Cadeau aux Gilets jaunes

L’actualité, si imprévisible, aura fait de cette année 2018 une année politique, redonnant des couleurs, en l’occurrence jaune, à l’idée de peuple, et nous montrant à quel point le roi était nu.

Sous François le troisième, d’ailleurs comme déjà sous Nicolas 1er (dit le petit), on parlait beaucoup d’un système à bout de souffle et de la nécessité d’inventer une sixième république. Et puis, le Messie biblique est venu ; et Emmanuel a réalisé le miracle de « tout changer pour que rien ne change », faisant passer cette idée de Réforme au rang de fantasme désuet et passablement ridicule. Et puis, et puis, de manière imprévue, impromptue et impertinente, le diable étant dans les détails de l’histoire – je veux dire que les gens sont, pour le système, un simple détail ; me rappelant la formule de Brecht « Puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple ! » –  les choses se sont grippées et quelques-uns, jokers habillés d’un gilet fluo ridicule, ont repris cette idée de changer de système, de promouvoir le RIC – comprendre Référendum d’Initiative Citoyenne. De leur point de vue, il faudrait donc refonder, amender, sans doute inventer une nouvelle constitution. Mais, entendant un constitutionnaliste défendre celle de la cinquième, je me faisais cette réflexion que ces doctes savants n’avaient tous connu que cette république-ci, et que leurs opinions ne pouvaient donc que s’en trouver faussées. Et puis je pense que chacun est à même d’imaginer bien d’autres systèmes, sur un rond-point ou sous les ors des palais de la République. Et la période des fêtes s’y prêtant, le champagne clarifiant l’esprit, le rendant plus pétillant, plus audacieux, j’invite chacun à jouer en famille au petit constitutionnaliste, un jeu sans règles, puisque l’invention des règles est justement l’objet de ce jeu.

 

Quel est donc le problème évoqué par les Gilets jaunes ? Le pouvoir serait loin du peuple qui serait tenu à l’écart de tous les centres de décision, et que l’on ignorerait et mépriserait. Mais, c’est vrai, où est le problème ? Après tout, les Russes ou les Turcs s’en accommodent bien et en redemandent, et comme on me le fait souvent remarquer : « tant que nous n’en sommes pas arrivés au point de la Corée du Nord, on n’a pas le droit de se plaindre ». Jouons quand même…

 

La démocratie représentative n’est pas la démocratie, mais admettons néanmoins que l’on ne puisse pas se passer de représentants et que cette forme si imparfaite de démocratie soit ce que nous pouvons espérer de mieux. Notre problème est bien que nos représentants ne nous représentent pas. Ce problème étant inhérent au système des partis et c’est une vielle histoire. Hannah Arendt le remarquait dans les années 60 « Les partis, en raison du monopole de la désignation des candidats qui est le leur, ne peuvent être considérés comme des organes du Peuple, mais, au contraire, constituent un instrument très efficace à travers lequel on rogne et on domine le pouvoir populaire ».

Tant que les représentants des gens ne les représenteront qu’en principe, mais jamais dans les faits, nous ne serons pas une démocratie, si médiocre soit-elle, mais une aristocratie. Un régime de partis n’est pas une République démocratique, malgré ce que les hommes et les femmes de partis en disent. Et force est de constater que nos élus ne sont ni représentatifs ni des représentants ; alors qu’ils devraient penser, sentir, vivre comme les gens, ils vivent « hors sol ». Et peut-être doit-on reconnaître un certain bon sens à ces Gilets jaunes qui posent ainsi le problème.

 

Pour un constitutionnaliste, deux solutions au moins sont envisageables : la première, facile à mettre en œuvre, défendue depuis longtemps par des progressistes, est de prévoir l’élection par tirage au sort d’un nombre significatif de députés ; 30 % pouvant être un minimum, voire un optimum. La seconde solution, plus complexe, est de construire un système où les députés se retournent régulièrement vers leurs électeurs pour clarifier leur mandat avant de voter les lois. Ce système du « mandat impératif » est effectivement plus lourd. Il suppose que l’agenda de l’Assemblée soir connu l’année précédente, arrêté par exemple au dernier trimestre civil, pour que les députés, au premier trimestre de l’année suivante, travaillent dans leur circonscription, y organisent des débats et des sondages pour se faire préciser par leurs électeurs leur volonté, la volonté du peuple d’ici. Ils peuvent alors, à la date d’ouverture de la session parlementaire, se prévaloir d’un mandat clair, et porter la parole de leur base.

