Une suite repeinte en jaune fluo

On devrait pouvoir s’accorder sur la nature de la démocratie : après tout, l’étymologie fait sens et les Lumières sont assez éclairantes ; et si, pareillement, la définition du libéralisme devrait faire peu débat, il en est tout autrement pour le populisme. Sans doute parce que le terme est récent, mais surtout parce qu’il ne désigne ni un choix politique, ni un système de gouvernement, mais plutôt, comme l’humanisme ou le christianisme, une idéologie, un mouvement de pensée ; et si l’essence du christianisme est la foi, la confiance, l’espoir, le populisme est une défiance, un rejet, une forme de désespoir. Et force est de constater que cette défiance est fondée sur une profonde frustration, et de regretter qu’elle ne trouve comme réponse politique, que ce qu’il est convenu d’appeler en philosophie politique un « césarisme », par nature autoritaire.

Mais sans doute faut-il aussi rappeler la définition la plus usuelle du césarisme, en précisant que c’est le système de gouvernement d’un dictateur s’appuyant sur le peuple. On pense évidemment à César, mais aussi à Hitler, à Perón ou à Orban ; à Trump aussi, d’une certaine manière. On peut donc, dès lors que l’on accepte de tordre les concepts, considérer plusieurs types de dictatures : dictature de la majorité du peuple, ou spécifiquement du prolétariat, dictature de la bureaucratie étatique, dictature du Marché, dictature d’une Église ou d’un parti, dictature d’un leader charismatique, et, instrumentalisant la caution populaire, les baptiser toutes « démocraties » – démocratie parlementaire, démocratie libérale, démocratie populaire, démocratie islamique,  alors que la démocratie est ailleurs. Elle est précisément dans le refus de la dictature. Mais ce qui caractérise le populisme, et ce qui est bien dans l’air du temps, c’est le refus des médiateurs, et, osant ce parallèle avec la religion, le souhait d’une Réforme qui écarterait l’Église ou l’État, et laisserait l’individu, seul, face à Dieu, ou au Prince, sensé l’écouter singulièrement.

Mais il est d’autant plus difficile de s’y retrouver – confusion langagière ou sémantique – que le langage politique est plein de fantômes, si je peux le dire comme Stirner, sans pour cela promouvoir son nihilisme. Il parle de « fantômes » ou de « simulacres ». Mais Schopenhauer ne parle-t-il pas des « fantômes de l’esprit », et Leopardi de « fantômes spirituels » ? C’est-à-dire de choses, ici de concepts, que personne n’a jamais rencontrées : la patrie, le peuple. Oui, le peuple, ça n’existe pas, pas plus que l’intérêt général. Il n’y a que des gens et des intérêts particuliers, catégoriels, et plus ou moins partagés par un plus ou moins grand nombre d’individus. En fait, si l’on cherche à coller rigoureusement aux concepts, sans démagogie, on ne peut parler de peuple que comme expression, dans les urnes, d’une volonté collective, toujours contradictoire. Alors, parler du pouvoir du peuple… Et je me demande si l’important n’est pas, plus que de savoir qui gouverne, de comprendre comment on gouverne, et de juger ce gouvernement sur ses vertus et sur une efficacité qui ne se saurait être mesuré par les seuls indices économiques, alors que le point essentiel me semble être la défense des libertés individuelles.

Mais revenons à l’essence du populisme, quitte à évoquer un peu trop rapidement, les frustrations qu’il exprime, et ce lien causal, et fatal, entre populisme et césarisme.

