Le déclin des partis

S’il m’arrive souvent de ne chroniquer l’actualité qu’avec un temps de retard, préférant le rythme du magazine à celui du quotidien, ce n’est pas seulement que ma pensée est lente, c’est aussi que toute analyse a besoin de recul. Il faut toujours attendre que l’eau courante de nos vies, troublée par les faits qui s’y déversent parfois tumultueusement, se décante un peu et laisse apparaître en son lit les dépôts et leurs différentes strates. L’accession d’Emanuel Macron à la présidence de la République m’avait sidéré ; la forte poussée écologiste aux Municipales m’interpelle. Aujourd’hui, je crois discerner dans ces deux évènements, mais aussi dans la disparition si subite du PS, une cohérence et un mouvement de fond. Le temps de la démocratie partisane est clos : les Républicains commencent à le comprendre, la France Insoumise peut-être aussi, le Rassemblement National n’y échappera pas, même s’il surfe toujours sur la question migratoire et son statut atypique.

Ce que nous appelons démocratie, et dont mes lecteurs savent ce que j’en pense, était structuré de longue date par des chapelles politiques que l’on avait appris à ranger sur l’étagère hémicyclique, de gauche à droite. Il semble bien que les Partis soient appelés à disparaître, Macron ayant été le premier à le comprendre ou à en faire l’heureuse expérience ; le temps est venu des Mouvements revendicatifs : aujourd’hui « En Marche » et « France Écologie », demain « Front Populaire ». Et il faudrait analyser ces ruptures paradigmatiques profondes pour juger de la pertinence de ce constat.

Les partis politiques fonctionnent traditionnellement – faut-il dire fonctionnaient ? – comme des églises : une éthique assez souple pour épouser l’air du temps et laisser du champ aux communicants, une vague métaphysique comme horizon brumeux, une organisation cléricale avec des évêques élisant régulièrement leur pape, quelques rites ; et puis des fidèles, effectivement assez fidèles, du baptême à la mort. On était ainsi communiste, socialiste ou républicain, par fidélité à ses parents, à son milieu, à sa terre, à son histoire. Mais tout cela semble bien être fini ou en passe de l’être. Les questions éthiques, à l’heure du politiquement correct et du droit-de-l’hommisme, n’intéressent malheureusement plus grand monde, et les communicants ont tant tordu les concepts, tant saccagé la philosophie politique qu’il n’en reste que de la bouillie. Les questions métaphysiques ­– ou idéologiques, si l’on préfère, car la métaphysique n’est rien d’autre que de la physique de l’au-delà du réel, c’est-à-dire de l’idéel –, ont disparu des discours de campagne, quasi personne ne se prétendant plus de droite ou de gauche, et ces hauts fonctionnaires qui ont pris le pouvoir, tout le pouvoir, ont cessé de parler au peuple une langue qu’il puisse comprendre. Et chacun veut s’affirmer libre, même addicte aux produits du Marché, tout en étant en mal d’engagement pour une belle cause. Un nombre croissant d’entre nous veut donc bien participer à un Mouvement, mais ne veut pas se faire emprisonner dans un Parti, par nature statique et centralisé, donc non démocratique. Et on ne doit pas sous-estimer la différente de nature, disons épistémologique, entre Parti et Mouvement.

Le parti est une église dirigée par ses clercs et son autorité épiscopale suprême, une église tournée vers elle-même, comme toute organisation structurée ; et que ses affiliés servent. Car, dans un parti, les militants de base n’ont d’autre rôle que de servir la messe et de récolter régulièrement la quête. Le Mouvement, lui, est une dynamique organisée autour d’une idée, d’un thème, et tournée vers l’extérieur, vers la res publica. Pourrait-on dire, pour s’amuser du rapprochement, que le Mouvement est un peu au Parti, ce que le protestantisme est au catholicisme, et que nous assisterions alors, à une nouvelle Réforme ? Il y a bien un peu de ça, et je vois bien que les partis politiques traditionnels se crispent comme l’Église de Rome en d’autres temps.