 

Où l’on voit que le problème, c’est bien le verrouillage du système par les partis politiques, des partis dont les gens ne veulent plus. Nous ne sommes donc pas au bout de la crise de démocratie.

Profession de mescréance

Noël, Noël !

Dérèglement climatique ou pas, le père Noël revient nous visiter dans quelques jours, un peu avant les pompiers avec leurs calendriers. Il faut sans doute consentir de bonne grâce à ces rituels saisonniers. Il n’y a plus de saisons !, mais la vie continue. Je n’aime pas beaucoup les fêtes de Noël, trop peu enclin à me prêter aux rites, surtout quand le Marché nous enjoint de consommer, d’acheter absolument des gadgets qui décevront nos enfants trop gâtés, et qu’ils délaisseront sous peu. Mais il faut bien soutenir le PIB, c’est-à-dire payer de la TVA. Je trouve sur un site (www.alliancy.fr) les chiffres suivants – extraits d’un rapport « CRR annual report 2017 » –, qui ne concernent que la France de 2017 : 68,14 Milliards d’euros de dépenses prévisionnelles pour Noël, dont 19,70 pour le commerce en ligne et sur mobiles, et un budget cadeau de 320 € par ménage. C’est dire – si je peux endosser ici, non pas la houppelande rouge de père Noël, mais celle, plus sombre de père Fouettard – que Noël est d’abord une machine à détruire la planète, à enrichir la Chine, à faire le bonheur d’Amazon, à faire rentrer dans les caisses de Bercy, compte tenu de la TVA sur les jouets et autres frais, une centaine d’euros par ménage. Merci petit Jésus ! Soutenir Noël est donc une cause nationale, et chinoise – ce grand et beau pays des droits de l’homme –, et nous avons ici le devoir civique de consommer, voire de nous enivrer. On remarquera d’ailleurs que ce sont les pauvres qui, à cette occasion, consomment le plus ; au moins relativement.

Mais cessons de morigéner, et après Noël et Fouettard, ne passons pas le costume de l’autre petit barbu, Grincheux, même si une chronique, en ce temps si particulier, se doit d’être un peu puérile.

 

Noël, c’est la fête, les cadeaux, les jeux de société. De mon point de vue, ce sont les meilleurs cadeaux à offrir, car, par définition, ils n’ont d’intérêt et ne produisent de plaisir qu’en société. Les autres jeux sont souvent trop solitaires, et favorisent nos penchants solipsistes, un peu comme la masturbation – pour rester sur le registre de la puérilité, mais je pense ici à la philosophie qui en est une, par d’autres voies.

Et bien que j’aie toujours adoré les mécanos – toujours ce goût des constructions conceptuelles – je préfère ces jeux de société qui miment la vie : les jeux de cartes, celui de l’oie, le Monopoli. Le jeu de l’oie est très ancien – début XVIe, indémodable, et si clair dans cette façon de figurer un chemin de vie : un pas en avant, deux en arrière, et cette façon de le jouer des dés, symboles si purs et si carrés d’un fatum facétieux.

 

Et pour les plus âgés, je regrette un peu, actualité inspire, ne pas avoir trouvé en supermarché le jeu du petit constitutionnaliste. Après tout, si le Monopoli a pour vocation à former des hommes d’affaires, voire à venger tous ces ratés du business que nous sommes dans la vie, on aurait pu distribuer aux gilets jaunes, ce jeu de grand afin qu’ils imaginent cette nouvelle république que chacun appelle de ses vœux.

Promis ! Si, cette fin de semaine, je trouve cette jolie boite barrée de jaune, nous l’ouvrirons ensemble pendant les fêtes, au moins pour prolonger encore un peu le jeu, avant le saut dans une nouvelle année et le retour aux choses sérieuses avec ou sans la gueule de bois.