S’agissant de frustration, elle résulte au moins de deux facteurs que je ne saurais hiérarchiser. Tout d’abord, ce sentiment d’individuation, pour le dire avec les mots d’Erich Fromm, sentiment que je viens d’évoquer et qui rejette les médiateurs et les experts – remarquons d’ailleurs qu’un expert n’est rien autre qu’un médiateur entre soi et la vérité. Les gens souffrent que l’Etat, ce médiateur monstrueux et pesant, s’interpose systématique entre eux, et le « peuple » voit bien qu’en démocratie parlementaire, son pouvoir est toujours médiaté par la bourgeoisie, c’est-à-dire biaisé, et plus souvent confisqué. Et puis, second élément, il y a ce simple constat de la faillite de la démocratie libérale, et précisément de son déficit démocratique. Je pourrais développer ce point en alignant des milliers de caractères, mais mon discours ne sera jamais aussi pertinent qu’Hanna Arendt qui écrivait au début des années 70, dans « Du mensonge à la violence » : « Le système de gouvernement représentatif connaît aujourd’hui une crise parce qu’il a perdu, avec le temps, toutes les institutions qui pouvaient permettre une participation effective des citoyens et, d’autre part, parce qu’il est gravement atteint par le mal qui affecte le système des partis : la bureaucratisation et la tendance des deux partis à ne représenter que leurs appareils ». Elle parlait évidemment des et depuis les États-Unis. Et près d’un demi-siècle plus tard, on s’étonnerait presque et du pouvoir dévastateur du « mensonge en politique » – la démagogie qui ruine tout discours institutionnel, et dont nos gouvernants sont des virtuoses – et de la frustration des gens qu’on n’écoute pas et qui voient que le peuple, au sens où je le définissais comme l’expression politique de la vox populi, est méprisé. Je n’en prendrai qu’un exemple. Il y a peu, la bureaucratie étatique a décidé que la vitesse sur les routes françaises secondaires serait abaissée à 80 km/h. Les sondages ont bien montré qu’une forte majorité des Français refusaient cette évolution, surtout les gens qui prennent ces routes, car ils ne vivent pas dans les métropoles, et ne pouvaient que considérer la mesure comme vexatoire et discriminatoire. On connaît la suite. Ni le peuple, ni même la classe politique n’a pu s’y opposer.

On ne peut que s’étonner que ces frustrations ne s’expriment que maintenant, ou s’expriment avec tant de violence. J’y vois au moins deux raisons. En premier lieu, nos contemporains sont en train de faire leur deuil d’un mythe psychologiquement structurant : le progrès. Nous avons vécu longtemps dans cette vision darwinienne de l’évolution de l’humanité : l’idée que l’humanité évoluait progressivement vers un mieux, alors que comme John Gray l’analyse parfaitement dans « Le silence des animaux » – un livre sous-titré « Du progrès et autres mythes modernes » –, il s’agit bien d’un mythe, religieux, fortement développé par les Lumières, et qui structure fortement les XVIII et XIXes siècles. L’idée de progrès est une dimension essentielle de l’humanisme, et je n’ai de cesse de répéter que l’humanisme est l’autre nom du Christianisme.

John Gray, qui probablement voit plus loin que moi, ou mieux que moi, écrit : « Quand les humanistes contemporains invoquent l’idée de progrès, ils mélangent deux mythes différents : le mythe socratique de la raison et le mythe chrétien du salut ».

Passons ! Mais cette idée sous-tend quand même la fable néo-libérale, défendue par Fukuyama, mais aussi par un politologue libéral comme Yascha Mouk, idée d’une fin de l’histoire, le peuple humain arrivant au terme d’un long périple, dans un pays de Canaan ruisselant de lait et le miel, et organisé sous forme d’une démocratie libérale. Deux conflits mondiaux majeurs auraient pu ruiner ce mythe, mais les trente glorieuses ont largement renouvelé, en occident, ce mythe civilisationnel : allongement spectaculaire de la durée de vie, diminution du temps de travail, plein emploi, développement de l’éducation de masse et recul de l’illettrisme, amélioration de l’alimentation et du logement, progression de la justice sociale et développement de l’État providence, progrès technologiques spectaculaires, fin de la guerre, victoire du « monde libre ». Mais tout cela est fini : Aux États-Unis, l’espérance de vie reflue, et ce phénomène sera constatable en Europe dans les décennies qui viennent, recul de l’âge de la retraite et augmentation de la pression sur les cadres employés, chômage de masse, baisse du niveau intellectuel des masses, augmentation du nombre des sans-abris, des écarts de revenu entre les pauvres et les riches, de la pollution, retour des guerres et sentiment d’insécurité, abandon de l’État providence dans un monde néo-libéral. J’oublie le sida et la croissance très inquiétante de l’obésité et des maladies cardiovasculaires ; sans parler du dérèglement climatique et de l’extinction massive des espèces animale. Et puis, cette érosion continue des libertés dans un monde de plus en plus violent, de plus en plus fliqué, de plus en plus verrouillé par la norme, par un droit liberticide, et cette façon insidieuse dont le Marché et l’État nous fichent. S’agissant de ce dernier point, et de la façon dont le Marché promeut l’idéologie libérale, très loin de toute neutralité axiologique, je ne peux que sourire quand on évoque les hauteurs de vue, la clairvoyance d’un Yascha Mounk qui travaille pour un think tank (« New America ») doté d’un budget de 39 millions de dollars.