Plus grand monde aujourd’hui, quelles que soient ses convictions intimes, les conditions de son baptême, ne veut être encarté, appartenir à une église. Par contre, les Français qui restent passionnés de politique – c’est important de le réaffirmer à l’heure d’une abstention massive aux Municipales – sont prêts à se joindre à un Mouvement (ou à le soutenir), au côté d’opposants d’hier, se retrouvant se coudoyer sur un thème d’actualité : les Gilets Jaunes, sur les thèmes de la justice sociale et du renouvellement de la démocratie, En marche, sur celui du renouvellement du personnel et de la pratique politique – mais là, dommage, c’est raté –, les Écolos sur le réchauffement climatique, peut-être demain Front populaire sur le souverainisme ou une autre thématique.

Et le Mouvement présente, sur le Parti, beaucoup d’avantages et quelques inconvénients ; et les égrener, c’est aussi marquer ces différences. Dans un Mouvement, la question de se revendiquer de droite ou de gauche n’est plus centrale, les amis de Chevènement et de De Villiers pouvant défendre ensemble une autre idée de la France et revendiquer l’héritage gaulliste. Je pense aussi qu’un Mouvement dirigé vers un horizon clair, une réforme systémique, est plus efficace et plus en phase avec les attentes de citoyens qui ont bien compris que la vraie question n’était pas de désigner des dirigeants pour gérer leur quotidien et leur rappeler alors que « l’État ne peut pas tout » – comprendre : qu’il ne faut rien en attendre –, mais bien de réformer tout notre système : retrouver notre souveraineté (une autre relation à l’U.E.), faire un pas décisif vers la démocratie (élection par tirage au sort, R.I.C), promouvoir la justice sociale (revenu universel, limitation des revenus les plus indécents), changer un modèle de développement qui épuise la planète et met en danger la vie même (agriculture, pêche, industrie, transports, logements, énergies), repenser l’école, la santé, etc. Et puis les questions centrales des Libertés (dans une société qui aurait fait gerber Orwell ou Ayn Rand), de la Solidarité (qui n’est nullement réglée par des allocations de redistribution), de la Responsabilité (au temps de l’infantilisation des gouvernés et du délire normatif et liberticide de l’administration).

Les réformes dont nous avons besoin ne pourront être portées par des Partis politiques dont la vocation est de gouverner, d’exercer un pouvoir, des magistratures républicaines que la haute administration a déjà préemptées. Elles pourront être portées de manière d’autant plus efficace par des Mouvements, que leur but ne sera pas de gouverner, mais de réformer. Ces mouvements seront d’autant plus audibles qu’ils se focaliseront sur une thématique claire et générique, sans trop se disperser – les G.J. l’ont-ils compris ? Par exemple, et a contrario de ce qu’il aurait, de mon point de vue, fallu faire, la faiblesse des écologistes encartés, fut de se dire de gauche, de négliger la ruralité au bénéfice de l’urbain (l’utopie de l’enfermement des habitants dans des mégalopoles « green et smart », ou chacun vit entre cages dorées, couloirs de circulation, bacs à sable), de se battre plus pour le mariage homosexuel que pour la préservation d’autres espèces plus menacées. Qu’un mouvement mette toute son énergie, tout son investissement sur la question de la souveraineté nationale, de la démocratie, ou d’une autre question majeure de société, alors, dans l’incapacité de se disperser, elle doit nécessairement arriver à son but ; et recueillant alors assez de suffrages pour faire basculer les choses, on imagine mal qu’au pied de l’obstacle, le Mouvement se cabre et refuse de faire ce qu’il s’est engagé à faire, effacer l’obstacle.