Ma peur de la violence

Nous sommes tous interpellés, touchés par la façon présente dont notre république est chahutée ; les uns furieux d’être empêchés de circuler et de vaquer librement à leurs occupations, les autres engagés ou solidaires à différents niveaux de cette mobilisation générale dont personne ne connaît l’issue. On peut être enthousiastes ou effrayés, emportés par l’hystérisation générale ou figés par la crainte ; on peut prétendre l’avoir prévu ou s’avouer sidéré par l’inattendu. De toute façon, l’évènement, ou les événements, comme on le dit pour 68 s’imposent à nous, captent l’attention, et sont l’objet de presque tous les discours.

Et chacun fait écho à l’une des trois questions essentielles posées par les Gilets jaunes : justice sociale, question démocratique, transition écologique. Et chacun de s’en saisir selon sa sensibilité, sa situation personnelle, son niveau de conscience politique. Je voulais, moi, aujourd’hui et ici, évoquer la question de la violence et essayer de la comprendre.

Tout d’abord, il n’est pas question de l’excuser, ou d’en rejeter la responsabilité à qui que ce soit. La personne violente est responsable de sa violence, que cette personne soit une personne physique, ou une organisation, une institution. Et si la violence de l’un provoque celle de l’autre, chacun est responsable d’avoir provoqué ou d’avoir répondu ainsi à la provocation. Et essayer de dénouer les fils, de comprendre les processus, ne conduit ni à les accepter ni à les justifier.

Deux choses m’ont surpris : l’irruption de la violence dans le paysage automnal et sa force. Et je voudrais mettre de côté la problématique des groupuscules irrécupérables qui « cassent pour casser », pour m’intéresser à ce que j’appellerais « la violence ordinaire », celle d’un certain nombre de Gilets jaunes dans des circonstances particulières.

Si l’éruption de cette violence sidère, comme un volcan qu’on croyait éteint, c’est qu’elle révèle une réalité masquée par un discours mensonger, un discours politiquement correct, mais mensonger. Nous serions un peuple heureux et chanceux de vivre dans le meilleur des mondes possibles ; et je pense ici moins à Huxley qu’à Fukuyama. Nous vivrions sur un continent prospère, en paix, jouissant pleinement du confort de la société de consommation, de la paix garantie par l’E.U., et un peu par l’Otan, protégés par un État-providence attentif au respect des droits de l’homme – Respect, respect… Quel est d’ailleurs la parole officielle qui ne bave pas le respect à longueur de discours ? Nous serions, si cette métaphore m’est permise, comme des moutons dans le pré, ou plutôt comme ces chats qui dorment au coin du feu ; des chats gras et castrés – retour au meilleur des mondes, mais bien à celui d’Huxley. Et nos dirigeants, dévoués et intègres, seraient choisis parmi l’élite, et seraient donc ce qui se fait de mieux, intellectuellement et moralement, la figure d’Emmanuel Macron en son palais élyséen, jeune, beau, riche, énarque, ancien banquier, modèle absolu et absolument désirable : Jupiter sortant de la cuisse de Jupiter, surhomme au-dessus des hommes, monarque par la grâce de la république. Qu’on se souvienne de son sacre, le 7 mai de l’an passé : le Louvre, la pyramide, « l’Ode à la joie ».

Les Gilets jaunes nous ramènent sur terre, à une réalité d’une autre nature, et c’est peut-être la première vertu de ce mouvement : les masques tombés, les visages grimassent ; arrachés les tentures brodées de pourpre et d’or, les murs se montrent lézardés et suintant une humidité malodorante ; les barrières aux couleurs gaies arrachées, ce sont des masures et des tas d’ordures qu’on aperçoit. Dès que le corps de la république est nu, on est choqué de découvrir sous les habits de cérémonie, un corps qui ne sent pas bon.

