Propos sur la laïcité.

Philosophiquement, je reste très sensible à la problématique de la morale, et politiquement au concept démocratique que je ne distingue pas de celui de laïcité.

Mais ces deux points particuliers de sensibilité tiennent à ma conformation psychologique, à ma façon trop singulière de concevoir l’autorité, à ma nature rétive et à mon besoin maladif de cultiver ma singularité.

Je suis donc amené à ressasser indéfiniment les mêmes idées (deux ou trois), mais chaque philosophe n’est-il pas dans ce cas ? Montaigne n’aura écrit qu’un livre, même si plusieurs livres sont dans celui-ci, mais le philosophe le plus prolixe – Épicure aurait écrit 300 ouvrages[1], et Chrysippe, qui plagiait beaucoup, 705 (ouvrages ou traités) – n’écrit-il pas toujours le même livre pour développer, murir et présenter, une seule pensée, celle qui le fait être ce qu’il est ? Écrire est ainsi la meilleure façon de « devenir ce que l’on est ». [2]

Et si je reviens aujourd’hui sur le thème de laïcité, c’est en écho à une chronique de Roger-Pol Droit, dans Les échos du 13 septembre. Il y évoque de manière positive la Charte de la laïcité, affichée depuis le début de la semaine dans les établissements scolaires du pays. J’avais déjà téléchargé, puis lu avec beaucoup d’attention, ce très court document. Rien à en dire, ou s’y peu… Un pinailleur pourrait sans doute contester un mot, une présentation, mais ce texte faisant consensus, acceptons-le sans réserve. Sarko qui avait initié un débat maladroit sur l’identité nationale aurait pu le faire ; c’est Hollande-Peillon qui l’a fait. On peut quand même regretter le peu d’écho de cette initiative, et s’inquiéter du suivi de sa diffusion et de sa réception. R.-P. Droit écrit que, dans un monde qui change, monde globalisé, « les évidences fondatrices de la laïcité à la française sont devenues moins audibles » et « que les principes de base semblent désormais d’application malaisée ». Je ne peux que le remercier d’insister ici sur une évidence qui n’est pas suffisamment prise en compte. Mais le problème n’est-il pas aussi que, faute de texte fondateur, notre laïcité est mal définie, et n’a pas, pour chacun d’entre nous le même sens ? J’en prendrais un parmi d’autres. Manuel Valls a inauguré en septembre 2012 la grande mosquée de Strasbourg, en présence du ministre marocain des Affaires Islamiques. François Fillon, sous un autre quinquennat, avait inauguré en juin 2010 la mosquée d’Argenteuil. Cela est, de mon point de vue, incompatible avec le principe de laïcité. Mais je vois bien que mon avis, radical et définitif, est peu partagé. On me répond que c’est une façon de rassurer les musulmans, donc de les prendre en considération, car ce sont des français à part entière. Je réponds qu’un état laïc n’a pas à considérer les musulmans, pas plus que les juifs, les chrétiens ou les bouddhistes. Il ne doit considérer que ses ressortissants, différemment selon qu’ils sont français, étrangers, ou apatrides, mais toujours avec respect. Un magistrat de la nation peut donc inaugurer un stade, une crèche, une maison de la culture, un hôpital, un institut du monde arabe s’il est ouvert à tous, mais pas une église – et cela lui laisse suffisamment d’opportunités pour se monter dans le poste et faire sa pub.