Et chaque fois que l’on dénonce cette modernité aliénante, les élites nous renvoient à un passé récent qui n’est plus. Notre monde occidental convergent – et cette convergence est une impasse si étroite qu’arrivé au bout, il est quasiment impossible de manœuvrer pour faire demi-tour – est failli. Et un nombre important de gens, parmi les plus défavorisés voient bien que la bureaucratie a pris le pouvoir, réduit à rien le champ des possibles, et nous a mis collectivement en position d’échec. Et conscient que la démocratie libérale n’a pas été la solution et qu’elle est devenue le problème, le populisme prospère sur deux sentiments négatifs : défiance et désespérance, c’est-à-dire sur le sentiment vague que la fête est finie et que nous entrons dans un long hiver ; et dès lors, la comparaison avec les années trente est évidente.

La fête est finie, nous nous sommes gavés de sucres d’orge au son des flonflons, au point de nous être étourdis, d’avoir gâté nos dents et notre goût, épaissi nos corps et nos âmes dolentes. Nous avons cru à la démocratie libérale, sans voir qu’elle devenait progressivement, tirée par l’attelage funeste du Marché et de la Bureaucratie, néo-libérale et si peu démocratique. Nous sommes entrés dans l’ère du « capitalisme post démocratique » – Michéa m’apprend que l’expression est du sociologue Wolgang Streeck – et l’Intelligence artificielle va achever de subordonner l’humain à la machine – car en humanisant la machine, en la dotant d’une intelligence, on déshumanise l’homme –, dans un monde ou l’homme ne pourra plus échapper à ce que l’on nomme des « dispositifs ». Giorgio Agamben, dans « Qu’est-ce qu’un dispositif » remarque : « Aujourd’hui il n’y a plus un seul instant de la vie des individus qui ne soit modelé, contaminé ou contrôlé par un dispositif ». Je ne sais s’il faut renvoyer plus à Orwell qu’à Huxley.

 

Mais je voudrais aussi dire quelques mots de ce processus psychologique qui conduit des populistes à favoriser l’avènement de gouvernements césaristes, car après tout, leur désespoir pourrait les conduire ailleurs. Mais ce sera pour une autre fois.

Confusion langagière

Si je peste tant contre le caractère démagogique de notre époque pourrie par la com, c’est qu’à trop nommer lanterne ce qui n’est que vessie, on rend suspect le moindre propos, stérile tout débat et, ce faisant, on ruine toute possibilité de vraie relation. La presse, qui se satisfait toujours de répéter les mêmes dépêches d’agence dans les mêmes termes, est coutumière du fait et en a fait son modèle économique. Et la philosophie, science et quête d’une forme de vérité, s’enlise pareillement dans des discours faux ; à tel point qu’on peut se demander si philosopher a encore un sens. Stéphane Feye, le fondateur de Scola Nova Belgique, pointe ce problème de « confusion langagière » Conférence S. Feyeet tente d’en appréhender et l’origine, déjà ancienne, et les raisons, dont l’une est idéologique. Personnellement, je note aussi, de manière récurrente, ce problème de sémantique ; et quand c’est le devenir de la philosophie qui l’inquiète, je suis, moi, plus inquiet encore du mésusage général des mots dans nos sociétés dites de communication, des mots dévoyés et réduits à des éléments de langage aussi pervers que creux. Car cette pratique funeste a ruiné l’autorité politique, et plus généralement celle de tous les discours institutionnels. Si l’économie a subverti le politique, le libéralisme occidental tué les idéologies en déclarant « la fin de l’histoire … des idées », la communication a ruiné l’autorité du discours.

 

Prenez par exemple les catégories politiques traditionnelles, et quotidiennement questionnées. Et d’abord la démocratie, pour parler des « grandes démocraties occidentales », mais pareillement le libéralisme, classique ou néo, le socialisme, le populisme, l’humanisme, etc. Le sens de ces « ismes », le contour de ces idéologies, non seulement semblent bien s’être définitivement perdus, mais ces mots ne semblent plus être que des insultes dans la bouche qui les forme. Et interpeler quelqu’un de fasciste ou de communiste, c’est un peu comme de le traiter de con : un simple cri de haine, sans le moindre jugement de valeur que l’on puisse discuter, argumenter. Car un con n’est pas un sot…

