Deux actualités

Je m’étais promis de ne plus parler de politique, ou d’en parler moins, de m’en extraire ; aussi, parallèlement à l’écriture d’un roman qui progresse trop lentement – une façon de m’échapper de l’actualité en faisant un retour à 1984, l’année –, je préparais un court texte sur le « Socrate de Platon », comme on pourrait dire le « Jésus de Paul de Tarse », celui du chemin de Damas. Mais l’agacement étant trop grand, je veux évoquer deux actualités, sans rapport ; encore que… L’affaire Abad et la tuerie de ce jour, au Texas, et porter sur ces actualités un regard proprement « philosophique ». Socrate attendra.

Oui, la philosophie est d’abord un regard, une « optique », et je rajouterai, quitte à paraphraser un peu Levinas, « une optique spirituelle » – il écrit en effet dans « Totalité et infini » que « L’éthique, déjà par elle-même, est une « optique » ; et ailleurs que « L’éthique est l’optique spirituelle ».

Évidemment, je n’ai rien à dire sur les accusations de viol portées contre Damien Abad, du moins rien d’original. Mais j’entendais Sandrine Rousseau exiger la démission du nouveau ministre des Solidarités, en déclarant sur RTL, hier 24 mai : « Il doit être démis par principe de précaution ».https://www.youtube.com/watch?v=T7wSod9Jni8

Et je veux m’arrêter sur cette phrase qui montre, non pas au fond, mais sur la forme ce qu’est le wokisme : une escroquerie intellectuelle grossière qui consiste à mésuser des mots et des concepts, dans une pure démarche de propagande moraliste. Faut-il rappeler qu’une militante écologiste ne devrait pas abuser les auditeurs avec un principe de précaution – aujourd’hui entré dans notre constitution – qui a été défini et entériné lors du sommet de Rio de 1992, et qui expose que « malgré l’absence de certitudes, à un moment donné, due à un manque de connaissances techniques, scientifiques ou économiques, il convient de prendre des mesures anticipatives de gestion de risques eu égard aux dommages potentiels immédiats et futurs sur l’environnement et la santé ». Transposons le cas à M. Abad, puisque la militante écolo-féministe woke nous y invite en nous proposant de faire ce pas idéologique de la vessie à la lanterne : nous n’avons effectivement aucune certitude sur l’existence, chez lui, de pulsions sexuelles irrépressibles de nature à le pousser au viol. Mais où est le « risque eu égard aux dommages potentiels immédiats et futurs … » ? Risque qu’il agresse Mme Borne ou une autre ministre en Conseil ? Si risque il y a, la solution n’est pas de lui interdire l’accès à Matignon ou aux bureaux de son ministère, car ce ne serait que déplacer le problème ; la seule façon de réduire le risque à zéro serait de l’enfermer. On voit donc, sujet politique sans doute, mais débat philosophique surtout, que s’opposent ici deux principes, la présomption d’innocence et le principe de précaution. Et là où Sandrine Rousseau se montre être une « escroque », c’est quand elle confond présomption d’innocence et d’innocuité, pour pervertir, façon woke, un principe de précaution environnementale que tout le monde accepte, en un prétendu principe de précaution morale tout à fait contestable, car nauséeux. Et elle utilise alors toute la triste mécanique woke : torsion des concepts, injonction morale, dialectique sophistique et foireuse, pensée totalitaire. Pourquoi totalitaire ? Car considérer que l’on peut disqualifier, écarter, ostraciser une personne dont on ne peut encore contester l’innocence, c’est une démarche totalitaire récurrente des régimes les plus détestables, car elle permet d’enfermer tous les suspects, toutes les personnes dénoncées, dans une démarche trop connue. Et on comprend alors pourquoi on lit parfois, s’agissant d’un certain écologisme, cette formule de Khmers verts.

Autre sujet, encore plus dramatique – et si l’on peut faire peut-être un lien, entre les deux, c’est par la violence des images de notre société que les médias nous renvoient : une nouvelle tuerie dans une école aux États-Unis. Comme si la guerre en Ukraine ne suffisait pas… J’entends déjà que certains plaident ici et là-bas sur la nécessité d’interdire la vente d’armes. Et je suis étonné que comme pour le dérèglement climatique – oui, j’ai bien l’intention de mélanger un peu les choses –, on ne souhaite jamais aller au fond des choses, orientant puis focalisant les problèmes loin de leurs causes, comme si on ne voulait surtout pas y aller vraiment voir. Nos vrais problèmes, et ils sont liés, sont, non pas le dérèglement climatique, mais la destruction de l’environnement qui a bien d’autres conséquences, aussi graves que la dérive climatique ; non pas la circulation des armes, mais la violence de la société américaine, c’est-à-dire, pour une grande part des médias. Et je pense à cette formule de Régis Debray, peut-être entendue à la radio – je ne sais plus – qui disait que les états européens étaient devenus des pays américains comme les autres. Il le redit d’ailleurs dans un de ses dernières parutions, « le siècle vert », l’an passé, en nous traitant de « gallo-ricains ».

Et c’est pourquoi, je ne veux débattre ni du dérèglement climatique ni de l’interdiction de la vente des armes, me réservant pour des débats qui n’auront pas lieu, du moins tant que les médias ne sortiront pas de leur médiocrité et donneront à entendre sans la dénoncer la pensée woke. Et d’ici là, je vais revenir à Socrate.

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