Profession d’optimisme politique.

Même si bloguer peut s’apparenter à un prêche dans le désert, je persiste avec conscience et constance à défendre des convictions qui induisent une posture politique singulière mais sincère que j’essaie, au fil de mes propos hebdomadaires, d’expliquer ; car ces convictions qui tiennent à mon histoire personnelle, mais aussi à mes intuitions métaphysiques et à ma conformation psychologique, me marquent aussi loin de la sociale démocratie – partout au pouvoir en Europe de l’Ouest, et représentée en France par le PSUMP – que des fronts totalitaires qui occupent l’espace contestataire médiatisé. Car ici, droite et gauche ne sont que deux faces de deux médailles, celle de la sociale démocratie et celle du national populisme. Et pourtant, je revendique une vision sociale et humaniste, défends la démocratie de manière radicale, le populisme s’il est assimilable au choix du peuple contre les élites, et l’idée de nation qui semble toujours d’actualité. Et j’ai pris le parti inconfortable d’aborder ces sujets avec les outils de la philosophie, et en rendant hommage à quelques maîtres à penser : La Boétie, Montaigne, Nietzsche, Arendt, Fromm, mais aussi Edgar Morin ou Raoul Vaneigem, et bien d’autres encore. Que dire d’autre en guise de justification ? Qu’une hyper sensibilité aux questions morales, à la laïcité, à la liberté, me conduit plus souvent qu’il n’est raisonnable à sombrer dans l’outrance dont j’aime les vertus pédagogiques dans une société bloquée où il devient mal céans de penser par soi-même, et fautif d’exprimer une pensée hétérodoxe ou décalée. C’est ainsi, par exemple, que je fais le choix de ne pas voter, car c’est, de mon point de vue, le choix le plus judicieux pour qui milite quotidiennement pour la démocratie. Et je suis prêt à utiliser toutes les formes d’expression pour défendre et promouvoir mes positions : l’essai, le manifeste, la diatribe ou l’apologie, la chronique, la prophétie. Et aujourd’hui, m’inspirant du grand Nietzsche penseur de la singularité radicale, c’est avec la voix de Zarathoustra que j’aimerais partager mon utopie, évoquer un New-Age que Fromm appelait de ses vœux sous la forme d’un nouvel humanisme.

Et ma prophétie est celle de l’émergence en politique de la société civile, d’une part, et celle d’une conscience politique populaire d’autre part. Hannah Arendt écrivait dans les années 60[1] que « la masse ne peut avoir d’opinions, elle n’a que des humeurs. Il n’y a donc pas d’opinion publique ». Je prophétise que demain la masse aura une conscience politique et cessera de se faire manipuler par des médias qui ne sont que des promoteurs, des manipulateurs et des metteurs en scène de l’émotion populaire, de ses humeurs. Et ce temps nouveau sera celui d’une démocratie populaire – pardon pour le pléonasme ; et si la formule renvoie trop à une terminologie datée et usée par une certaine gauche, je pourrais parler d’une démocratie généralisée qui ne sera ni représentative, ni simplement participative. Disons-le plus simplement en citant la formule de Lincoln, reprise sans grands complexes en préambule de notre constitution : « le gouvernement du peuple par le peuple, pour le peuple ». Et précisons un point de vocabulaire essentiel : le peuple ne peut se réduire aux masses populaires, n’en déplaise à M. Mélanchon. « Le peuple, c’est les gens », madame Michue comme madame Bettencourt. Et restons optimiste, ou campons sur une utopie assumée : ce retournement révolutionnaire de l’histoire adviendra sans révolution, sans têtes coupés, sans règlements de comptes, sans drapeaux, sans idéologies, sans leader maximo, sans père de la révolution (ou du peuple à nouveau rassemblé) ; et ce sera, non pas la fin de l’Histoire, mais celle d’une histoire, et le début d’une autre.

Partout le système craque, se fissure et sa ruine est inéluctable ; et toute tentative de le sauver, quitte à le réformer, est vaine.

 Notre système économique est à bout de souffle, car il a été bâti sur un modèle aujourd’hui caduc, construit sur un équilibre brisé, et qui a trouvé ses limites indépassables. Il était basé sur la constante croissance quantitative du flux de production/vente/consommation/destruction de biens de consommations – nos armoires, nos garages, nos décharges en sont pleins ; et cette dynamique que les économistes appellent croissance, fonctionnait sur les deux valeurs bourgeoises par excellence, qui ne sont en fait que des contrevaleurs morales et qui ont fini parfois par se confondre : l’argent et le travail.  Je ne reconnais d’ailleurs aucune de ces deux valeurs. La croissance a conduit à une production/consommation de plus en plus abondante qui permettait d’offrir aux consommateurs de plus en plus de biens de confort ou de luxe à faible coût, et à ces mêmes consommateurs du travail ; car il fallait bien une main d’œuvre pour les produire, elle aussi de moindre coût, mais aussi des consommateurs solvables, donc salariés. Cela ne marche plus, et cette machine infernale s’est fracassée sur au moins trois écueils : cette dynamique qui a sorti beaucoup de gens de la misère et que certains continuent à considérer comme vertueuse, épuise les ressources et bousille la planète. Par ailleurs nous produisons de plus en plus mais avec de moins en moins de travailleurs, obligeant les états à s’endetter pour compenser le manque de ressources de consommateurs sans revenus de leur travail, mais pourtant nécessaires pour écouler les stocks et tirer le marché (politique keynésienne). Enfin, un certain nombre de citoyens commencent à comprendre que le travail est une aliénation et  aspirent à autre chose. Et je complèterai ce dernier point par deux ou trois remarques. En premier lieu, quand j’entends des chômeurs réclamer du travail, je me demande si c’est vraiment ce qu’ils demandent, ou s’ils ne demandent pas plutôt des revenus garantis, une reconnaissance sociétale et la possibilité de se réaliser – gravir tous les paliers de la pyramide de Maslow, et si possible au pas de course pour la génération Y. En second lieu, je renvoie aux analyses d’Hannah Arendt (Condition de l’homme moderne) et à sa distinction du travail et de l’œuvre. Enfin, je remarque un piège d’une perversité diabolique : le travail salarié est une aliénation, et les gens, pour survivre, en sont, non seulement à souhaiter que perdure cette aliénation, mais à construire, en tant que consommateurs addictes, les conditions mêmes de leur aliénation comme travailleurs.