Pour ma part, j’essaie de m’en tenir au sens des mots et à la définition des concepts, quitte à risquer le malentendu. Ainsi, j’entends par démocratie « la confusion des gouvernants et des gouvernés ». Pourquoi devrais-je en dire plus ? Mais, s’il le fallait, je dirais que c’est le contraire de la dictature de la majorité, c’est-à-dire l’exact contraire de ce que Luc Ferry, philosophe spécialiste de Kant, déclarait cette semaine à la matinale de France culture. Je le cite : « La démocratie, c’est l’alternance ». Non, la démocratie, ce n’est pas l’alternance de deux dictatures, celle d’un parti prétendument à gauche, suivant ou précédant celle d’un autre, s’affirmant à droite. Je le répète, avec Camus contre Ferry : la démocratie, c’est le contraire de la dictature de la majorité, c’est une recherche permanente du consensus, et donc corrélativement la protection des minorités et de libertés individuelles. Chacun jugera donc à l’aune de ces rappels si la France est une démocratie. « Confusion des gouvernants et des gouvernés », c’est une autre façon de m’en tenir à la définition de Rousseau qui explique cette confusion, en démocratie, du Prince et du Peuple ; le peuple étant, selon lui, prince et sujet : « Le Gouvernement est assujetti au peuple souverain, mais commande au peuple sujet ».

 

Quant au libéralisme, toujours pour faire simple et respecter le format de ces chroniques, on pourrait dire que c’est le primat du contrat sur la norme, de la société civile sur l’État ; et le néolibéralisme, comme refus de la règlementation, de la régulation par la norme ou la loi, est une simple, mais fatale perversion du libéralisme. J’ai toujours eu de la sympathie pour un certain libéralisme, considérant qu’un contrat équilibré et qui exprime la libre volonté des partis, leur désir commun d’un « arrangement », est souvent plus satisfaisant qu’une norme qui ne représente parfois que la volonté ou l’idéologie de l’administration. Et puis le contrat suppose la négociation, l’échange, donc présuppose la relation. Et chacun s’accorde à dire qu’un bon arrangement vaut mieux qu’un mauvais procès, ou encore que l’innovation est plus présente dans le privé que dans le public.

Il n’y a sans doute rien de plus fondé anthropologiquement que le troc, partie essentielle du commerce entre les êtres, et qu’est-ce qu’un village, si ce n’est le regroupement de foyers autour d’un temple et d’une place de marché. L’agora n’étant d’ailleurs qu’un lieu où commercer, c’est-à-dire où se retrouver autour d’un objet, d’un projet. Mais j’ai toujours été gêné par cette façon qu’ont les libéraux de n’avoir qu’une vision économique et juridique du monde, de le réduire à son appréhension bourgeoise. Et dans un monde libéral, la marchandisation du monde fait pendant à la juridisation des rapports humains et au mépris du don. C’est pourquoi je crains qu’il ne puisse exister de démocratie libérale. Il y a pourtant une dimension libertaire dans le libéralisme, et qui faisait dire à Serge July qu’il se définissait comme libéral libertaire, une autre façon de s’avouer gauchiste embourgeoisé. Et il y a aussi une dimension libertarienne dans le néolibéralisme. Mais, où serait donc le problème ? Peut-être, dans cette façon et de privilégier la société civile, sans remarquer que les corps intermédiaires font toujours partie de l’appareil d’État, et de privilégier le contrat, sans distinguer les différentes natures de liens contractuels. Personnellement, j’en distingue trois et au risque de faire plus long qu’à mon habitude, je veux aller au bout de cette analyse qui doit faire réfléchir.