La France est en guerre et l’Europe n’est pas si sûre. L’État est liberticide, inquisiteur, et ne nous protège pas. Nos élites sont, pour certaines corrompues ou prévaricatrices, pas toutes évidemment, pour d’autres, d’une extrême incompétence, et l’Ena n’est pas idéologiquement neutre. Les gens ne font plus confiance au Système ; malheureusement, et ils ont raison. La France est de plus en plus ouverte à un monde chaotique, violent ; et les élites nous expliquent avec condescendance que cette ouverture est notre avenir. Les Français sont non seulement inquiets, pour certains malheureux, stressés, mais surtout désespérés, et quotidiennement humiliés par le pouvoir. Oui, car ce respect que j’évoquais dans les bouches officielles n’est que la façon politiquement correcte, convenue, de cacher son mépris. Et le désespoir, à la hauteur de tous ces mensonges, s’exprime violemment, dans une apostasie républicaine de plus en plus radicale. Ils ont perdu la foi en la république, et le font payer au Président qui paye pour un demi-siècle de dérives autocratiques et de mépris des gens. Il paye pour les autres et s’en est presque immoral, injuste, indécent ; des insultes et des menaces ont été proférées, j’en ai honte.

 

Pour illustrer ce mépris, et ces mensonges, faisons retour au préambule de notre constitution (en fait ce sont les articles 1 et 2 que je cite pour partie) et à deux déclarations de principe : La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ; sa devise est « Liberté, égalité, fraternité ». Et regardons les choses en face, dans leur triste nudité, et précisément les évolutions depuis un demi-siècle. La France n’est pas vraiment laïque, et le Président Macron avait pour projet de corriger la loi de 1905 pour abaisser cette laïcité. Mais ce n’est pas le débat d’aujourd’hui. Elle n’est pas démocratique, et les Gilets jaunes se plaignent de ce que le pouvoir est loin d’eux, et décide sans le peuple, et contre le peuple. Et rappelons que le Président avait pour projet de réformer la constitution, comme Erdogan le fit chez lui, et pour lui. Elle n’est pas sociale, et ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les chiffres qui mesurent régulièrement l’accroissement de l’écart de revenus entre les riches et les pauvres ; et on sait quelle est la politique du Président et pour qui il travaille. Notre société est de moins en moins libre, l’administration rabotant chaque jour les libertés individuelles à coup de normes, de règlements, d’interdits, punissant les Français comme des gamins. Elle est, très objectivement, de moins en moins égalitaire. Quant à la fraternité ! la société est de plus en plus communautarisée et ghettoïsée, et si une partie significative de la population devient xénophobe, c’est parce que nos élus n’ont jamais voulu ou su gérer les flux migratoires, ont accepté que les immigrés refusent de s’assimiler, et ont bradé notre identité. On se souvient même des efforts faits par certains hommes politiques pour permettre à des enfants d’immigrés de conserver leur culture propre.

 

Mais cette violence, dont les causes sont réelles, est aussi due à la violence de nos sociétés, des médias, dont la mise en scène de l’émotion, et principalement, justement, de la violence, réelle ou fictionnée, fait partie du modèle économique. Et le marché, de plus en plus malhonnête, est, lui-même, extrêmement violent. Et la violence de l’État, faut-il y revenir ?

 

Je suis inquiet pour notre avenir, car je ne vois pas de vraie sortie de crise, et aucun leader, assez intègre, assez charismatique, assez désintéressé, assez généreux, pour redonner confiance aux Français, quitte à leur promettre du sang et des larmes. Mais j’espère pouvoir, en relisant cette chronique dans quelques mois, me moquer de ces mots, de ce pessimiste d’aujourd’hui. Je l’espère vraiment.

Fiscalité écologique

Tout dialogue suppose un accord sur un certain nombre de préalables sémantiques, sur le sens communément entendu des mots échangés et la pertinence de certains concepts et notions. Concrètement, et pour rester encore un peu sur quelques réflexions politiques tirées par l’actualité, s’il est urgent d’avoir un débat citoyen sur cette transition écologique tellement nécessaire et urgente, je ne comprends pas, par contre, pourquoi il faudrait débattre d’une « fiscalité écologique », alors que ce concept est pervers et inacceptable en soi. En effet, si un plan de transition doit être mis sur la table, ses trois composantes principales seront : son contenu, à savoir là où l’on souhaite aller, et cela exprimé clairement – et aujourd’hui, c’est loin d’être clair –, son échéancier – je ne suis pas sûr d’avoir compris si l’on parle d’une transition qui va durer le temps de ce quinquennat, ou si c’est un plan sur 10, 20 ou 50 ans –, et son financement ; ce dernier point n’étant pas des moindres : combien cela va-t-il coûter au pays ? –  1 à 2 % de son PIB ? et pendant combien de temps ?