Parallèlement, notre système politique ne fonctionne plus : notre démocratie représentative a cessé d’être démocratique pour devenir oligarchique à partir du moment où les politiques sont devenus des professionnels de la politique et où les députés ont cessé d’être les représentants de leurs électeurs pour devenir les mandataires de leur parti.

Il nous faut donc tourner la page pour que le monde que je prophétise – avec quelques imprudences assumées – garde une chance d’advenir avant la fin des temps. Beaucoup de signes nous encouragent à rêver. La prise de conscience écologique ; le mouvement apolitique des indignés qui se propage à son rythme partout en occident, celui des veilleurs ou des sentinelles ; l’usage des moyens de communication dans le cadre des réseaux sociaux ; les révolutions arabes ; l’émergence d’une classe moyenne et d’une société civile en Russie ou en Chine ; le développement de l’économie participative (crowdfunding,…) ; la désaffection des citoyens pour le spectacle politique … On peut donc rêver – et c’est un devoir éthique – à cette utopie d’un monde plus raisonnable, plus vertueux, pus démocratique, un monde ou modernité serait synonyme de progrès et non de regrès, un monde plus humain. Il nous faudra sans doute, pour y arriver, déplacer des montagnes ; personne ne sait comment, et chacun s’en effraye. On prétend que Confucius que l’on appelle à la cause chaque fois que l’on manque d’arguments disait que si l’on veut déplacer des montagnes, il faut commencer par les petites pierres. Edgar Morin dit exactement la même chose quand il écrit qu’il faut commencer partout et probablement par de petites choses[2]. Michel Serres est sur la même ligne quand il dit que quand les choses deviennent trop compliquées, il faut changer de paradigme[3]. Prenons un seul exemple, celui de la démographie.

Tous les pays d’Europe mènent des politiques natalistes. Je pense que c’est une bêtise, mais que personne (même pas les écologistes) ne veut remettre en cause une fausse bonne idée – une idée au-demeurant très chrétienne, comme le principe d’égalité, ou la laïcité –, et se contente de faire comme son voisin. Avons-nous toujours besoin de produire de la chair à canon, ou à baïonnette ? Je sais bien que Napoléon n’aurait pu mener ses campagnes victorieuses sans la Grande Armée, qui était alors la plus importante d’Europe (elle atteignit plus d’un million hommes), et que cela a été rendu possible par la durée de conscription, mais surtout par la démographie de la nation. Je sais que si la défaite de 1870 a été un traumatisme pour la France[4], elle a permis, comme victoire allemande, la naissance du Reich et que nous sommes entrés alors dans une course démographique avec l’Allemagne. Je sais qu’après-guerre, la massification de l’économie a justifié une immigration irresponsable et non maitrisée. La population française était restée relativement stable dans la première moitié du XXe siècle et a augmenté de 50 % dans la seconde[5]. Cette course aux bébés a-t-elle encore un sens ? Je sais que la démographie est une arme politique : Boumediene déclarait en 1974 à la tribune de l’ONU « que les ventres des femmes musulmanes remplaceront les fusils et les canons pour conquérir l’Europe »[6]. Aujourd’hui, on prétend que la richesse d’un pays (son PIB) croîtrait avec sa population, ce qui ne tient pas. Par contre, ses besoins sont bien proportionnels au nombre d’habitants qui se partagent ses richesses et ses revenus et qui profitent de ses services et de ses infrastructures. On nous explique aussi que les actifs payent les retraites des inactifs, et qu’il faut donc maintenir un équilibre, faute de voir notre système de répartition faillir. Est-on sûr que lorsqu’un enfant nait, c’est un futur actif (et non pas un futur chômeur) et qu’il produira plus de richesse qu’il n’en consommera ? Et si le système ne fonctionne plus, faute d’équilibre, ne faut-il pas en changer ? Changeons de paradigme – de système –, asseyons le financement des retraites sur d’autres ressources, et le problème posé différemment, se résoudra différemment. Où veut-on aller pour le bien des citoyens et de la planète ? : une population française de 70, 100 ou 200 millions ? ; une population planétaire de 7[7], 10, 20 ou 100 milliards ? Quelle place souhaitons-nous réserver à la nature, à sa flore et à sa faune ? Quelle population de chevaux, de chevreuils, de renards, de chouettes et de cafards souhaitons-nous conserver sur notre sol ?