Par contre, je vois dans cette dynamique politique qui s’affirme plusieurs écueils qu’il faudra savoir contourner. Un Mouvement ne peut avoir de chef et son leadership est à concevoir autrement. Et de ce point de vue, l’échec annoncé d’En Marche sera de n’être ni vraiment un parti ni un vrai mouvement, mais un peu des deux. Et Macron ne pourra tenir indéfiniment, son séant jupitérien entre deux chaises. Par contre, faute de pouvoir incarner un Mouvement, il est difficile en l’état actuel des choses, et compte tenu de la présidentialisation de notre système, d’aboutir à ses fins – ce fut bien le problème des G.J. L’autre point qui m’apparait comme essentiel est la capacité du Mouvement à s’auto détruire, dès qu’il a réalisé la réforme promise – l’homme ayant incarné la réforme restant l’homme de la réforme, celui d’un combat gagné, comme Badinter en d’autres temps. Le Mouvement devant alors se recréer autrement, se refonder ou se resourcer sur une nouvelle thématique, acceptant l’idée que les uns partent et que d’autres s’agrègent. Mais cette façon de trouver des majorités de projets, plus que de circonstance, serait une façon de revenir à la grande Politique et de progresser, c’est-à-dire de renouer avec l’idée même de progrès ; avancer pas à pas, consensus après consensus, réforme après réforme, vers un avenir collectivement désirable. Et puis, c’est dans l’air du temps, un air numérique que l’on ne peut refuser de respirer. On peut aujourd’hui facilement agréger des soutiens – pardon, des « like » – sur une pétition électronique, transformer cette adhésion en Mouvement, susciter des contributions, trouver des porte-parole – pardon, des influenceurs –, désigner des candidats à des mandats impératifs (et non représentatifs). Mais attention à ne pas retrouver l’ornière des partis, ce que j’appellerais le « syndrome Mélanchon », et qu’on pourrait désigner par l’oxymore de dictature démocratique. Simone Weil écrivait en 1940, dans une période très particulière et depuis Londres, que « le totalitarisme était le péché originel des partis », et que l’élection de représentant conduisait à l’aristocratie donc à l’oligarchie. Je le crois. Au contraire, le Mouvement, tendu vers un but clair et partagé, peut être et doit rester un espace de discussion et de recherche de consensus, car si la fin est clairement annoncée, les moyens restent à définir. Alors que le parti restera toujours un cadre dont la doxa est à prendre ou à laisser et dont la direction est centralisée et en surplomb des adhérents.

En conclusion, je crois qu’il se passe quelque chose, que l’agonie des parties est commencée et entrainera à terme la fin de la classe politique, du moins sous sa forme actuelle. Et je m’en réjouis. Je rêve d’un pays où une administration de commissaires (pour reprendre une terminologie rousseauiste), bien formés – pourquoi pas à l’ENA ? –, correctement rémunérés, gèrera le quotidien, sans jamais exercer le pouvoir ; où les lois seront faites par des assemblées populaires, dont une part essentielle sera tirée au sort, afin de garantir sa représentativité ; que des Mouvements puissants, s’exprimant aux élections par l’urne et par referendum, permettront de réformer régulièrement, suivant l’agenda du moment, les problématiques sociétales nouvelles, l’évolution naturelle des sociétés humaines, les nécessaires corrections de trajectoires imposées par l’honnête évaluation de leurs conséquences sur la vie des gens.

Anachronisme moral

On peut regretter que le meurtre de George Floyd ne soit vu ici que comme un crime raciste alors que le problème est d’abord un problème, trop connu là-bas, de violence policière. Et ce problème est de plus en plus présent dans le monde, de plus en plus insupportable ; et il mine nos prétendues démocraties. Et comment ne pas voir que la question posée est celle de la violence de l’État ? En démocratie, le rôle des forces de l’ordre est d’être gardien des libertés et garant de la paix publique. La police, la gendarmerie doivent d’abord être, au côté des juges, au service des principes fondateurs de notre République, et non du pouvoir politique. Mais qui peut prétendre que des policiers aux ordres d’un Castaner seraient les « gardiens de nos libertés » ? Qui peut croire qu’au service du Président Macron, ils défendraient le peuple ? On se souvient de la formule de Weber qualifiant l’État de « monopole de la violence physique légitime ». Oui, sauf que la violence d’un État répressif ou liberticide n’est pas, a priori, légitime. Ce qui veut dire que ce n’est pas le statut étatique qui fait la légitimité, c’est la légitimité démocratique, le respect des valeurs, qui permet à l’État de se prévaloir de sa légalité. D’où le récurant débat entre légalité et légitimité. Emanuel Macron a été élu de manière légale. Sa légitimité est dérisoire ; il a trop menti.

