Tout à l’envers

La France est politiquement déliquescente, alors qu’elle n’a jamais été aussi centralisée et que l’État n’a jamais été aussi puissant ; et c’est un premier paradoxe, d’autant plus étonnant que, si l’on observe notre pays dans son autre dimension, celle de la nation, on est frappé de son état d’anomie. Chacun le constate et attend la prochaine élection dans l’espoir d’un sursaut démocratique qui, pourtant, ne peut venir d’un système failli, tenu par une caste qui s’accroche à ses privilèges comme un chien qui refuse de desserrer les mâchoires et d’abandonner son os. En attendant, une partie de plus en plus importante de la population est reléguée, laissée dans un état de déréliction qui fait le lit de tous les communautarismes, et produit un populisme explosif. Chacun sait que la crise est systémique, que notre république est au bout, et qu’il faudrait la refonder en reformulant la question première, celle de … Lire la suite…

Parlons un peu de morale ; ça faisait un moment…

La religion, qui procède d’une perversion de l’idée de Dieu, est le premier obstacle à la morale, l’obstacle sur lequel elle se brise. Car là où il y a peur, il ne peut y avoir de vertu. Que l’on agisse en effet par peur, par intérêt, ou peut-être même pour ce que l’on pense être de l’amour, on ne le fait pas par vertu. Alors, pourquoi, me direz-vous, vivre suivant des valeurs, et cultiver une éthique ? Par orgueil, évidemment : le thymos d’Aristote est le dernier rempart au nihilisme. Mais seuls les esprits nietzschéens peuvent, non seulement le comprendre – je veux dire de l’intérieur –, mais plus encore l’assumer. Faut-il alors préférer l’orgueil d’un Nietzsche à l’humilité d’un Paul de Tarse, préférer un libre orgueil à un serf amour, une morale de maître à une vie d’esclave ? Faut-il aller jusque-là ? Mais laissez-moi vous dire que je respecte les esprits chrétiens, … Lire la suite…

Le poids des mots

La pratique politicienne est jeu de mots, mais ne peut se réduire à cela. « La France est une République démocratique, laïque et sociale ». Quelles valeurs ces mots ont-ils dans notre charte constituante ? Vœux pieux, formule performative, pure incantation ? « La démocratie, c’est le gouvernement du peuple par le peuple, pour le peuple ». Toujours des mots… On prête cette formule à Lincoln. Il est vrai qu’il déclara, le 19 novembre 1863, en conclusion d’un très court discours au Cimetière militaire national de Gettysburg qu’il espérait que « that government of the people, by the people, for the people, shall not perish from the earth ». En fait, la formule n’était pas nouvelle pour les contemporains anglophones du président américain, car elle avait été déjà utilisée par un théologien « John Wycliffe », dans une des premières traductions anglaises de la bible. La notion de peuple faisait donc référence au peuple de dieu, et nullement à l’incarnation … Lire la suite…

Libéral ou libertaire

Je garde le souvenir d’avoir entendu à la radio Serge July se dire tout à la fois libéral et libertaire. Pourquoi pas ? Après tout, pourquoi ces deux mots, sémantiquement si proches, devraient-ils être considérés comme antonymes ? Ce que j’ai cru comprendre de cette déclaration, c’est une forme radicale d’attachement à la liberté. Je partage aussi cet attachement, déraisonnable, total, à ce qu’Arendt, dans « On revolution » voyait comme « La plus ancienne de toutes les causes, celle, en réalité, qui depuis les débuts de notre histoire détermine l’existence même de la politique : la cause de la liberté face à la tyrannie ». Et je rajouterai qu’il n’y a de libertés qu’individuelles. Liberté donc, et liberté avant tout le reste. Non pas que la liberté, n’étant qu’une fin, doive être avant toute chose, au début, mais qu’elle constitue la première de mes valeurs, et que cette primauté justifie qu’on lui sacrifie tant : confort, sécurité, … Lire la suite…

Nietzsche et le Crucifié – un livre de Didier Rance

Je recommande ce livre, bien qu’il soit un peu long si l’on considère son propos ; livre que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt, mais souvent, je dois le confesser, avec une certaine gêne ; et j’en suis même venu à m’interroger sur son titre : n’est-ce pas plutôt Nietzsche le crucifié qu’il faut lire tant la charge contre le philosophe est sévère, la mise à mort violente ? Didier Rance est ce qu’il est convenu d’appeler un prêtre, en fait un diacre catholique ; il nous appelle ici, non pas à une messe, mais à un autodafé, et exécute son sujet dans les règles, sans pitié, usant de toutes les armes possibles, blanches et à feu, le garrot et la potence. Et il porte ses coups – coup de poing dans l’estomac, voire plus bas – pour tuer, quitte à terminer la besogne en hissant d’abord le cadavre sur le bûcher – au cas où … Lire la suite…