Concluons pour aujourd’hui. Nos systèmes politique et économique sont à bout de souffle, et ne sont plus réformables. Il faut reconstruire, mais reconstruire morceau par morceau, pierre à pierre, sans imaginer qu’un « grand soir » soit la meilleure garantie de « lendemains qui chantent ». Il faut donc reconstruire, radicalement, mais avec modestie et humilité, c’est-à-dire sans dogmes. Faut-il changer les hommes pour changer le monde, ou changer le monde pour que changent les hommes ? Tout à la fois et progressivement…  Il n’y a aucune solution de court terme ; la crise ne va pas s’arrêter l’année prochaine, mais ne pas engager de changements au prétexte que cela ne règlera rien dans l’immédiat serait irresponsable vis-à-vis des générations futures. Il faut travailler local ET global, travailler pour le court terme ET pour le moyen terme ET aussi pour le long terme. Il faut être ambitieux ET humble, prendre des risques ET rester prudent, accepter des sacrifices ET se battre pour conserver notre confort. En d’autres termes, en sortir par le haut ; et imaginer que l’on puisse sortir de la crise sans refonder notre système économique, ou prétendre changer le système économique sans toucher à la technostructure, et sans refonder le politique est une dangereuse illusion, ou un mensonge fautif, pour ne pas dire criminel – car certains en meurent, affamés sur la terre de leur ancêtres, enfermés dans leurs ghettos, ou noyés lors d’hasardeuses migrations.

Deux questions se posent alors : comment pousser le système dans ses limites pour provoquer un déclic sans casser la machine, sans mettre le pays à feu et à sang, sans perdre nos acquis les plus essentiels, sans laisser des organisations totalitaires, de droite ou de gauche, prendre le pouvoir, et normaliser la situation ? Sur quelles bases politiques reconstruire un nouveau contrat social ?

Les citoyens, et plus largement l’ensemble des membres de la société civile doivent multiplier les actions, donner de la voix, occuper la sphère publique, s’organiser via internet et les réseaux sociaux pour redonner vie au dialogue social, sans compromission avec un système qui a failli. Il faut par ailleurs revenir à l’essentiel : redéfinir des valeurs nationales – la liberté individuelle et l’égalité de droit redevenant l’alpha et l’oméga de toute politique – quitte à s’inscrire en faux contre celles du passé (l’équité remplaçant l‘égalité de situation ; la reconnaissance et le respect des singularités individuelles se substituant à l’uniformité du troupeau ; la solidarité remplaçant l’assistance ; la laïcité s’opposant aux reconnaissances communautaires ; l’autorité de l’Etat reconstruite se substituant à son autoritarisme …). L’urgence est une reconstruction morale, qui doit aussi se garder d’une certaine éthique jacobine. J’en donnerai pour l’exemple cette citation de Robespierre qui n’est pas sans me poser problème : « Or, quel est le principe fondamental du gouvernement démocratique ou populaire, c’est-à-dire le ressort essentiel qui le soutient et qui le fait mouvoir ? C’est la vertu ; je parle de la vertu publique qui opéra tant de prodiges dans la Grèce et dans Rome, et qui doit en produire de bien plus étonnants dans la France républicaine; de cette vertu qui n’est autre chose que l’amour de la patrie et de ses lois ».[8]

Pour le détail des choses, tout est sur la table, et je crois que le problème n’est pas là – et il faudrait considérablement rallonger cette chronique déjà trop longue pour donner des pistes. Il est urgent de renverser les obstacles, et d’expérimenter autre chose.



[1]. Dans On revolution.

[2]. Par exemple dans Où va le monde, où il écrit : « La révolution ne dépend plus d’un opérateur principal (le parti, le prolétariat), d’une action principale (la prise de pouvoir), d’un noyau social principal (les moyens de production) ; elle nécessite une multiplicité de changements/transformations/révolutions à la fois autonomes et indépendantes dans tous les domaines (y compris nécessairement celui de la pensée).

 

[3]. Dans Petites poucettes.

[4]. Armée française mal préparée, mal équipée, mal commandée moins nombreuse.

[5]. Augmentation de 20 % entre 1900 et 1950 (évidemment, il y  a eu la saignée de 14/19), et 43 % entre 1950 et 2000, soit globalement 70 % entre 1900 et 2010.

[6]. Cité par le journaliste anglais Christopher Caldwell, et largement diffusé sur le net. Je n’ai pas vérifié l’authenticité de la citation, mais je pense qu’elle l’est.

[7]. J’ai lu sur le net que la population mondiale était de 7 168 267 142 personnes ce mercredi 23 octobre 2013 à 21 h 35 min (heure du pole Nord). Est-on sûr de n’avoir oublié personne ?

[8]. Discours à la Convention du 18 floréal An II.

Petits poucets et l’économie contributive.

Je ferme un petit livre de Michel Serres que je viens d’avaler comme on croque une confiserie ; avec délice, et un plaisir sans doute un peu puéril. Cet opuscule, publié en 2012 aux Editions Le Pommier, reprend, complète et prolonge le discours éponyme « Petite Poucette », prononcé par l’auteur le 1er mars de l’année précédente à l’Académie Française, sur le thème « Les nouveaux défis de l’éducation ». Et bien que découvert avec un peu de retard grâce à un amical signal, – mais s’il vaut toujours mieux « tard que jamais », c’est particulièrement vrai pour le plaisir – j’ai souhaité faire partager le plaisir pris à la lecture de ce petit texte sur les mutations profondes que connaissent nos sociétés ; mutations suffisamment profondes pour être qualifiées par l’auteur d’hominescentes[1]« Ce n’est pas une crise, c’est un changement de monde … » –, et qui ringardisent à la fois les hommes et les femmes de ma génération, mais aussi le système que nous avons construit, et dont chacun voit bien qu’il est à bout de souffle : « Je vois nos institutions luire d’un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprennent qu’elles sont mortes depuis longtemps déjà ». Mais expliquons déjà ce titre original et poétique.

