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Le complexe du collabo

Si nous avons pris tant de retard dans la prise de conscience du risque existentiel de la submersion migratoire, c’est pour plusieurs raisons dont je retiendrai les suivantes : un aveuglement idéologique dans un paradigme resté très chrétien – ce que l’on nomme généralement « humanisme » –, une pression du Marché recherchant une main-d’œuvre à bas coût et se souciant peu des conséquences sociales de ses choix , une erreur stratégique des promoteurs de l’Utopie Européiste, l’impéritie de nos dirigeants, notre incapacité à gérer la décolonisation. Des raisons économiques, politiques, philosophiques… Mais aussi psychologiques. Je pense ici à ce que je nommerais le complexe national du collabo et dont je veux m’expliquer.

Je pense en effet que la chose aurait pu se passer autrement, avec de moindres freins psychologiques, si ce débat n’avait pas été tant marqué par la personnalité très contestable de Jean-Marie Le Pen. Et si le Front National, un parti dont les conditions de créations sont problématiques, n’en avait pas fait son cheval de bataille. Car si son leader a été l’un des tout premiers à dénoncer le grand remplacement, il était par ailleurs fasciste, raciste, antisémite – ce qui n’est évidemment pas le cas de sa fille qui a une tout autre histoire ni le cas des cadres actuels d’un Rassemblement national qui a fait sa mue. Le Pen était fasciste. Dès lors, on ne pouvait être d’accord avec lui, quoi qu’il dise. Et quitte à concéder comme Laurent Fabius le fit « Le Pen pose de bonnes questions, mais y apporte de mauvaises réponses ». Preuve que la raison a laissé place à la passion, l’émotion a l’analyse. Suivre Le Pen, cela aurait été « renouer » avec le fascisme d’avant-guerre, et notre nation est toujours travaillée par un complexe de culpabilité très ancré dans son inconscient collectif et produisant, en réaction, ce que l’avocat Gilles-William Goldnadel, un homme avec lequel je n’ai pas de proximité idéologique, nomme « le privilège rouge ». Mais sa formule, contestable dans ses termes, fait néanmoins sens. Il dénonce ainsi une asymétrie objective dans le traitement politique des idées des extrêmes (ou désignées telles) de droite et de gauche et une bienveillance médiatique et judiciaire pour la gauche, présupposée plus morale que la droite. Et c’est un fait que le communisme ne bénéficie pas du même regard que le fascisme, alors qu’il est au moins aussi criminel que lui. Car tout est là. Si, comme Hanna Arendt l’a qualifié, le nazisme, c’est le mal absolu, alors le bien est de l’autre côté, du côté de ceux qui ont terrassé la bête. Et il suffit de revendiquer l’antifascisme, pour intégrer le camp du bien et récolter ainsi tous les lauriers de cette victoire,  tous les bénéfices de ce positionnement, bénéficier de tous les privilèges accordés par les juges et autres censeurs médiatiques aux ennemis du mal.   

Mais, plus encore, notre classe politique et médiatique – ce que l’on nomme « état profond » –, comme plus largement notre nation, est atteinte d’une forme de trouble psychique ou mental qui perturbe son équilibre mental et trouble sa vision du monde. Un trouble psychique qu’il faut analyser et dater.

Je pense que depuis le dernier conflit mondial que Staline a gagné et qu’Hitler a perdu, la nation française, du moins celle qui constitue « l’ancienne France », vit sur un extraordinaire sentiment de culpabilité et de honte qui constitue un complexe au sens psychiatrique du terme. Et, à l’heure où j’apprends la disparition d’Edgar Morin, un intellectuel majeur pour qui j’avais la plus grande estime, je ne peux que regretter que des sociologues formés à la psychiatrie ne se soient pas penchés plus avant sur ce traumatisme collectif et le syndrome de ce qui explique ce « privilège rouge ». Je prends donc le risque, à défaut de disposer d’un autre qualificatif, de parler du « complexe du collabo ». Un complexe qui se forme dans les années 40, en trois séquences.