Jamais loin

Il y a des rencontres qui comptent, qui structurent une vie spirituelle et forment le substrat de nos pensées, et vivre c’est faire l’expérience de ces rencontres. Le reste n’est que survie, si je peux le dire avec les mots de Raoul Waneigem. Pour moi, par exemple, quelques villes ont compté et je m’y suis trouvé bien, tout de suite, en relation ; comme si mon histoire pouvait y renouer un lien très ancien : vague réminiscence ou remembrance plus mystérieuse… Si l’on admet que le cerveau pense, évidemment, pourquoi ne pas admettre que la matière, toute la matière, qu’elle soit biologique ou non, celle des corps et celle des pierres, puisse pareillement se souvenir ? Dire que j’ai aimé ces villes de toute mon âme – La Rochelle, Tours, Strasbourg – est une image, facile et laide, évidemment fausse : je les ai aimées avec mon corps, ce corps que je déploie tous … Lire la suite…

L’amour de la sagesse

Disons-le sans détour, je n’ai que faire du bonheur et ne crois pas à la sagesse. Prétendant maladroit à l’exercice de la vie philosophique – ce que je nomme « vivre sur une ligne de crête » –, ce n’est pas la sagesse qui m’importe, mais la vérité ; et sur ce point je pourrais adapter la définition de Comte-Sponville qui définit ainsi sa discipline : « C’est une pratique théorique (mais non scientifique), qui a le tout pour objet, la raison pour moyen, et la sagesse pour but »[1] ; l’adapter pour peu que je puisse changer sagesse par vérité. Car je pense que prétendre à la sagesse est « trop », comme on dit maintenant, et je préfère ici la vanité (de la prétention à la vérité), à une forme de défaut d’humilité. Car je ne suis pas assez naïf pour croire à la vérité, ou je prends trop la mesure de l’Apeiron[2] cosmologique ; et, à défaut de … Lire la suite…

Laudato Si’ – si décevant.

Bien que mescréant, militant, non seulement de la laïcité, mais aussi de l’irréligion – retranché contre toutes les religions –, je n’ai pu rester indifférent à une encyclique sur un sujet aussi grave que la protection de l’environnement, et dont l’épistolier est le guide spirituel de plus d’un milliard[1] d’hommes et de femmes. Le pape a donc produit l’été dernier, évidemment en préparation et contribution à la COP21, un texte théologico-politique[2], c’est-à-dire aussi, dogmatique, pour préciser la position ecclésiale sur le développement durable et sa vision de ce que devrait être une relation harmonieuse de l’homme avec son environnement : Cent quatre-vingt-douze pages d’un texte dense, exhaustif, qui se tient, mais au bout du compte désespérant ; qu’il faut néanmoins lire, et que je souhaite ici critiquer, au moins pour expliquer ce goût d’amertume qui me reste au fond de l’âme après l’ingestion de ce texte, peu contestable par ailleurs, mais qui … Lire la suite…

Du devoir et de l’obligation

Je voulais poursuive sur le thème du « devoir » et de « l’obligation morale » et profiter de cette occasion, en chroniquant son « Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction », pour rendre hommage à Jean-Marie Guyau, philosophe majeur disparu trop jeune, le 31 mars 1888, emporté par une phtisie à 33 ans. Nietzsche, que je cite beaucoup sur ce blog, sans doute pour le relire avec trop de constance, partage avec lui une forme de philosophie de la volonté, de vitalisme – formule que j’utilise ici avec prudence, et sans référence à ce que l’on appelle en philosophie ou en science : « vitalisme » ; et, à défaut d’avoir une dette – qui ne serait que très relative – envers le Français, il le cite plusieurs fois dans « Ecce Homo ». Intellectuellement et sensiblement très proches[1], ils ne se sont pourtant pas rencontrés, alors que cela aurait pu, car les deux hommes, comme Fouillée le rapporte, ont tous … Lire la suite…

Devoir citoyen

Hier, je ne suis pas allé voter ; j’en avais pourtant l’envie, un peu comme de participer à une compétition sportive ou à un jeu de cirque ; et peut-être aussi parce que je suis un militant anti FN, et que tout moyen pour s’opposer à la progression de ce parti peut être bon à saisir. Mais je suis aussi un démocrate convaincu et un homme de devoir. Et le devoir d’un démocrate est de ne pas voter. Mais qu’est-ce que le devoir ? Il n’y a d’autre devoir que moral, et d’autres devoirs que d’agir en conscience. J’ai donc fait mon devoir de citoyen, en conscience, et me suis abstenu pour ne pas être complice d’un système qui méprise le peuple, et pour ne pas être responsable de la survie d’un système qui est une insulte à la démocratie et un obstacle quasi insurmontable à la construction dans notre pays d’une … Lire la suite…