l’homme, et sur le registre du bien et du mal.

Car polluer, au sens contemporain du terme – et notons cet usage récent d’un terme (première moitié du XXe) qui existait auparavant, mais utilisé différemment quoique déjà sur le registre de la morale, – c’est dégrader, salir, avilir ; non seulement transformer, altérer des qualités, mais les « tirer » vers le laid, le sale, l’impropre, l’impur. C’est donc, fondamentalement, rompre une forme d’harmonie naturelle. Cette idée est donc construite sur le présupposé rousseauiste[1] que la nature serait belle, bonne, propre à ses fins métaphysiques, qu’elle aurait atteint un état de perfection ; état stable et donc éternel, comme le déroulement infini des cycles quotidiens ou saisonniers. Mais cette vision des choses, et ici de l’univers comme cadre géométrique d’une incarnation  de la conscience, de l’Idée, est évidemment totalement subjective.

En effet, la nature passe en permanence d’un équilibre ancien à un nouveau, et quand une forme de vie adaptée à cet équilibre précaire et relatif émerge et s’y développe, il se trouve en symbiose, ou du moins dans une relation d’équilibre avec cet environnement qui est le sien, qu’il trouve harmonieux – pour peu qu’il en soit conscient – et déclare moral du seul fait qu’il réponde à ses besoins naturels et participe de la structuration de sa psychologie.

Qu’un volcan éructe dans l’atmosphère ses cendres sulfureuses ou vomisse une bave incandescente, qu’il sature l’air de souffre et d’acide ou brule sur ses blancs des forêts, on déclare qu’il pollue ; mais s’il pollue, c’est seulement du point de  l’homme et du vivant qui en souffre. Que la nature renaisse sur ses flancs carbonisés, ou que dans d’autres circonstances un écosystème nouveau se nourrisse du carbone présent dans l’air, alors l’environnement de l’homme se dépollue. Mais cela, toujours considéré de notre point de vue.

Imaginons que nous cessions de rejeter du carbone dans l’atmosphère, que nous laissions les végétaux le capter dans l’atmosphère, le stocker sous forme de bois, d’hydrocarbures ou de gaz, il viendrait un temps, où la vie deviendrait sur terre impossible, faute de permettre la photosynthèse.

La nature ne connait donc pas de pollution, elle ne reconnait pas le bon ou le mal, le propre ou le sale, le haut ou le bas , car, comme l’écrit Pascal (après beaucoup d’autres), « La nature est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part » ; l’univers ne connait que des mouvements, et des cycles, et tout processus naturel est symbolisable, non pas par un segment de droite, borné par deux points, d’entrée et de sortie – une cause et un effet –, mais par une orbe, dans le meilleur des cas[2], ou par le dessin d’une trajectoire chaotique. Car la géométrie de l’univers n’est pas droite, euclidienne, mais courbe. Comme Nietzsche l’enseigne dans son Évangile selon Zarathoustra, « Le milieu est partout. Le chemin de l’éternité est courbe ». Oui, la terre n’est pas un cube, comme les dés jetés du fatum, mais circulaire comme les stoïciens, sectateurs de la palingénésie, l’avaient intuité.

Oui mais, me direz-vous, « Que la nature soit amorale, cela nous fait une belle jambe ! N’est-ce pas le point de vue de l’homme qui doit prévaloir ici ? Que nous sied une nature harmonieuse et équilibrée où l’homme ne pourraient vivre et qui ne serait adaptée, et vivable que pour les cloportes, ou les scorpions ». Sans doute, mais il est toujours bon de relativiser, subjectiver la morale des hommes.



[1]. Il n’est évidemment pas le seul à s’inscrire dans ce schéma naturaliste, qui est aussi celui de toute la philosophie antique.

[2]. Mais je reconnais exprimer là aussi un point de vue moral.