Quand, le 10 mai 1940, les armées du troisième Reich envahissent la France, notre pays, politiquement déliquescent, s’effondre en quelques semaines et nos compatriotes se laissent « menés à l’abattoir comme des moutons ». Pétain, qui est alors, au côté de Paul Raynaud, vice-président du Conseil, impose l’Armistice et rejette la responsabilité du désastre sur « les fautes que le pays a et que nous avons tous commises, ce goût de la vie tranquille, cet abandon de l’effort qui nous ont amenés là où nous sommes ». Se développent alors un « esprit de débâcle » et un profond sentiment de culpabilité collectif entretenu par les réussites arrogantes de notre ennemi de 14. Très vite, les Français acceptent leur défaite et nombre de leurs chefs font allégeance à leur agresseur et collaborent. C’est le deuxième temps. Le gouvernement de Vichy, autour duquel se groupe toute la droite française, cède tout à Hitler. Dans le même temps, les militants communistes, aux ordres de Moscou, acceptent le pacte germano-soviétique et collaborent aussi. Les hauts fonctionnaires restent à leur poste, les policiers collaborent avec la Gestapo, certains adolescents s’engagent dans la Wehrmacht. Les juifs portent l’étoile jaune, et l’idée de purifier la race est dans les esprits. La nation applaudit le vieux maréchal et certains européistes rêvent de la création de cette Europe allemande, en s’interrogeant sur la place de la France dans ce futur grand Reich.

Les résistants sont rares ou tardifs, et peu d’hommes politiques se dressent pour s’opposer à l’Allemagne nazie. Certains sont emprisonnés en Allemagne dès 40, Mendel sera assassiné sur ordre d’Hitler (en 1944) ; de Gaule, nommé en juin 1940 sous-secrétaire d’État à la Guerre et à la Défense nationale (et général à titre provisoire), est choisi par Paul Raynaud pour représenter la France à Londres. Tout cela est connu. La France d’alors fut surtout celle des collabos et des antisémites. Puis, troisième temps, la défaite de l’Allemagne, puis la découverte des crimes nazis ont constitué un nouveau choc traumatique, et un certain sentiment de honte, refoulé dans l’euphorie de la victoire alliée. Ce que de Gaulle a sans doute compris et essayé de prévenir ou de soigner en imposant les Français vaincus dans le camp des vainqueurs et en magnifiant la résistance, comme si tous les Français avaient été résistants et comme si les communistes avaient combattu les allemands dès le premier jour. Il fallait reconstruire le pays, retrouver une cohésion nationale, et oublier certaines réalités. Mais les Français sont restés marqués dans leur inconscient collectif par leur lâcheté. D’où leur haine des fascistes et leur grande indulgence pour les communistes.

Aujourd’hui, traiter une personne, un groupe d’individus, un parti, un régime, de fascisme, permet, sans autre analyse, de le condamner et de le disqualifier. Le terme de fasciste étant devenu, non pas une simple insulte générique, mais la marque d’une infamie – le mal radical. Le fasciste est devenu dans l’esprit de celui qui le désigne, ce qu’était le juif pour le fasciste : un sous-homme qui salit l’humanité et doit en être retiré comme d’un corps métastasé. Et peut-être ce mal que chacun porte en soi, comme une morbide pulsion de mort. Et chaque individu, chaque groupe, refusant de voir le fasciste qui dort en lui, peut se trouver des fascistes à condamner et détourner le regard dans cette autre direction.

Et plus la gauche française, payant ses égarements, voyait sa côte diminuée, plus elle a joué à ce jeu de désigner tout ce qui n’était pas elle du nom de fasciste. Se proclamant « antifa » pour être dans le camp du bien, elle s’exonérait alors de tout examen de conscience, de toute critique. Beaucoup d’intellectuels ont suivi, acceptant cette bipolarité morale, sartrienne, soit d’être du bon côté, soit d’être de l’autre ; et considérant être dans le camp du bien, on finit de définir tous les autres comme des fascistes. Il faudra pourtant rompre avec ces schémas, comprendre qu’il y a des clivages plus importants que la simple référence à la droite et à la gauche, comprendre qu’on peut faire une révolution ou l’assumer à la mode Jacobine ou Girondine, que les questions de liberté, de la démocratie, du totalitarisme traversent tous les courants de pensée. Et qu’il ne suffit pas de se prétendre de gauche pour revendiquer un supplément d’âme. Aucun parti n’ayant le monopole du cœur.