Lui donnant ainsi la parole, Michel Serres évoque une génération qui est celle de ses petits-enfants ; génération addicte aux écrans, et qui vit, pouces sautillant sur les écrans tactiles de leur smartphones, rédigeant frénétiquement des SMS qui saturent la télésphère communicante. « Petits poucets » et « petites poucettes » représentent donc ces jeunes d’aujourd’hui à qui il dispense son savoir et qui ont remplacé les « petits transis » d’hier – dont j’ai dû faire partie sur les bancs de la communale, qui plus tard devint pour moi régionale ou nationale. Et il analyse précisément la transmission du savoir et la relation des petits poucets à ces savoirs accumulés sur la toile et dispensés dans les lieux d’enseignements qu’ils fréquentent : écoles, lycées et universités.

Et c’est déjà par sa forme que ce petit opuscule visiblement très populaire – il s’est bien vendu –, mi fable mi libelle, m’a séduit. Le philosophe nous donne à entendre ses constats dans une langue claire, simple, précise, concise. Il fait d’ailleurs partie de ces philosophes pédagogues dont Michel Onfray est sans doute l’archétype. Mais j’aurais pu aussi évoquer la démarche nietzschéenne, dans une langue différente, pour ce souci de l’usage d’une langue pure et clair, noble et facile d’accès. Sans être rare, ce n’est pas si général ; et combien de faux philosophes – et je pense à des contemporains enseignants au Collège de France dont je tairai le nom – écrivent pour eux et pour leur caste, pour un tout petit nombre d’initiés, tous pareillement agrégés de philo ; et à qui ils dispensent un savoir obscur et creux dans un langage abscons. Je crois que Nietzsche parlait de l’écriture de ceux-là et plus justement de celle de Hegel comme d’une « misérable grisaille »[2]. Mais fermons cette parenthèse en m’excusant de cette digression, mais s’agissant de philosophie, ce point me parait suffisamment essentiel pour que je m’y attache chaque fois que j’en ai l’occasion. Sur le fond…

Serres nous assène quelques évidences qu’il est salutaire de rappeler et vital de prendre à leur juste mesure. L’essentiel de son propos tient donc à cette mise en évidence d’une rupture historique à dimension physique, intellectuelle, épistémique, à nulle autre pareille, et qui se produit depuis les années soixante-dix. Si le monde change – banal truisme – cette évolution, non seulement s’accélère – nous le savons tous –, mais cette accélération s’accélère et change la nature même de l’homme contemporain ; et paradoxalement, dans ce monde qui mute sous nos yeux myopes, je ne sais si petit poucet est le plus en difficulté à retrouver son chemin. Tout a changé, et tout ce qui constituait le monde que j’ai connu est mort. Et Serres nous annonce ainsi la fin du livre, la fin de l’apprentissage des savoirs, fin des professeurs et, glissant de l’enseignement à la politique, la fin des experts, fin des hiérarchies, fin des décideurs, et le probable avènement d’une démocratie revivifiée, généralisée. Et j’applaudis à cette belle analyse, belle comme une utopie ; même si cela est effectivement totalement discutable ; car non seulement l’histoire n’est pas écrite, mais nous devrions avoir appris à nous méfier des ruses de l’histoire qui constituent aussi les ironies de l’histoire. Néanmoins, je retiens ces deux perspectives qui me semblent aussi peu probables à court terme que riches d’espoirs : la possibilité d’une démocratie généralisée qui ne serait pas représentative, et l’émergence d’une société qui ne serait pas structurée par le travail. J’y vois, comme un écho aux thèses de Raoul Vaneigem, en remarquant d’ailleurs que Serres utilise plusieurs fois le concept de « société du spectacle », faisant ainsi un écho à un autre situationniste, Guy Debord.

Comment s’étonner que Michel Serres, philosophe, chercheur et enseignant, soit autant attaché à la chose éducative ? Il en est un acteur éminent, et il peut se prévaloir, à 80 ans passés et toujours en activité pédagogique dans une prestigieuse université américaine, d’une très longue expérience de l’enseignement. Il a ainsi observé depuis son estrade professorale, et de longue date – quelques décennies – l’évolution comportementale de ses étudiants. Et il porte un regard aimant sur ces jeunes qui tiennent dans leurs mains aux pouces si agiles, le proche avenir de l’humanité. Mais faut-il le suivre quand il semble prédire la fin de l’enseignement des savoirs, au prétexte que tout se trouve déjà à disposition sur la toile, et que l’ordinateur – données, processus et moteurs – ne serait qu’une excroissance cervicale ? Adieu nos maîtres d’école, bonjour Wikipédia. J’imagine que s’il avait pu faire plus long, il se serait montré moins catégorique, ou moins radical dans cette prédiction augurale d’un monde radicalement nouveau. Et je voudrais pour ma part, sur le registre de l’autorité, faire deux remarques sur l’avenir des maîtres.