Et comment cela sera-t-il financé ? Et je le répète, cette transition doit être financée solidairement par la nation, et non par une catégorie de Français, encore moins par un jeu complexe et obscur de taxes. Et ce gros investissement, s’il est financé par l’emprunt, ne peut être intégré au calcul permettant de vérifier le respect des contraintes budgétaires européennes. Si le pays était en guerre, envahi par la Suisse, et qu’il fallait produire un effort de guerre considérable, se soucierait-on du respect des critères, ou n’appellerions-nous pas plutôt à la mobilisation générale ? Et ce n’est pas la patrie qui est en danger, comme en juillet 1792 ou en juin 1940, c’est la planète.

Sachant que le respect d’une saine doctrine financière devrait conduire à financer les investissements par voie d’emprunt, et qu’on ne peut demander à un pays de répondre à une urgence létale, en respectant des critères formels trop stricts. De même qu’on ne peut motiver des gens qui ne sont pas vraiment responsables du dérèglement climatique – le français moyen est-il responsable de l’explosion démographique de l’Asie, et du désir de ses habitants d’avoir des voitures –, à l’action écologique, par une fiscalité écologique, c’est-à-dire punitive. Car si l’on rate ce rendez-vous de la transition écologique, cette guerre contre la fatalité, le respect des critères européens n’aura servi à rien.

 

Sur les objectifs de ce plan de transition écologique dont on nous rebat les oreilles, et là où l’on voit que les gilets jaunes ont quand même raison, et que l’on doit aussi leur savoir gré de nous ramener un peu sur terre … Le seul plan qui semble exister est celui de la Commission européenne, intitulé : « règlement européen relatif aux réductions annuelles d’émissions de gaz à effet de serre ». Il prévoit de réduire à l’horizon 2030 les émissions de CO2. Mais ce plan n’est pas un plan de transition écologique, ou de décarbonatation de l’économie, ou de protection de l’environnement, ou de sauvegarde de la biodiversité.  Et il ne prévoit pas son financement ; c’est dire qu’il est vide, ou que ce n’est qu’une feuille de route, et nullement un plan. Il n’a pas été élaboré de manière démocratique – les citoyens n’y ayant pas été associés. Et on ne peut considérer ce plan comme un grand Plan national, sensé engagé et la nation collectivement et chacun particulièrement. Et si c’est un plan de l’U.E., c’est bien à l’U.E. de le financer. Nos gouvernements successifs, face à une situation qu’ils nous dépeignent comme dramatique et urgente, ne se sont pas saisis de la question, et ont laissé, comme chaque fois, des fonctionnaires coupés du terrain aligner des chiffres. Clemenceau le disait pour notre pays, mais cela vaut aussi pour l’U.E. : « la France est un pays extrêmement fertile : on y plante des fonctionnaires et il y pousse des impôts ». Bien vu ! face à un problème un fonctionnaire ne sait qu’inventer ou alourdir une taxe ». Pourquoi, croyez-vous que les gilets jaunes ne font plus confiance aux politiques ? Parce que, face à un problème de cette nature, si complexe à résoudre qu’il va nous obliger à changer de modèle, si impactant pour la vie des Français, les politiques préfèrent démissionner et laisser le problème à des fonctionnaires qui ont déjà largement démontré leur incompétence, et en l’espèce, dirigés par un homme aux valeurs contestables. Le président Macron ne s’intéresse qu’à l’économie, à la croissance, c’est-à-dire à la meilleure façon d’enrichir les riches. La transition écologique, Nicolas Hulot l’a compris à ses dépens, ce n’est pas son truc ; mais c’est bien aussi pour la chancelière allemande qui peut faire tourner à plein ses centrales à charbon sans qu’Emmanuel l’admoneste.