Le plus courant est le contrat d’échange, une forme de troc formel qui permet d’échanger un produit qui peut d’ailleurs être un service, contre monnaie. Et l’économie de ce marché singulier, multiplié à l’échelle d’un Marché, constitue l’Économie. Cet acte d’échange, comme je viens de le rappeler, a donc une dimension anthropologique essentielle. Les animaux, que je sache, ignorent la prostitution. Le second est le contrat de partenariat qui se caractérise par le fait que l’objet du contrat n’est pas celui de l’échange ? C’est le cas quand on achète un travail, un service ou une prestation afin de réaliser autre chose. C’est, par exemple, le contrat d’un architecte qui rémunère sa prestation, alors que le véritable objet du contrat, c’est bien la maison à construire. Ce type de contrat se développe énormément dans la nouvelle économie, car tous les contrats de médiation ou d’intermédiation rentrent dans ce cadre. Et puis, il y a un contrat de troisième type, non pas d’échange ou de partenariat, mais de subordination. Je pense évidemment au contrat de travail, mais aussi à de nombreux autres contrats : un contrat de prêt bancaire, et tous ces contrats dont on ne peut négocier les termes qui sont imposés par l’une des parties. Ceux-ci, même s’ils ne sont pas tous léonins, ne procèdent ni d’un échange équilibré, ni d’une forme de partenariat, mais d’un simple rapport de force. Et ce rapport bancal est d’autant plus problématique que ces contrats ont souvent des clauses abusives, sont rédigés de manière obscure, et imprimés en petits caractères peu lisibles. Et si j’évoque un peu longuement les contrats et notamment ceux de subordination, c’est qu’on ne saurait parler dans ce cas, d’une liberté de contracter qui fonderait le libéralisme. L’homme mal né, sans ressources, n’a ni la liberté de ne pas travailler, ni celle d’aborder sa banque ou l’administration en position égale. Dans le meilleur des cas, c’est à prendre ou à laisser, dans le pire des cas, on ne peut qu’accepter, c’est-à-dire se soumettre. J’évoquerais aussi le contrat social cher à Rousseau. Qui a, un jour, réussi à négocier avec l’État une révision de ce contrat social, un arrangement personnel ? Déréguler, c’est donc aussi laisser se multiplier les contrats de subordination, et c’est pourquoi la liberté du Marché trouve très vite ses limites en se confrontant à la liberté des gens, car un Marché, non maitrisé ou mal maitrisé, abime la liberté des gens. Et si le libéralisme peut prétendre favoriser les échanges et défendre la liberté, le néo libéralise qui esquinte les relations est toujours liberticide.

À suivre …

Ami, as-tu du cœur ?

 

Depuis des lustres, la vertu peut se condenser dans cette courte formule « avoir du cœur », mais si, pendant longtemps, avoir du cœur signifiait « avoir du courage », aujourd’hui, transvaluation qu’il faut bien attribuer au christianisme, cela signifie « avoir de la compassion », et plus encore, en demander, être une victime ou en adopter la posture. Et on pourrait être surpris de cette inversion axiologique : le héros, celui qui a du cœur, était jadis un individu courageux et fort, aujourd’hui c’est une faible victime. Et la victime, parce qu’elle est une victime et n’a donc pas à rendre de comptes, est exonérée de tout, car tout lui est dû, tout lui est, a priori, pardonné ; car comme victime, elle a déjà payé pour tout. Et c’est bien ce que Nietzsche dénonçait.

On peut s’interroger sur la figure du héros dans nos sociétés occidentales. J’en vois au moins deux, mais en cherchant bien, on doit pouvoir en dénicher un grand nombre. Pour le Marché, c’est l’homme riche, non pas l’entrepreneur, mais le parvenu, au sens premier du terme. Celui qui a réussi, et peut en jouir en s’affichant sans complexe dans les médias. Pour la bureaucratie étatiste, le héros, c’est la victime, éventuellement morte ou salement diminuée : celui qui a eu la « chance » de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment ; à la terrasse d’un café par exemple, le jour où des islamistes voulaient se défouler en tirant dans la foule. Des fous de dieu, et des passants qui n’avaient rien demandé et qui se sont martyrisés et héroïsés, rachetés de je ne sais quoi par leur sacrifice involontaire

Il faut lire

Évidemment, je lis beaucoup ; trop peut-être, car ce temps de lecture est pris sur l’écriture, mais il la nourrit aussi. Et je prends des notes, beaucoup de notes, tant je souhaite profiter de qui est plus intelligent ou plus profond que moi, plus au fait des choses qui m’intéressent, mieux doué par la nature pour dire des choses essentielles dans le meilleur format possible. Et puis le style… Sa beauté souvent me stimule. Parfois, son indigence me console de mes propres faiblesses. Mais surtout les idées, quand elles font écho à mes intuitions les plus prégnantes.