 

Mais c’est bien la question raciale qui enflamme aujourd’hui les médias, ce qui en dit long sur l’état de consomption de notre pays et l’échec de nos politiques d’intégration. J’entends que certains proposent de déboulonner la statue de Colbert. En ayant rédigé le Code noir, Il aurait pris une grande responsabilité dans le développement de l’esclavage. Ça peut se défendre. Faut-il cesser d’honorer dans l’espace public (statues, noms de lieux, plaques commémoratives) nos grands ancêtres s’ils ont commis ce que, de notre point de vue d’homme occidental du XXIe siècle, on considère comme un crime contre l’humanité ? Faut-il, assumant anachronisme, les juger pour avoir participé au développement d’une idéologie qui a justifié les pires crimes ? C’est un vrai sujet, et je ne sais que répondre. Ce que je sais, par contre, c’est que si ce choix est fait, il faudra alors aller proprement au bout de sa logique : former une commission juridique pour lister ces crimes contre l’humanité (esclavage, génocides, crimes de guerre, intolérance religieuse et appel à la guerre de religion…), lister l’ensemble des suspects (s’agissant de la traite des êtres humains : Montesquieu – relire ce qu’il dit dans l’esprit des lois sur les noirs –, Richelieu – pour l’insistance de ses demandes auprès de Lois XIII pour que soit autorisé l’esclavage –, Colbert, Napoléon qui a rétabli l’esclavage aboli pendant la Révolution. Mais, il faut aussi condamner tous ceux qui interdisant aux réformés l’exercice de leur culte les ont poussés vers la mort ou l’exil, et en premier lieu Louis XIV, car il révoqua l’Édit de Nantes et permit les dragonnades. Sa statue sera donc déboulonnée de la place Bellecour à Lyon. Il va donc y avoir beaucoup de ménage à faire. Et puis les promoteurs révolutionnaires qui massacrèrent les Vendéens, des villages entiers, hommes, femmes, enfants, animaux, qui, réveillés dans leur sommeil, furent passés par le fil de l’épée. Oui, ils ont raison : créons une commission ad hoc avec des magistrats et des historiens ; dressons les listes de suspects qui ne seront pas seulement français, après tout nous avons su juger le génocide arménien – je pense à Georges Washington qui fut le plus grand esclavagiste de son temps, brulons ces petits billets verts à son effigie qui circulent partout ; instruisons des procès ; mais que la patrie des droits de l’homme honore la justice en prévoyant un ministère public, un avocat de la défense, des audiences retransmises à la télé. Et puis condamnons, s’il le faut, déboulonnons, rebaptisons, ouvrons les caveaux des Invalides, exhumons les corps qui dorment au Panthéon, détruisons les monuments à la gloire des criminels, l’arc de Triomphe, le château de Versailles. C’est bien. Que la France montre au monde l’exemple moral qu’il attend et se hisse ainsi au niveau de ses devoirs éternels, et que chacun levant les yeux vers la France puisse dire : ça y est, elle est redevenue ce qu’elle était, cette grande nation dont le destin a toujours été d’être le phare de l’humanité et le temple de la vertu.

 

Le marché a commencé le travail en contextualisant certains œuvres avant de les diffuser. C’est vrai que les Français sont, pour l’essentiel, incultes, et qu’on ne peut continuer à leur laisser l’accès aux œuvres sans leur expliquer ce qu’ils doivent en penser, ce qu’ils doivent aimer ou détester, leur montrer où ils doivent rire et pleurer. En d’autres termes, ce qui est politiquement correct et ce qui ne l’est pas. Et ce qui me frappe, c’est que l’administration n’aura même pas besoin de le faire, le Marché, qui a aussi lu Orwell et Huxley, va s’en charger. On en sait plus de l’Administration et du Marché qui mène l’attelage fatal qui nous emmène gentiment en enfer.