Quand on connait les traditions laïques de la gauche française, comment, au-delà d’une charte bien venue et commentée dans les écoles, et qui rappelle l’indivisibilité de la nation, un gouvernement socialiste peut-il défendre la laïcité en acceptant qu’une partie du territoire national échappe à la loi « fondatrice »[3]de séparation de l’église et de l’état ? C’est le cas en Alsace-Moselle qui bénéficie d’un statut particulier que les Bretons, les Corses, ou les Rhônalpins pourraient revendiquer : la loi de 1905 ne s’y applique pas. Comment un pays prétendument laïc, et donc prétendument démocratique, peut-il accepter que la mosquée de Strasbourg soit financée par le Maroc, l’Arabie Saoudite et le Koweït ? Imaginons un instant que la France propose à M. Abdallah ben Abdelaziz Al Saoud, monarque saoudien, que nous financions la construction d’une cathédrale catholique en terre arabe… Faute de refonder par un texte constituant notre laïcité, principe non défini dans la constitution[4], faute de la défendre rigoureusement, nous en arrivons à des incohérences dangereuses. L’inauguration d’une mosquée par un ministre français qui est aussi ministre des cultes, et qui pose sur la photo-souvenir aux côtés d’un ministre marocain des Affaires Islamiques, le financement du prosélytisme islamique par des pays étrangers dont certains financent aussi le terrorisme religieux : un peu d’argent pour acheter un stade de foot, un peu d’argent pour financer une mosquée ou une école coranique, encore un peu pour la formation d’un prédicateur salafiste ou pour acheter quelques kalachnikovs ou quelques missiles. D’ailleurs, parlant de kalachnikov, cela nous ramène à cette belle époque ou le PC soviétique finançait ses homologues européens et essayait ainsi de tirer certaines ficèles de la politique française ; Est-il normal que le Conseil français du culte musulman, qui a vocation prosélyte, qui promeut une religion qui ne conçoit pas la séparation de l’Église et de l’État, soit entre les mains des autorités marocaine et turc ?

Mais revenons à l’article des Échos pour en prolonger une critique positive. « Le vrai débat, pour l’œil d’un philosophe, porte sur les liens entre pacte social et religion » : Je ne pourrais qu’en rajouter. « Tout le travail des pères de la laïcité française repose sur l’idée qu’un corps politique fort et viable peut se constituer indépendamment de tout fondement religieux ». Prolongeons par une formule courte : c’est l’idée révolutionnaire que l’on peut séparer religion et morale, et que l’on peut imaginer une transcendance qui ne serait pas religieuse. Et cette révolution n’est pas gagnée, mais je continue à rêver d’un texte fondateur dont le préambule poserait la chose en ces termes, et qui rajouterait que, « a priori, rien n’est sacré, mais que tout est respectable »[5] C’est autour de cette question que se sont opposés lors de notre révolution mythique (et ratée) les hébertistes et les robespierristes. On se souvient de la façon dont Robespierre imposa le culte national de l’être suprême, renonçant à séparer alors le spirituel et le temporel, et puis de sa chute au pied de la veuve noire, et des relations entre Bonaparte puis Napoléon et l’église de Rome. La question, telle qu’elle se pose aujourd’hui, est néanmoins d’une nature particulière, car ce qui devrait faire débat, c’est non seulement la séparation non consommée de l’église catholique et de l’état français, mais plus encore, le fonctionnement effectif de cet Etat, au-delà des principes, quand la nation est éclatée entre une majorité de culture historiquement chrétienne, et qui souhaite continuer à ne pas travailler samedi et dimanche, à rallonger son week-end à Pâques, à fêter en famille Noël, autour du sapin, avec les boules de toutes les couleurs, dont les éclats brillent dans les yeux des enfants,  et une minorité de plus en plus nombreuse de croyants qui aspirent à vivre dans un environnement culturellement marqué par une autre spiritualité, qui refuse toute idée d’assimilation, et qui demandent et ont obtenu que dans certaines écoles de la république, des sapins de Noël soient retirés, au prétexte de laïcité. Si ce problème explosif ne nous était pas posé, il conviendrait de toute façon de défendre la laïcité comme un choix moral. Mais ce risque d’une partition de la communauté nationale, à la libanaise, qui ne pourrait conduire qu’à une guerre civile (comme en ex-Yougoslavie), nous oblige, au risque de payer très cher notre laxisme, non seulement à défendre la laïcité, mais encore à la refonder de manière plus radicale. Faute de s’y attacher, nous ferons le lit d’une part du communautarisme religieux, d’autre part du front national.



[1]. Selon Diogène Laërce qui nous a sauvé le peu qui nous en reste : «  ses volumes atteignent le nombre de trois cents environ ».

[2]. Pour reprendre cette forme nietzschéenne (Ainsi parlait Zarathoustra), qu’il emprunte à Pindare (une des Odes Pythiques)

[3]. Je mets les guillemets, car ce texte, qui fait date, ne fonde rien.

[4]. Les termes, laïc ou laïcité, doivent y apparaitre seulement 3 fois, sans aucune définition claire.

[5]. Mon essai sur la laïcité.

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