Avant d’avaler un court texte de Michéa, j’ai lu avec beaucoup de plaisir le dernier roman de Boualem Sansal – Le train d’Erlingen –, un texte qu’on ne peut pas lire sans penser au « Soumission » de Houellebecq, même si le style, l’architecture du texte, le ton n’ont rien à voir. Parmi bien d’autres, j’ai retenu cette citation : « La révolution n’a que ces buts : 1) tout changer pour que rien ne change ; 2) purger la société de ses tentations révolutionnaires ; 3) remettre les gens au travail dans le strict respect des traditions ». Je croyais voir citée Hannah Arendt, précisément dans « On revolution » (ou, peut-être Giuseppe Tomasi di Lampedusa). Comment ne pas penser à la politique menée ici ? Mais revenons à Jean-Claude Michéa et à son « loup dans la bergerie ». Je pourrais citer des pages entières de ce militant que je lis depuis longtemps, un intellectuel souvent infiniment plus pertinent que ceux que les médias reçoivent et encensent. II cite Isabelle Pereira qui rappelle que « l’anarchisme est un courant politique qui exalte l’individualité et la liberté. Mais, à la différence du libéralisme, il ne conçoit pas l’individu et la liberté en opposition avec autrui. Il ne propose pas une liberté négative. L’anarchisme propose une conception positive de la liberté. Elle repose sur une morale de la solidarité et le présupposé d’une nature sociale de l’être humain ».

 

J’aurais aimé pouvoir trouver ces mots qui résume mes affinités politiques : Liberté, fraternité, solidarité.

Désordre de la confusion des ordres

Évoquant la science, je remarquais dans un effort de synthèse que les sciences dures s’attachent à observer, décrire, conceptualiser, vérifier, prévoir. Dans un propos plus elliptique, j’aurais sans doute pu dire qu’elles dénouent : expliquer c’est dénouer, autant qu’éclaircir ; tant tout est dans tout, ou avec tout. Ou cédant à certaines idées fixes, j’aurais pu aussi écrire que la science, axiologiquement neutre, prend toujours le parti de la pédagogie, refusant la démagogie, en clarifiant ; tout comme d’ailleurs prétend le faire une bonne philosophie. Et dénouer, c’est séparer les ordres, en quelque sorte percer le voile d’une réalité sensible qui, par nature, confond les ordres. Car il n’y a de réalité que psychologique, et la psychologie est faite de raccourcis, de synthèses, de ressentis. Confusion du privé et du public, du politique et de l’économique, du culturel et du cultuel. Ce qui d’ailleurs rend incompréhensible cette affirmation d’être ou de ne pas être libéral. Prétend-on l’être d’un point de vue politique, économique, ou encore sociétal ? Se bat-on pour la libération des mœurs, c’est-à-dire des corps – orientation assumée homo ou hétéro, polygame ou polyandre, zoophile ou fétichiste ? Défend-on la liberté du Marché, celle d’éteindre des espèces marines en péchant par électrocution, celle de surexploiter la planète en la bousillant chaque jour un peu plus ? Milite-t-on pour la liberté d’opinion, d’imprimer et de diffuser des libelles acides qui ridiculisent le prince ? Chaque liberté trouvant sa limite dans une autre qu’elle contrarie.

 

Évidemment les nostalgiques d’un autre temps regrettent cet ordre ancien de la confusion des ordres, et pleurent le désordre de notre modernité occidentale. C’est vrai qu’à cette époque révolue quand le prince gouvernait encore, quand l’économique émergeait timidement à l’ombre du politique, quand la religion, après avoir oint puis couronné le prince, lui faisait allégeance, un certain ordre de la confusion régnait : la France, en l’occurrence, était un royaume catholique, sûr de ses valeurs chrétiennes. Le prince pouvait dire « l’État c’est moi », se confondant à lui, comme l’État se confondait avec l’Église, la vérité avec l’Écriture, la communauté des croyants avec la nation. L’acte de baptême tenait alors lieu d’acte de naissance, et le mariage était religieux, avant d’être civil. Aujourd’hui, en Occident du moins, les ordres sont distincts, et chacun se dispute une partie du pouvoir, comme des prédateurs une carcasse en décomposition. Ici le Marché, là la Bureaucratie, les églises de Rome ou de la Mecque. Confusion des confusions, tout n’est que confusion et poursuite du pouvoir. Et le monde est devenu libéral, droite et gauche gouvernementale confondues.

 

J’entends, chaque fois que je râle, que notre système est pourtant démocratique, mais qui ne voit pas qu’il est, beaucoup plus cela, bureaucratique, aristocratique, ploutocratique ? Et comme si cela ne suffisait pas, certains voudraient en faire une théocratie. Dénouer, c’est aussi dire cela.

 

Le pouvoir peut sans doute se partager, mais à la condition de conserver une hiérarchie claire. Après tout, depuis l’Olympe, tous les dieux exerçaient leur pouvoir sur les hommes, mais Zeus restait incontesté, et ce dieu des dieux que les Latins appelaient Jupiter détenait l’autorité suprême et ultime. Mais il ne suffit pas de le dire pour l’être, d’un costume ou d’une posture pour exister en majesté.