En premier lieu, il convient de distinguer enseignement et éducation. Evidemment, aucun professeur, aucune bibliothèque, aucune école ne pourra mettre à disposition des jeunes esprits – mais aussi des plus âgés – une telle quantité de savoirs, et les proposer de manière aussi polymorphes, interactives, distrayantes, et adaptés à de jeunes cerveaux, formatés par ailleurs par l’outil informatique et son architecture cognitive ; c’est-à-dire de manière ludique (adieu les « petits transis ») . Et, de ce point de vue, le web sémantique va encore plus creuser la faille entre le livre et l’écran. Reste alors à l’école, pour peu qu’elle veuille réinvestir ce champ, ce terrain vague aux allures de friche désaffectée, l’éducation. Une saine tradition voulait que l’éducation soit à charge de la famille, et les familles, au moins les plus aisées, assumaient cette mission quitte à la confier à des professionnels. C’est bien le rôle que jouaient certaines sectes philosophiques de l’antiquité. Les riches athéniens ou romains acceptaient que leur progéniture soit disciple d’un maitre en philosophie qui leur inculquait une sagesse, un art de vivre. Les sophistes y excellaient, qu’ils se fassent payer pour cela ou qu’ils dispensent leur enseignement gratuitement comme Socrate[3] le fit. Aristote, qui fonde le lycée comme Platon, disciple de Socrate, l’Académie, fût le précepteur d’Alexandre. Les stoïciens ont dû être aussi d’excellents pédagogues : Sénèque fut par exemple le précepteur de Néron[4]. Mais je prendrai un autre exemple, plus contemporain. Rousseau, qui traite de l’éducation dans un essai où il se prend comme gouverneur[5] d’Emile, se place résolument sur ce terrain, et conseille de limiter l’enseignement à l’utile, et de ne pas bourrer trop tôt de jeunes esprits par des savoirs stériles et encombrants. Par exemple, dans le Livre II, il conseille de laisser les enfants jouer, plutôt que de les faire lire : « La lecture est le fléau de l’enfance, et presque la seule occupation qu’on sait lui donner » – cette idée de la tête bien faite, plutôt que bien pleine, étant toujours d’actualité.

Mais nous savons qu’aujourd’hui, face aux médias, les familles ont abandonné l’éducation des jeunes[6] ; et que, fort heureusement pour ce qui concerne l’occident, les religions n’ont plus cette autorité. L’Ecole laïque ne doit-elle pas réinvestir ce terrain de l’éducation, à l’heure où les valeurs républicaines se dissolvent dans l’économie de marché, et où la cohésion nationale n’est plus qu’un concept creux, face à la mondialisation des échanges marchands ?

Et par ailleurs, et ce sera ma seconde remarque sur cette dévaluation du concept de maitrise, je pense qu’un savoir compilé, quelle que soit la qualité des outils d’accès à cette encyclopédie et des informations qui s’y trouvent exposées, ne suffit pas à sa diffusion ; car c’est une chose d’avoir à sa disposition, et c’en est une autre d’acquérir, et d’en retenir quelque chose d’utile. Il me semble que le savoir n’a d’intérêt que s’il est utilisable, donc assimilé ; que la fin de l’enseignement n’est pas de savoir mais de comprendre, et que celle de l’éducation n’est pas de savoir mais de connaitre ; car on ne peur respecter que ce que l’on connait. Et pour cela, l’enseignant est indispensable, comme passeur, car sans une mise en perspective, qui est aussi parfois une mise en abime tant les références se répondent et s’emboitent, le savoir est une donnée brute et indigeste, que l’intelligence ne peut absorber, ni s’en nourrir. Et l’enseignement est un processus relationnel à dimension dialectique entre un maître et un élève. Il y a donc encore beaucoup d’avenir à l’Éducation Nationale : revenir sur le terrain de l’éducation, physique, intellectuelle et morale – et les catégories classiques de la philosophie antique me semblent toujours pertinentes : physique, logique et morale, ce que l’on appelait « apprendre à penser » ; et mettre en perspective les savoirs disponibles.

Concluons sur le même registre, mais sur le thème de la politique. Petit poucet va donc devoir inventer une nouvelle démocratie, plus directe, plus globale, plus fluide, et ne reconnait déjà plus l’autorité de l’oligarchie faillie qui prétend décider de son avenir à sa place. Et M. Serres est sur ce point un oracle crédible. Est-ce pour autant la fin de la politique ? Je ne le pense pas, et d’ailleurs il ne le dit pas. Mais, il nous dit par contre que dans un monde devenu trop complexe, il faut savoir, pour décomplexer, changer de paradigme, donc de système d’analyse et de production de nouvelles réalités. C’est peut-être la fin annoncée d’une forme de technostructure – pour reprendre cette formule d’Edgar Morin. Là encore, même si petits poucets et petites poucettes disposent déjà, grâce à la toile et aux réseaux sociaux, des informations et de l’expertise pour juger de tout, ainsi qu’une légitimité à opposer leur point de vue à celui de pseudos experts qui ne sont que des experts en enfumage, il reste à mettre en perspective ces décisions qu’il faut bien prendre, et à réfléchir aux conséquences qu’elles peuvent avoir, quitte à prendre quelques leçons dans l’histoire passée. Mettre en perspective ! Et cette perspective est morale. Et cela justifie peut-être que nous reconnaissions aussi, en la matière, quelques  maîtres, dont Michel Serres est peut-être. Ces nouvelles libertés que revendiquent de nouveaux individus, singuliers, devront sans doute refuser la violence, et notamment celles des pouvoirs dits démocratiques ; mais reconnaitre néanmoins l’autorité, non pas là où elle est décrétée – d’en haut –, mais où elle est reconnue – du bas. Si nous abordons l’économie de la contribution, il faudra, quoiqu’il en coûte à la caste politique, substituer au top-down, le bottom-up.



[1]. « Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années 1970. Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n’habite plus le même espace ».

[2]. Dans ses fragments.