Illégalité et illégitimité

Je ne sais comment évoluera le mouvement des gilets jaunes et par quelles récupération ou répression il s’achèvera. Ce qui apparait déjà clairement, et tristement, c’est son essoufflement et son incapacité à se structurer et à clarifier sa ligne. Néanmoins, après « nuit debout », mouvement auquel il s’apparente et auquel il s’oppose radicalement, les choses ne pourront en rester là, et son échec créera inévitablement une énorme et dangereuse frustration. En effet, quelque chose de très puissant s’est passé, non pas une révolution, mais une révolte, et il est remarquable que cela se passe en France. J’en appelais hier au devoir de désobéissance civique et j’y reviens. Je pense que la forme la plus aboutie de citoyenneté, face à un pouvoir illégitime, c’est l’objection de conscience. Et je distingue bien illégitime et illégal. Car nos élus, évidemment, Président en tête, l’ont été de manière parfaitement légale, mais tout pouvoir, qu’il soit élu ou non, est fondamentalement illégitime dans un pays non démocratique. Et ce que les gilets jaunes nous disent, violemment, c’est bien ce que chacun sait : le peuple est tenu très loin des lieux de prise des décisions qui le concernent, et par la bureaucratie qui s’est emparée de tous les leviers de gouvernement et par des représentants qui ne sont plus que les mandataires des partis politiques, et qui n’ont plus de contacts avec les réalités populaires. Notre pays est donc trop loin de la démocratie.

Trois dossiers doivent être rouverts et négociés avec le peuple (tout le peuple), quitte à en passer par le référendum, mais le Président y est-il prêt ? La question de la justice sociale, ce que les gilets jaunes désignent comme « question du pouvoir d’achat », mais qui est en fait la question de la fiscalité : quel niveau raisonnable de prélèvements obligatoires, prélevés comment et où, et pour faire quoi ? En second lieu, la question de la démocratie et de la représentation populaire. Et on ne fera pas l’économie d’un débat sur l’intégration européenne, comme projet antidémocratique d’éloignement des gens des sources du pouvoir. Enfin, la question de la transition écologique, car cette transition, il faudra bien la faire ; mais comment ? Quel est le plan, sur combien d’années, combien ça coûte – peut-être un pognon de dingue – et comment la financer ? Mais il est clair qu’il appartient à la nation de faire l’effort, et non, par le biais d’une taxe, à une catégorie de personnes : les automobilistes, les ruraux, les pauvres, les riches. Et imaginer que l’on pourra faire ce type d’investissement sans changer de modèle et en respectant les critères budgétaires européens, est une folie, ou une escroquerie intellectuelle ; la situation climatique est trop critique, les efforts trop immenses. On ne saura répondre avec des moyens ordinaires à une situation extraordinaire, et on ne peut que regretter que ces gouvernements que les gilets jaunes fustigent n’aient rien fait pour nous donner les moyens d’aborder cette difficulté autrement que dans les conditions désastreuses qui sont, aujourd’hui, celles du pays.

Sur ce problème d’illégitimité, si grave que j’y reviens : quand un mouvement emporte une telle adhésion (les ¾ de la population) – et je sais bien qu’il s’agit d’un instantané qui ne peut durer –, et que ces acteurs nous disent qu’ils ne veulent entendre parler ni des partis ni des syndicats, alors, on peut déclarer, sans démagogie, que les élus sont illégitimes. Et cet écart entre le légal et le légitime, ruine l’état de droit. Et qu’est-ce que la république si ce n’est l’état de droit ?

Il convient donc de restaurer au plus vite la République et de faire à nouveau coïncider le légal et le légitime. Sinon, ce sera le non-droit, c’est-à-dire le droit du plus fort, la violence, le désordre.

Il faut donc retrouver un ordre républicain serein, pacifique, démocratique. Le Président n’a donc que trois options : soit gagner du temps et attendre que les gilets jaunes se déconsidèrent eux-mêmes, perdent leur légitimité et soient lâchés par l’opinion publique, et que tout rentre « naturellement » dans l’ordre ; soit assumer son illégitimité et tenir le pays dans un système de plus en plus policier et totalitaire – en 68, de Gaulle était parti rejoindre l’armée en Allemagne ; soit dissoudre l‘Assemblée dans l’espoir de reconstruire une représentation légitime, en appelant la nouvelle assemblée à se faire constituante et accoucheuse d’une nouvelle république. Trop solutions qu’il doit avoir en tête : les paris sont ouverts. Mais le Président est un homme de conviction qui compte bien mettre en œuvre un certain projet idéologique qui n’est pas celui des gilets jaunes.