Un texte qui dort

Rangeant mon bureau en triant les papiers qui dormaient dans leurs chemises colorées comme une belle au bois, je retrouve un essai de théologie naturelle écrit il y a plus de dix ans. Il n’avait pas alors trouvé d’éditeur et, depuis, aucun prince tenté de le sortir de son sommeil. Je le feuillette, en relis quelques pages. C’est mauvais, mal écrit, plein de fautes, et si lourd, si lourd… Que n’ai-je eu, à l’époque, un ou une ami pour me le dire et m’encourager à laisser dormir ce texte avant de le reprendre et de le réécrire complètement ! Car sur le fond, les idées présentées, les thèses défendues, sont, non seulement intéressantes, mais pertinentes. J’y évoque notamment – c’est le chapitre que j’ai sous les yeux – les principes cosmogoniques que ma sensibilité, mon expérience, m’ont permis de comprendre ou d’inventer ; une sensibilité qui doit beaucoup à l’intuition, ce sixième sens trop peu étudié par l’académie.

 

On ne peut dire, ou alors par un raccourci qui n’est qu’un contresens, que l’univers obéit à des lois ; car ces lois sont l’univers même, sa géométrie au sens ou Spinoza évoquait son « Ethica Ordine Geometrico Demonstrata ». Et je veux distinguer la structure de l’univers, sa géométrie, et les représentations de ce que l’on pourrait nommer, en cultivant une proximité spinoziste, le corpus des lois d’affectation ; corpus accessible aux hommes en langage symbolique et qu’Albert Einstein, plus que tout autre, était fasciné de pouvoir écrire par une deux formules à l’ésotérisme élégant et poétique.

Mais avant les lois, il y a les principes qui les sous-tendent et qui forment, si l’on admet que « Deus sive natura », l’éthique divine qu’on ne saurait ignorer, méconnaître, mépriser, si l’on prétend proposer et défendre une morale humaine qui ne serait pas trop contre nature.

 

Et, parcourant les feuilles imprimées, force m’est de constater que, depuis l’écriture de cet essai dans lequel je retrouve les traces de ces moments si pénibles quand j’essayais visiblement de clarifier à l’encre noire une pensée trop laborieuse et ces autres moments d’exaltation quand, a contrario, les choses semblaient couler de source vive, mon approche n’a pas changé. Je vois toujours cinq principes cosmogoniques à l’œuvre dans notre univers, principes que tout essai de théologie naturelle ne peut ni ignorer ni dépasser.

Le principe de cohérence qui est à la fois de non-contradiction et de reproductibilité. Ce premier principe que les philosophes grecs exprimaient par leur « Ex nihilo nihil, in nihilum posse reverti », rien ne peut venir de rien, ni retourner à rien, et que les bouddhistes nomment principe de causalité, et parfois loi de cause et d’effet, a aussi pour corollaire la loi suivante : Toute cause, dans les mêmes circonstances produit les mêmes effets.

Mais ce principe connaît une limite, ou du moins peut être pondéré par un second principe tout aussi fondamental, celui d’incertitude, ou de contingence. Et ce nouveau principe permet de réécrire la loi précédente de cette façon : si toute cause dans des circonstances données produit des effets comparables, ces effets ne peuvent être prévisibles, mais leur probabilité d’occurrence est déterminée par l’état du système considéré.

Et si le premier principe est bien pris en compte par la mécanique newtonienne, comme le second par la mécanique quantique, c’est la thermodynamique qui illustre le mieux le troisième principe, d’entropie. Mais j’utilise ici ce terme d’entropie par analogie, sachant que l’entropie d’un système mesure son « était de désordre » et que l’entropie de l’univers augmente, comme celui de tout système isolé, dans lequel l’énergie a tendance à se disperser.

Et puisqu’il faut bien équilibrer ce nouveau principe par un autre que j’ai toujours eu du mal à nommer, si ce n’est, restant chez Spinoza, par le « conatus », je parlerai plus trivialement de désir. Et je déclarerai que si « Dieu ne joue pas aux dés », il désire, et que l’univers est le produit de son désir ; façon poétique et religieuse d’illustrer mon propos.

Et pour couronner cet édifice idéel hexagonal, encore faut-il rajouter un cinquième principe dont je défendais l’existence à l’époque de la rédaction de cet essai, comme principe d’ironie. Depuis, j’ai retrouvé cette même intuition chez Audiberti, mais elle est nécessairement présente ailleurs, sous le nom de principe de cruauté. Comme quoi, on peut toujours trouver plus pessimiste que soi.

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