[3]. Ce point semble acquis même s’il est controversé.

[4]. Voir par exemple la « lettre » écrite par Sénèque (La tranquillité de l’âme) dédiée  au jeune Sérénus, dont il fût le maître et qu’il prépara à la carrière publique.

[5]. Distinguant d’ailleurs précepteur et gouverneur – enseignant et éducateur.

[6]. Et la famille n’est-elle pas, elle-aussi, condamnée, comme ringarde.

Religion et culture

De même qu’il ne faut pas réduire Dieu à l’idée que les religieux s’en font, c’est-à-dire très concrètement confondre créance et religion – et c’est bien le reproche que je peux faire au traité d’athéologie de Michel Onfray –, on ne saurait, sans offenser l’honnêteté, assimiler par un raccourcis conceptuel coupable, l’homme de culture chrétienne à celui de religion chrétienne.

Personnellement, je suis sans religion, mais cette affirmation ne dit rien de mes convictions métaphysiques, pas plus que de ma foi, même si je pourrais dire, comme Protagoras, « Des dieux je ne peux dire s’ils sont ou s’ils ne sont pas »[1]. Et partant, ma relation avec l’église de Paul et la parole évangélique est claire. Je ne suis pas de religion chrétienne, mais de culture chrétienne, même si cet ancrage culturel est mâtiné de philosophie gréco-latine. Mais l’église chrétienne n’a-t-elle pas été beaucoup nourrie de ses racines judaïques, et de cette philosophie grecque que je défends modestement – et parfois maladroitement –, néoplatonicienne pour une part – la relecture de certaines ennéades de Plotin est édifiante (sa conception des âmes et du bien), et de l’éthique stoïcienne. Mais je cite aussi cet exemple frappant de l’Evangile de Jean de Patmos, écrite par un intellectuel hellénisant, et qui débute par une affirmation héraclitéenne, mais que l’on pourrait aussi imaginer trouver dans un ouvrage de Chrysippe. Le christianisme est un syncrétisme et la chose a été déjà très souvent relevée.

Je suis donc de culture chrétienne, areligieux, et je sais que ma conception de la laïcité doit tout aux évangiles. Jésus n’y affirme-t-il pas « qu’il faut rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu »[2]. Ce point n’est pas toujours suffisamment souligné. La laïcité n’a que peu de sens pour un musulman, mais moins encore pour un contemporain de l’antiquité gréco-latine. Remarquons par exemple, en distinguant foi et religion, que Socrate fût condamné à mort par ses juges pour « ne pas reconnaitre les dieux de la cité, et avoir voulu introduire de nouvelles divinités »[3]. Et cette condamnation à une faible majorité, fût politique. On ne reprochait évidemment pas au maître de Platon et de Xénophon, ses croyances ou sa religion, mais de ne pas sacrifier culturellement, civilement, aux dieux de la cité, et de mettre ainsi en péril l’identité même d’Athènes – on parlerait aujourd’hui de cohésion nationale, ou d’exemplarité, s’agissant d’un intellectuel très visible. Le cultuel était alors de dimension culturelle plus que religieuse, et chacun y sacrifiait sans état d’âme et sans problème de conscience.

Je suis donc de culture chrétienne – pour mon bonheur ou mon malheur, mon honneur ou ma honte –, laïc parce que chrétien, et incidemment démocrate comme pouvaient l’être les athéniens sous Périclès – je pense aussi à ce mouvement populaire qui renversa l’oligarchie des trente en 404 avant J.C. Et parce que je suis de culture chrétienne, et que je suis attentif à la cohésion nationale, je ne souhaite pas que l’on déconstruise nos églises ou que l’on transforme Notre Dame de Paris en parking ou en supermarché ; ni que l’on revisite notre toponymie territoriale pour supprimer, par exemple en Bretagne, les noms de communes dont le préfixe est plou (la paroisse), ou qui rendent hommage à un saint du calendrier. Je ne souhaite pas plus que l’on supprime la fête de Noël que la grande majorité des français fête civilement sous le sapin – symbole qui n’a jamais été religieux –, se moquant totalement que le 25 décembre commémore la naissance encore discuté d’un prédicateur juif et avant l’ère chrétienne, d’Apollon, sous la forme du « soleil invaincu », « sol invictus ».

Je garde aussi Pâques, fête païenne du printemps, donc de la vie renaissante (dans l’hémisphère nord), fête dionysiaque, et où les juifs peuvent aussi, de manière incidente, trouver leur compte. Faut-il encore fêter l’armistice de novembre 1918 ? Faut-il créer une nouvelle fête religieuse pour que tous les fidèles puissent célébrer leur culte, soit le début de l’Hégire ou l’Aïd, soit le sermon de Bénarès, ou la date (31 octobre 1517) où le moine Luther placardait sur la lourde porte d’une église de Wittemberg, sa dispute sur la puissance des indulgences.

Il me semble que nous disposons de tant de jours de congés de tant de RTTs, d’une telle facilité à « poser un jour » que c’est un faux problème, ou un mauvais procès.