 

Sauf à s’y perdre dans ce désordre, ce grand foutoir qu’est devenu l’Occident, et faute de revenir à une confusion des ordres, il faudra bien que le peuple ou ses représentants reprennent le pouvoir en main, mettent au pas l’Administration et le Marché, et hiérarchisent fortement des libertés contradictoires ou antinomiques. Libertés individuelles et politiques, liberté culturelle, liberté du marché. Et faute de pouvoir encore, comme dans un passé lointain, confondre les ordres, et sauf à accepter demain une théocratie, il faudra pousser beaucoup plus loin ce processus de dénouement que l’on nomme ici laïcité ; expulser de l’espace public les religions, pour les reléguer dans la sphère privée et quelques espaces publics consacrés ; séparer le Marché du Politique ; séparer mêmement le Politique de l’Etat, en interdisant, par exemple, à un élu de rester ou de revenir dans l’administration. Terminons par un trope : Tant que le champ de la politique sera labouré par une charrue tirée par cet attelage fatal, formé par le Marché et la Bureaucratie, il sera incapable de produite quoi que ce soit de bon. Surtout pas un arbre de la liberté. Oui, l’image était facile, mais si parlante !

Ceci n’est pas une pipe

Affirmer « qu’une chose est », c’est se positionner sur le terrain de l’ontologie, terrain que je pratique peu : trop boueux, trop peu carrossable – on s’y aventure sans vraiment savoir ce qu’on y cherche, on s’y perd, et sans jamais rien trouver de valeur ou d’utile ; la nommer, c’est déjà se déplacer sur un autre terrain, un peu plus ferme, plus praticable, celui de la sémantique ; la caractériser, ce que son nom, s’il est générique, fait déjà – une pomme par exemple –, c’est l’aborder avec les outils de la science. Et rappelons que la science a pour fin la connaissance, c’est-à-dire s’attache à observer, décrire, conceptualiser, vérifier, prévoir. C’est d’ailleurs ce qui caractérise la vraie science, et qui lui donne son caractère amoral et rationnel, et qui peut la distinguer de la technique qui cherche à transformer le monde.

Le reste n’étant qu’idéologie. Reprenons ! Dire « qu’une chose est » est du domaine de la foi, la nommer, de l’idéologie, tenter de la décrire et de la classifier, de la science. Sachant que dans ce dernier cas, mesurer c’est décrire, expérimenter c’est vérifier.

Nommer – puisqu’on ne saurait, sans dire la chose, ni révéler une vérité transcendantale, ni désigner les choses de notre réalité, ni faire œuvre scientifique ; nommer, c’est donc, non seulement désigner, mais surtout classer dans un système de référence, c’est-à-dire étiqueter, caractériser de manière sommaire, réduite à un terme. Sauf à ce que ce nom ne dise vraiment rien, qu’il soit propre à l’objet nommé. Mais propre, il ne l’est jamais vraiment, toujours souillé par des référents culturels, teinté par une épistémè. Ainsi, si je désigne mon ami Paul ou Mohamed, cela fait déjà sens. Même chose pour D2R2 ou YHWH, qui sont des noms dont l’extrême neutralité formelle enveloppe une réalité engagée.

 

Mais revenons sur ce terrain boueux de l’ontologie où par jeu je souhaite entrainer mon lecteur, puisque je termine une anthologie de textes d’ontologie aussi longue que pénible. Les objets du monde ont-ils une identité métaphysique et comment l’appréhender ? Le concept d’être a-t-il seulement un sens, et quelle serait alors la nature ou l’essence de cet être, ce qui ferait qu’il est bien ce qu’il est ? Si quelqu’un a des lumières, qu’il m’éclaire ! En la matière, et pour le dire sous cette forme, je crois plus aux formes qu’à la matière. Pessoa écrit : « Là où il y a une forme, il y a une âme ». Les poètes sont mieux armés que les philosophes pour parler d’ontologie. Le concept de mêmeté développé par Aristote, est-il pertinent ? Même si je prétends, à l’instinct, qu’on ne saurait trouver dans l’univers deux hommes identiques, deux arbres en tous points pareils, deux électrons mêmement identiques. Car toutes ces choses existant, elles inscrivent cette existence dans l’espace et le temps et, partant, ont leur histoire singulière. Lors du big bang cosmogonique, chaque électron s’est par exemple vu projeté dans une certaine direction, à une certaine vitesse, et a vécu depuis une très longue histoire singulière de quelques milliards d’années-lumière. Sauf évidemment, ceux aujourd’hui disparus par fusion ou fission. L’être singulier est donc peut-être à chercher dans une forme plus ou moins générique – s’il n’existe qu’une forme géométrique appelée cercle, le nombre de cercles possible est infini –, et une histoire toujours singulière. Peut-on dire que l’histoire de l’être, l’enrichit, modifie sa nature, mais pas son essence ?