Nous disposons d’un certain nombre de jours fériés, ainsi que de deux jours de week-end chômés, et de vacances que nous prenons, en général, et pour l‘essentiel, l’été. Les raisons en sont historiques, donc religieuses en partie, et puisent dans une histoire antérieure à l’ère chrétienne. Nous disposons aussi d’un calendrier décompté depuis la date toute théorique de naissance du Christ. Tout cela est culturel, comme notre système décimal, l’utilisation des chiffres arabes, plus pratiques que les romains, ou la division de la journée en 24 heures. Faut-il tout remettre en cause au prétexte que les religions ont façonnés les cultures ? Dans quel but ? A quelle fin ? Dans l’intérêt de quelle minorité ? Je vois dans certains demandes, non pas des revendications d’égalité religieuse, ou de laïcité – qui curieusement viendraient de communautés qui n’en acceptent pas le principe –, mais des souhaits de substituer à notre culture, une autre culture, démarche pour laquelle la démocratie athénienne condamna Socrate à boire la cigüe.



[1]. C’est l’affirmation pivot de son traité « Sur les dieux ».

[2]. Matthieu, XXII, 21 ou Luc, XX, 25.

[3]. On connait le chef d’accusation exact porté par Mélétos, grâce au témoignage de Favorinos d’Arles qui a consulté les archives publiques à Athènes au début du IIe siècle de notre ère.

Tropisme moralisateur et liberticide.

Les organisations humaines (entreprises, collectivités, états), subissent des pressions règlementaires de plus en plus fortes, irrésistibles, qui ont pour objet, non seulement de réguler les échanges et les relations, mais aussi de les moraliser, et cette tendance moralisatrice, dont on aurait pu croire qu’elle n’était qu’un marqueur des social-démocraties occidentales, gagne partout du terrain. A tel point que, tournant le dos à une forme de pragmatisme ou de realpolitik, le primat semble devoir être donné à la moralité, même si les peuples n’en tirent aucun profit effectif, ou si la vertu affichée recouvre de vieilles hypocrisies drapées pour la circonstance dans des principes sacralisés. Ainsi, on préfèrera punir, voire humilier un homme qui gagne « trop » d’argent, quitte à le faire fuir sous des cieux fiscalement plus cléments, plutôt que de valoriser son talent, même s’il crée de la richesse et contribue ainsi, positivement, à l’économie de la nation. Le principe d’égalité des conditions – que je ne confonds pas avec l’égalité des droits[1] – conduisant à un nivèlement qualitatif et à une médiocratie généralisée. On connait, pour se l’être fait servi trop souvent et à bien des sauces, cet oracle sentencieux de Malraux qui annonçait que le prochain siècle (le nôtre) serait religieux ou ne serait pas. Il est vrai qu’il aurait démenti l’avoir dit, bien que certains témoins l’aient pourtant entendu de sa bouche[2]. Je crois, en effet, que nous assistons bien en ce début de siècle, non seulement à un retour du religieux, mais plus encore à une dictature de la morale ; morale que je pourrais qualifier de moraline si je n’avais pas trop souvent abusé de cette formule nietzschéenne, et qui n’est qu’une morale chrétienne, digérée par le marché[3], et servie par notre technobureaucratie[4]. Et je pense par exemple au concept plus ou moins normé de RSE ou CSR (Corporate Social Responsibility) que l’on demande aux entreprises de mettre en œuvre, en leur rappelant le caractère volontaire de cette démarche.

Et si je m’inquiète de ces évolutions normatives, en accueillant bien évidemment de manière positive l’idée qu’une organisation puisse se déclarer prête à assumer une responsabilité sociétale globale, sur les plans économique, environnemental et social, c’est que je vois bien que ces pressions de la sphère politique, et plus largement de la société, conduiront par le media de recommandations, de guidelines, de directives, à ce que ce type de démarche « volontaire », devienne vite une contrainte incontournable qui éloignera un peu plus les organisations concernées et leurs managers, comme d’ailleurs leurs salariés, de la morale. Car la norme et la loi tuent la morale, et ne font pas d’un individu ou d’une organisation un être moral (mais un être asservi à un dogme, à une orthodoxie civile). Mais qu’appelle-t-on un être moral ? Difficile de le définir… Toute axiologie n’est-elle pas discutable, aporétique dans ses développements ?

Chacun sait que la morale est une échelle de valeur. Mais encore ? Peut-on définir la morale sans recourir au concept de valeur, et comment définir une valeur sans référence à la morale ? Ou encore, sans clarifier préalablement tous ces concepts associés : le bien, la vérité, le bon ou le beau.

La morale est donc l’échelle de valeur sur laquelle on évaluerait[5] un acte, une pratique, une intention déterminante, et par extension la personne physique ou morale – personne morale pouvant être immorale, comme un pétrolier qui vidangerait ses cuves en pleine mer – qui la produirait, et cette évaluation consisterait à qualifier le degré de proximité ou de sympathie, d’éloignement de deux pôles d’exemplarité opposés. Pour les uns, le bien et le mal, pour d’autres le beau et le laid ; pour d’autres encore le juste et l’injuste, le bon ou le mauvais, le vrai et le faux, mais pour tous, et subjectivement, transcendants. Mais ces concepts (le bien, le beau, …) sont-ils simplement objectivables ? Et où trouver une méthode sûre pour reconnaitre cette autorité supérieure ?

Avant le développement planétaire des grands monothéismes, les penseurs sophistes considéraient que « l’homme est la  mesure de toutes choses »[6] ; Prolongeant cette idée, d’autres écoles philosophiques antiques ont considéré que l’homme a une connaissance apriorique, spontanée et directe de ces notions morales (innée selon les uns, sensible selon les autres – Chrysippe et les stoïciens) ; ou une connaissance raisonnée pour Epicure qui, lui, s’en tenait au bon et au mauvais pour soi ; raisonnable pour d’autres, plus tardivement, mais sous forme de la « droite raison » ou du « bon sens » conçu comme une méthode, « cartésienne ». Rousseau, sans s’éloigner de la nature, cherche la référence morale dans sa conscience, considérant que « le meilleur de tous les casuistes est la conscience ». Les théistes s’en tiennent, soit sous la forme de la révélation soit sous celle de l’imprécation, à l’autorité de l’écriture sensée faire écho, par la prophétie, à la parole divine. Spinoza, pour qui Dieu est la nature  « Deus sive natura », confond la morale et l’harmonie de la nature, mais Nietzsche considère aussi « qu’est vice tout espèce de contre-nature ». Restons-en là sur notre incapacité à objectiver la morale, autrement que sous la forme d’une moraline de convention qui correspond à un ensemble de préjugés ; et feignons de croire à ces présupposés de connaissance et d’existence – les sophistes pour qui l’inceste ou la pédophilie ne posaient aucun problème moral, parlaient de prénotions. Admettons aussi, contre toute vraisemblance, que dans un pays laïc comme prétend l’être la France, la morale ne serait pas chrétienne, mais républicaine – je ne sais pas ce que ça veut dire – et reposons cette question : Quand le système technobureaucratique qui gère nos vie, la réduit à une survie qu’elle organise – pour le dire en rendant hommage aux thèses de Raoul Vaneigem – nous invite, avec forces recommandations, à mettre en œuvre une stratégie pour défendre une éthique que ce système politique ne pourra reconnaitre comme telle que si c’est celle du marché, fait-il progresser la qualité morale des citoyens et des organisations concernées ?  Inciter aujourd’hui si fortement, et imposer demain aux entreprises une démarche de prise en compte de la RSE peut-elle moraliser le Marché ?

Non seulement je ne le crois pas, mais je suis convaincu du contraire, car, rappelons-le, le droit tue la morale. On pourrait l’illustrer de mille manières. Donner, par exemple, est un acte d’autant plus moral qu’il ne se confond pas avec le troc : pour le dire simplement, « celui qui considère le don comme un investissement est encore loin de l’amour ». Faire preuve de compassion ou acte de charité, le pistolet sur la tempe ou l’épée dans les reins, ou parce que c’est une obligation règlementaire ou une injonction de la morale cesse d’être un acte moral. Le droit, l’obligation plus ou moins contraignante, ôtent la possibilité d’un acte spontané, authentiquement moral, et tue la morale pour lui substituer une éthique qui n’est pas celle de la personne physique ou morale, « contrainte » de faire le bien, mais de l’organisation ou de la société qui l’aliène en l’enjoignant de faire bien et d’apporter ainsi au groupe les preuves de sa moralité, donc de sa soumission à la technostructure, par définition bienpensante. Il y a quelque chose de religieux dans cette économie de la morale,  et qui me glace.

Poussons le paradoxe au bout de sa logique, comme on tend une corde à la rupture. Si la vertu est induite par la peur du gendarme, par le regard des autres ou de celui, si lourd, de Dieu, ou encore par le dessin de sauver son âme, ou même de satisfaire sa conscience – Erich Fromm, écrit dans « La peur de la liberté », « La « conscience » est une esclavagiste, mise entre les mains de l’homme par l’homme lui-même ». Elle le pousse à agir selon les souhaits et les buts qu’il croit être les siens, alors qu’ils sont en fait l’intériorisation des revendications sociales extérieures. »–, je ne pense pas qu’il s’agisse de vertu. Si l’homme est contraint par la loi, celle de sa cité ou de son dieu – et ce fût souvent la même, à tel point que toute une école de pensée continue à croire que si ce n’est pas le cas, le système politique en est considérablement fragilisé –, il ne lui est pas possible ou permis de développer une éthique personnelle et d’être vertueux.

Impossibilité d’être vertueux, et de se construire libre et moral, sauf évidemment à définir la vertu comme la simple conformité à une morale en usage, contingente et  circonstancielle, (la charia, par exemple)… Mais j’entends bien que faute de lois, certains hommes (peut-être la majorité) sombreraient dans la violence plus facilement qu’ils n’accèderaient à la vertu, et j’entends ce reproche d’irénisme que l’on peut me faire. Alors, renonçons à la morale et que la chose soit dite – ou du moins cesse d’être faussement débattue et conceptuellement biaisée.

Imposons à l’homme de faire le bien, et nous lui ôtons la possibilité d’être vertueux. S’agissant du RSE, de même que l’Evangile dit que chaque fois que notre main droite donne, il faut que la gauche l’ignore, je rêve d’un monde où les chefs d’entreprises seraient suffisamment vertueux pour vivre suivant une éthique exigeante, quitte à contredire la loi, sans faire jamais état de la moindre stratégie de RSE. Et puis, s’il faut s’engager dans le RSE, pourquoi les collectivités territoriales, l’état, ne montrent-ils pas l’exemple en développant une démarche de RSE que les citoyens pourraient confronter à quelques réalités de terrain ?



[1]. Hannah Arendt, comparant dans « On revolution », les révolutions française et américaine, pointe, dans notre pays, ce glissement de l’égalité de droit vers l’égalité de condition.

[2]. André Frossard l’a affirmé, au moins sous la forme « Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas ».

[3]. Voir les analyses et thèses de Raoul Vaneigem, par exemple dans la première partie de son livre « le mouvement du libre esprit »

[4]. Pour emprunter cette formule à Edgar Morin.

[5]. Le caractère tautologique de la formule « évaluer sur une échelle de valeur » ne m’a pas échappé.

[6]. La formule est de Protagoras.