Si j’évoquais un terrain peu praticable, c’est en pensant à l’ontologie d’Aristote, et à sa « métaphysique des causes » (dans Métaphysique des causes A 3), et où d’autres après lui, moins logiciens que lui, se sont perdus, enlisés. Ainsi la question débattue sur la nature de la statue d’Athéna Promachos, question à laquelle je veux faire écho.

 

Aristote pose finement la question des causes et distingue :

  • La cause formelle ou quiddité, c’est-à-dire l’essence même de ce monument qui est le concept d’Athéna, déesse de la sagesse, protectrice de la cité d’Athènes, représentée généralement avec un hibou ou une chouette ;
  • La cause matérielle, ou matière (substrat) ; ici le bronze dont cette statue est faite ;
  • La cause motrice, ou efficiente ; le travail du sculpteur, en l’occurrence de Phidias, c’est-à-dire, d’une certaine manière, l’œuvre.
  • La cause finale, c’est-à-dire ce pour quoi l’œuvre fut faite : son exposition sur l’Acropole restaurée après les destructions des guerres médiques.

On peut chercher l’ontologie de cette statue par les causes et, considérant cette statue depuis longtemps disparue (XIIIe siècle) en poussant l’analyse trop loin, certains ont pu se demander si cette œuvre était à la fois une statue et une masse de bronze, soit deux « objets », et si ces deux objets étaient identiques ou non. La question a été longuement discutée, et de manière stérile.

C’est l’usage de nommer un objet par plusieurs noms qui le définissent de manière réductrice. Soit qu’il soit nommé « singulièrement », quitte à ce que ce nom singulier soit néanmoins partagé par plusieurs objets, Diogène par exemple – et ce qui conduit à distinguer Diogène Laërce de Diogène de Sinope, ou de tant d’autres Diogène –, soit qu’il soit nommé « génériquement », en référence à sa nature, sa fonction, son origine, ses propriétés intrinsèques, son rattachement à une classification qui fait autorité. On parle alors d’une chaise, d’une statue. Mais dire qu’une statue de bronze est à la fois une statue et un bloc de bronze coulé dans un moule en terre cuite, c’est faire de la mauvaise ontologie, donc une philosophie stérile. Car il ne faut pas se laisser abuser par un langage auquel on ne peut demander plus que ce pour quoi il s’est développé : s’entendre sur ce dont on parle ; et cette statue n’est pas deux choses à la fois, en même temps. Elle n’est que ce qu’elle est, un Être au sens ontologique du terme, un objet de notre réalité sensible, mais que l’on peut désigner de différentes manières, selon que l’on privilégie sa forme, le projet de l’artiste – la cause formelle –, ou la matière la constituant – la cause matérielle. Disons de manière encore plus simple pour répondre au casse-tête stérile posée dans cette anthologie : cet objet sur lequel je diserte, n’est ni vraiment une statue, ni vraiment un bloc de bronze, même si elle est l’une et l’autre, sans être réductible à cette une ou à cet autre, et elle est encore bien d’autres choses. Un logicien pesant ses mots, pourrait dire : cet objet « est ce qu’il est », et peut être considéré, selon les points de vue que l’on prend – par exemple en considérant ses causes –, soit comme une statue, soit comme un bloc de bronze, ou de marbre pour les très nombreuses reproductions ou évocations de l’original. Et prolongeant le propos, on pourra rajouter que cela dépend aussi de la forme considérée ; soit sa forme extérieure, artificielle, soit intérieure, naturelle.

 

Rappelons enfin, à l’occasion, que le langage n’est pas un être, même s’il nait, vit et peut mourir. Rappelons que s’il se créa pour permettre aux hommes de communiquer entre eux, sa fonction principale est bien de permettre à l’Homme de communiquer avec son environnement, de l’expliquer et de se l’expliquer, c’est-à-dire de se l’approprier et d’inventer une réalité, en partie sensible, en partie psychologique, en partie idéelle ou idéologique ; et que de ce point de vue c’est aussi un outil de dénouement.